Introduction
La Rhétorique et vérité selon Platon, telle qu'elle apparaît dans le dialogue du Gorgias, représente un tournant fondamental dans l'histoire de la pensée antique. Ce dialogue, composé par Platon au IVe siècle avant Jésus-Christ, pose la question cruciale de savoir si la rhétorique est un véritable art (techne) ou une simple habitude (empieria). Socrate, le personnage principal, engage un débat intensifié avec Gorgias, un célèbre rhéteur qui prétend posséder le savoir-faire de persuader n'importe quel auditoire sur n'importe quel sujet. Cette confrontation théorique révèle une tension fondamentale : la rhétorique, comme elle était enseignée et pratiquée dans l'Athènes antique, repose-t-elle sur une connaissance véritable ou sur une simple technique de manipulation?
Le Gorgias se distingue des dialogues platoniciens antérieurs par son absence de sympathie à l'égard de la rhétorique traditionnelle. Socrate y développe une critique sans compromis de la rhétorique comme simple "flaterie" ou "art du plaisir" (kolakeia). Cette critique n'est pas une simple querelle personnelle entre Socrate et les rhéteurs, mais elle engage une réflexion profonde sur les rapports entre le langage, le pouvoir et la vérité.
Contexte historique et doctrinal
Le contexte athénien du IVe siècle
La Grèce antique du IVe siècle avant notre ère vivait une transformation rapide de ses institutions politiques et culturelles. Athènes, le foyer de la démocratie, était devenue un centre où la maîtrise de la parole était considérée comme une compétence essentielle pour participer à la vie civique. Les sophistes, dont Gorgias, offraient un enseignement rémunéré de la rhétorique, promettant à leurs élèves la capacité de persuader leurs concitoyens. Cette période voit l'émergence d'une véritable "industrie de la parole", où le succès politique et judiciaire dépend largement de la capacité à bien parler.
La position critique de Platon
Platon, qui vivait dans cette même époque, voyait d'un mauvais œil cette situation. Pour lui, la rhétorique enseignée par les sophistes était fondamentalement vicieuse, car elle prioritait le plaisir de l'auditoire sur la recherche de la vérité. Elle était une forme de flatterie, une pander des désirs plutôt qu'une authentique transmission de connaissance. Le Gorgias exprime cette critique de manière particulièrement vigoureuse et personnelle.
La dialectique du Gorgias : trois niveaux de confrontation
Premier niveau : Socrate et Gorgias
Le dialogue commence par une discussion directe entre Socrate et Gorgias. Ce dernier est interrogé sur la nature de son art et sur le sujet qu'il traite. Gorgias prétend être capable de parler sur n'importe quel sujet, ce qui suscite immédiatement l'étonnement de Socrate. Comment peut-on maîtriser la parole sur tous les sujets sans posséder une connaissance véritable de ces sujets? C'est précisément ici que réside le cœur du débat.
Deuxième niveau : Socrate et Polus
Lorsque Gorgias se retire, son disciple Polus prend sa place. Polus représente une génération plus jeune et plus agressive des rhéteurs. Il affirme que la rhétorique est le plus grand bien, car elle confère du pouvoir. Socrate le pousse graduellement vers la contradiction, montrant que le pouvoir de persuader n'est pas identique au pouvoir de faire du bien, et que c'est bien ce dernier qui devrait être notre objectif.
Troisième niveau : Socrate et Calliclès
Finalement, c'est Calliclès qui intervient pour défendre la rhétorique. Calliclès ne prétend pas défendre la rhétorique comme une techne (un art basé sur une connaissance), mais plutôt comme un instrument de pouvoir. Il soutient une forme de nihilisme moral : la morale n'est qu'une convention, et le bien véritable réside dans la satisfaction des désirs personnels.
La critique platonicienne de la rhétorique
La rhétorique comme flaterie (kolakeia)
Platon oppose à la rhétorique véritablement fondée sur la connaissance (episteme) une véritable flaterie qui n'a pour objectif que de plaire à l'auditoire. Cette flaterie ne cherche pas à améliorer l'âme de celui qui l'écoute, mais à lui donner du plaisir, ce qui peut être contraire à son bien véritable. C'est une critique éthique et métaphysique profonde : la rhétorique ne se soucie pas de la justice ou du bien, mais seulement de ce qui plaît.
L'absence de fondement épistémologique
Une autre critique majeure est que la rhétorique, telle qu'elle est enseignée, n'a pas de véritable fondement dans la connaissance. Elle n'est pas une techne, car elle manque du logos (de l'explication rationnelle) qui caractérise tous les vrais arts. Sans ce fondement épistémologique, elle ne peut pas prétendre produire du bien authentique.
