Introduction
Le genre délibératif, ou genre consératif, représente l'une des trois grandes catégories de la rhétorique classique, telle qu'elle a été définie par Aristote et développée par la tradition rhétorique ultérieure. Il se distingue des deux autres genres - le genre judiciaire et le genre épidictique - par son contexte d'énonciation, ses objectifs spécifiques et les valeurs qu'il met en avant. Le genre délibératif est celui de la consultation, de l'avis et de la décision future. C'est le domaine où le rhéteur intervient pour conseiller une assemblée, un prince, ou une communauté sur ce qu'il convient de faire pour obtenir l'utile et l'honnête. Dans le contexte démocratique athénien, c'était le genre dominant de la rhétorique politique, où les citoyens se rassemblaient à l'assemblée pour délibérer sur les affaires de la cité.
Le genre délibératif s'adresse à une foule ou à une assemblée, il concerne l'avenir, et il vise à persuader vers l'action ou l'inaction. L'orateur délibératif est celui qui recommande ou déconseille, qui propose ou s'oppose. Les valeurs principales en jeu ne sont pas la justice et l'injustice (comme dans le genre judiciaire), ni l'honneur et le déshonneur (comme dans le genre épidictique), mais l'utile et le nuisible, le profitable et le dommageable, ou plus largement, le bien et le mal de la communauté.
Contexte et caractéristiques du genre délibératif
L'assemblée délibérative
Le contexte naturel du genre délibératif est l'assemblée publique où se prennent les décisions concernant la vie commune. Dans la démocratie athénienne, c'était l'ecclésia, l'assemblée du peuple. C'est dans ces contextes que l'orateur délibératif exercait son art, persuadant ses concitoyens d'adopter telle ou telle ligne d'action politique, militaire ou économique. Le genre délibératif est donc intrinsèquement lié à la vie politique et civique de la communauté.
L'orientation vers le futur
Contrairement au genre judiciaire, qui concerne le passé (ce qui s'est passé, qui a commis l'acte répréhensible), le genre délibératif regarde vers le futur. Il demande : "Que devrions-nous faire?" plutôt que "Qu'a-t-il fait?" Cette orientation temporelle différente a des conséquences importantes pour la structure de l'argument et le type de preuve que l'orateur doit apporter.
L'utile comme valeur centrale
Tandis que le genre judiciaire privilégie la justice, et le genre épidictique l'honneur, le genre délibératif se concentre sur l'utilité (to sympheron). Qu'est-ce qui est avantageux pour la cité? Qu'est-ce qui servira le bien commun? L'orateur délibératif doit montrer que sa proposition est conforme aux intérêts véritables de la communauté. Cependant, le genre délibératif classique ne sépare jamais complètement l'utile de l'honnête (to kalon) : la véritable utilité durable est celle qui est conforme à la vertu et à l'honneur.
Les éléments de l'argumentation délibérative
L'examen des conseils et contre-conseils
L'orateur délibératif doit considérer les avis divergents et montrer pourquoi sa position est supérieure aux autres. Cela suppose une comparaison des avantages et des inconvénients de chaque course d'action. Aristote recommande que l'orateur délibératif examine les différentes propositions non seulement du point de vue de leur utilité immédiate, mais aussi de leurs conséquences à long terme.
Les preuves de l'utilité
Les preuves que l'orateur peut utiliser pour démontrer l'utilité de sa proposition comprennent l'expérience historique, l'analogie avec d'autres situations similaires, le témoignage d'experts, et l'argument rationnel fondé sur la compréhension de la nature des choses. L'orateur doit montrer comment sa proposition a conduit au succès dans le passé, ou pourquoi elle devrait conduire au succès à l'avenir.
Le rôle de l'ethos dans la délibération
Comme dans tous les genres rhétoriques, l'ethos de l'orateur joue un rôle crucial. L'orateur délibératif doit projeter l'image d'une personne prudente (phronimos), qui comprend les affaires civiques et a les intérêts de la communauté à cœur. Son caractère apparent doit inspirer confiance dans son jugement et ses conseils.
Les domaines de la délibération
Les affaires de guerre et de paix
Un domaine majeur de la délibération politique concernait les décisions de guerre et de paix. L'orateur doit convaincre l'assemblée soit d'entreprendre une guerre, soit de la maintenir, soit de conclure la paix. Les enjeux sont énormes : vies humaines, ressources matérielles, honneur de la cité. L'orateur doit peser soigneusement l'utilité de chaque course d'action.
Les finances et l'économie
La gestion des finances publiques était un autre domaine principal de délibération. L'orateur peut proposer des impôts, des dépenses publiques, ou des réformes économiques. Il doit montrer comment ses propositions servent l'intérêt économique à long terme de la cité.
Les lois et les réformes institutionnelles
La délibération pouvait également porter sur la création, la modification ou l'abrogation des lois, ou sur les réformes des institutions civiques. L'orateur doit montrer comment les changements institutionnels proposés serviront le bien commun et renforceront l'ordre civique.
Les alliances et les relations extérieures
La politique étrangère était un domaine constant de délibération. L'orateur délibératif devait persuader la cité d'accepter ou de rejeter une alliance, de maintenir ou de rompre les relations diplomatiques, ou de prendre une position particulière dans les conflits entre autres États.