La rhétorique et le pouvoir injuste
Pour Platon, la rhétorique est dangereuse parce qu'elle confère une forme de pouvoir qui n'est pas basée sur la justice ou la connaissance. Un rhéteur habile peut persuader une foule d'accepter l'injustice, transformant la loi et les coutumes selon ses propres intérêts égoïstes. Dans une démocratie, où le peuple exerce le pouvoir par la persuasion et le vote, cela pose un danger existentiel pour l'ordre moral et politique.
Signification dans l'histoire de la philosophie
L'influence sur Aristote
Bien qu'Aristote soit le propre disciple de Platon, il prendra une position plus nuancée sur la rhétorique. Tandis que Platon la rejette presque entièrement, Aristote reconnaîtra que la rhétorique peut être un instrument légitime pour persuader l'auditoire à des fins justes. Cependant, l'enseignement du Gorgias continue d'influencer la pensée d'Aristote : pour lui aussi, la rhétorique doit être guidée par une conscience morale et une recherche sincère de la vérité.
Le platonisme médiéval et chrétien
Au Moyen Âge, les penseurs chrétiens hériteront de cette tension. Les Pères de l'Église, tout en reconnaissant la puissance de la parole rhétorique pour défendre la foi (particulièrement chez les apologistes), resteront méfiants envers une rhétorique trop axée sur le plaisir ou dépourvue de contenu doctrinal véritable. Saint Augustin, dans sa lecture de Platon, tirera profit de cette distinction entre une parole juste et une parole flatteuse.
Le problème de la vérité
La dialectique socratique vs la rhétorique
Le Gorgias oppose implicitement deux méthodes d'investigation : la dialectique socratique (le dialogue rationnel visant à la vérité) et la rhétorique (la persuasion par la parole). La dialectique procède par questions et réponses, chacun confrontant l'autre à ses contradictions. La rhétorique, en revanche, consiste à présenter un discours cohérent conçu pour persuader. Pour Platon, seule la dialectique peut vraiment nous rapprocher de la vérité, tandis que la rhétorique ne produit que des opinions.
La notion de psychagogia (direction de l'âme)
Platon introduit l'idée que tout véritable art oratoire devrait être une psychagogia, une direction de l'âme vers le bien. Cela implique une connaissance de ce qui est bon pour chaque individu en particulier, pas simplement ce qui plaît au plus grand nombre. La rhétorique, selon Platon, échoue à cet égard parce qu'elle traite l'auditoire comme une masse indifférenciée et non comme des âmes individuelles dont le bien dépend de circonstances particulières.
Place dans le cursus des arts libéraux
Ce point s'inscrit dans Section 2 : LE TRIVIUM – LES ARTS DU LANGAGE, et plus précisément dans la partie concernant C. LA RHÉTORIQUE : L'art de bien dire. L'étude du Gorgias est essentielle pour comprendre la tension fondamentale qui traverse toute la tradition rhétorique occidentale : comment peut-on concilier le pouvoir persuasif de la parole avec la recherche sincère de la vérité et du bien?
Lien avec la tradition
Les arts libéraux ne sont pas de simples disciplines académiques, mais une voie (via) vers la sagesse. Comme l'écrit Hugues de Saint-Victor dans son Didascalicon, ils restaurent en nous l'image divine obscurcie par le péché. La critique platonicienne de la rhétorique s'inscrit dans cette perspective plus large : la rhétorique, pour être digne de sa place parmi les arts libéraux, doit être orientée non vers la flatterie ou le pouvoir égoïste, mais vers la transmission de la vérité et l'édification morale de l'auditoire. Le Gorgias nous rappelle que tout art du langage doit être éthiquement et épistémologiquement fondé.
Références traditionnelles
- Platon, République (pour la philosophie de l'éducation)
- Aristote, Organon (pour la logique)
- Cicéron, De Oratore (pour la rhétorique)
- Boèce, Consolation de la Philosophie
- Martianus Capella, Les Noces de Philologie et Mercure
- Cassiodore, Institutiones
- Isidore de Séville, Étymologies
- Alcuin et la renaissance carolingienne
- Hugues de Saint-Victor, Didascalicon
- Jean de Salisbury, Metalogicon
- Thomas d'Aquin, Somme Théologique
Pour aller plus loin
- Glossaire Latin - Termes latins essentiels
- Le Latin Chrétien - Langue de la Tradition
- Les Arts Libéraux - Vue d'ensemble complète
Ce point fait partie du manuel complet "Les Arts Libéraux Classiques : Tradition Antique et Médiévale" qui présente les 362 points essentiels de la tradition éducative occidentale.