L'honnête dans la délibération
L'au-delà de l'intérêt immédiat
Bien que le genre délibératif soit centré sur l'utile, l'honnête (to kalon) n'est jamais absent. L'orateur délibératif vertueux cherche à persuader sa communauté que la course d'action qu'il recommande n'est pas seulement profitable, mais également honorable et conforme à la vertu. Cette fusion de l'utile et de l'honnête est caractéristique de la pensée antique.
La conscience du bien commun
L'orateur délibératif ne peut pas se contenter de présenter ce qui est utile pour quelques individus ou factions ; il doit montrer que sa proposition sert l'intérêt de l'ensemble de la communauté. C'est une exigence éthique inhérente au genre délibératif : le bien que l'on propose doit être un bien commun, un bien partageable.
La vertu civique
Dans la tradition classique, notamment chez Cicéron, l'orateur délibératif idéal est celui qui allie la prudence (consilium) à la vertu (virtus). Il ne suffit pas de savoir ce qui est utile ; il faut aussi avoir le caractère moral pour recommander ce qui est juste, même si cela demande un sacrifice à court terme. La vraie délibération civique suppose que les citoyens sont prêts à écouter des conseils qui prioritent le bien commun sur l'avantage immédiat.
La délibération dans la tradition chrétienne
Saint Augustin et le conseil chrétien
Avec l'émergence du christianisme, le concept de délibération a pris une nouvelle dimension. Saint Augustin, dans son traité sur la doctrine chrétienne, adapte la théorie rhétorique antique au contexte chrétien. La délibération devient ainsi le moyen par lequel l'Église instruit les fidèles sur ce qu'ils doivent faire pour obtenir le salut. L'utilité devient l'utilité spirituelle, le bien commun devient le bien de la communauté chrétienne.
Le conseil pastoral
Dans le contexte médiéval et au-delà, le concept de délibération se transforme en celui du conseil pastoral ou spirituel. Les prêtres, les moines, et les évêques deviennent les orateurs délibératifs qui conseillent les fidèles sur les voies à suivre pour vivre en accord avec la volonté divine. La vertu devient la vertu chrétienne, l'honneur devient la gloire de Dieu.
L'évolution du genre délibératif
De l'assemblée démocratique au discours politique moderne
Avec la fin de la démocratie directe antique et l'émergence des monarchies, puis des États modernes, le contexte pratique du genre délibératif a changé. Cependant, le genre lui-même a survécu. Les discours politiques modernes, les débats parlementaires, les délibérations des corps législatifs, all continuent la tradition antique de la délibération publique. L'orateur moderne qui propose une politique, qui cherche à convaincre ses collègues du bien-fondé de son approche, exerce toujours le genre délibératif.
La rhétorique diplomatique
Un autre domaine important du genre délibératif dans la période moderne est la rhétorique diplomatique. Les négociateurs internationaux, les ambassadeurs, les chefs d'État : tous exercent la délibération quand ils cherchent à convaincre leurs interlocuteurs que telle ou telle ligne d'action est avantageuse pour leurs nations respectives.
Place dans le cursus des arts libéraux
Ce point s'inscrit dans Section 2 : LE TRIVIUM – LES ARTS DU LANGAGE, et plus précisément dans la partie concernant C. LA RHÉTORIQUE : L'art de bien dire. L'étude du genre délibératif est essentielle pour comprendre comment la rhétorique fonctionne dans le contexte de la vie politique et civique. C'est un domaine où la parole a une véritable efficacité, où elle peut véritablement transformer les décisions et les actions de la communauté.
Lien avec la tradition
Les arts libéraux ne sont pas de simples disciplines académiques, mais une voie (via) vers la sagesse. Comme l'écrit Hugues de Saint-Victor dans son Didascalicon, ils restaurent en nous l'image divine obscurcie par le péché. La maîtrise du genre délibératif permet à celui qui la possède de participer dignement à la vie civique et politique de sa communauté. C'est un art de la persuasion au service du bien commun, une expression de la prudence humaine cherchant à discerner et à communiquer le véritable bien de la cité. Le genre délibératif nous rappelle que le langage n'est pas seulement un outil de communication, mais un instrument de gouvernement et de participation au bien public.
Références traditionnelles
- Platon, République (pour la philosophie de l'éducation)
- Aristote, Organon (pour la logique)
- Cicéron, De Oratore (pour la rhétorique)
- Boèce, Consolation de la Philosophie
- Martianus Capella, Les Noces de Philologie et Mercure
- Cassiodore, Institutiones
- Isidore de Séville, Étymologies
- Alcuin et la renaissance carolingienne
- Hugues de Saint-Victor, Didascalicon
- Jean de Salisbury, Metalogicon
- Thomas d'Aquin, Somme Théologique
Pour aller plus loin
- Glossaire Latin - Termes latins essentiels
- Le Latin Chrétien - Langue de la Tradition
- Les Arts Libéraux - Vue d'ensemble complète
Ce point fait partie du manuel complet "Les Arts Libéraux Classiques : Tradition Antique et Médiévale" qui présente les 362 points essentiels de la tradition éducative occidentale.