Lorsque l'âme juste franchit les portes du trépas, elle ne meurt point : elle naît à une réalité que la raison terrestre ne peut que balbutier. Le voile qui sépare le visible de l'invisible se déchire, et l'âme contemple enfin face à face Celui dont elle n'a connu que des reflets fragmentaires durant son exil corporel.
La transfiguration du mourant
Ceux qui ont assisté les mourants véritablement saints le savent : une transformation surnaturelle s'opère aux derniers instants. Ce n'est point la pâleur de l'agonie mais une sorte de luminescence intérieure qui transfigure le visage du mourant.
C'est que déjà, l'âme commence à percevoir les réalités éternelles. Les sens corporels s'éteignent mais la vision supra-sensorielle s'illumine. Le ciel s'entrouvre, et les habitants du Paradis se penchent pour accueillir celui qui a combattu le bon combat. La contemplation mystique qui fut grâce extraordinaire durant la vie devient vision ordinaire en cette heure ultime.
Saint Paul le proclamait : "Nous voyons maintenant comme dans un miroir, d'une manière obscure ; mais alors nous verrons face à face. Maintenant je connais imparfaitement ; alors je connaîtrai comme je suis connu." Le passage de la vie temporelle à la vie éternelle est le passage de cette connaissance obscure à cette vision translucide.
Reconnaissance des bienveillants celestes
Ceux qui ont vécu en intimité avec le Christ vivent souvent des expériences mystérieuses en leurs derniers instants. Ils aperçoivent - quelquefois ils le proclament - la présence de ceux qui les ont précédés au Ciel. La Mère de Dieu elle-même, la Reine du Ciel, vient accueillir ses enfants fidèles.
Sainte Jeanne d'Arc, voyante mystique, disait à ses bourreaux en montant au bûcher qu'elle voyait "ses voix" - saints et saintes qui l'avaient guidée. À cet instant ultime où les passions terrestres n'ont plus de prise, la vérité se manifeste : il existe une communion des saints transcendant le temps et la mort.
Le saint mourant ne meurt point seul. Autour de son lit converge une cohorte invisible : ses patrons célestes, les saints qu'il a imités, ceux qu'il a aimés et qui l'ont précédé. La Communion des Saints n'est pas abstraction théologique mais réalité vibrante perceptible à l'âme qui s'apprête à les rejoindre.
La joie anticipée du Paradis
Contrairement aux superstitions profanes qui enveloppent la mort d'obscurité terrifiante, la doctrine catholique proclame que pour le juste, la mort est libération, triomphe, joie surnatuelle. L'âme entrevoit sa récompense avant même d'y entrer définitivement.
Saint François d'Assise attendait la mort qu'il appelait "Soeur Morte" avec impatience joyeuse. Il voyait en elle non l'ennemie mais la servante qui le conduirait enfin devant son Bien-aimé. Cette joie rayonnante du mourant intrigue toujours ceux qui l'ignoraient vivant. D'où cette paix vient-elle sinon de la conscience prophétique que la torture terrestre s'achève et que commence l'étreinte éternelle ?
Pour celui qui a aimé Dieu sans partage, qui a livré son cœur aux mains du Christ, la mort n'est que franchissement d'un seuil. C'est pourquoi l'Église chante dans les funérailles : "Vie, tu n'es plus la mort mais l'entrée dans la Vie nouvelle."
La vision béatifique et ses délices
Ce qui attend l'âme après le jugement particulier constitue le mystère suprême désigné par l'Église sous le nom de "vision béatifique" - vision immédiate de Dieu tel qu'il est en sa propre essence.
C'est une joie d'une telle intensité que les plus grands théologiens ont dû avouer l'insuffisance de leur langage. Saint Thomas d'Aquin comprenait qu'aucune parole créée ne peut traduire cette félicité. Les mots "joie", "paix", "lumière" ne sont que des ombres projetées du réel surhumain.
La béatitude n'est point repos inactif comme les hérétiques l'imaginent. C'est activité suprême : connaissance qui grandit sans fin, amour qui s'enflamme sans jamais se consumer, louange qui s'élance perpétuellement vers la Trinité sainte.
Lumière incréée et transfiguration finale
Denys l'Aréopagite parlait de la Théologie mystique en invoquant la "ténèbre radieuse" dans laquelle Dieu habite. Cette expression paradoxale désigne la surabondance même de la lumière divine qui, à nos yeux créés, revêt l'apparence de l'obscurité par excès de clarté.
Mais pour les bienheureux, le voile tombe. Ils baignent dans l'incandescence directe de la lumière divine. Ce n'est plus métaphore : ils deviennent lumière contemplant la Lumière. Leur âme se transfigure dans cette union permanente avec l'Absolu divin.
Les mystiques ont osé dans leurs expériences extraordinaires affirmer qu'ils avaient entrevu quelque chose de cette lumière. Sainte Thérèse d'Avila parlait de son cœur transpercé par une flèche de feu divin. Sainte Hildegarde de Bingen voyait le Ciel comme une aurore perpétuelle où repose la Sagesse éternelle. Ces visions fugaces en terre d'exil ne sont que des avant-goûts de ce qui devient vision stable en Paradis.
L'absence de pesanteur et la plenitude
Celui qui a porté toute sa vie le poids du péché, la gravité des tentations, le fardeau de la faiblesse humaine, expérimente soudain une légèreté surnaturelle. L'âme déliée du corps pesant s'envole vers les régions éternelles. Plus de gravitation terrestre, mais attraction irrésistible vers l'Absolu.
Et paradoxalement, cette légèreté s'accompagne d'une plénitude vertigineuse. L'âme goûte enfin la satiation qui demeurait impossible sur terre. Tous les désirs crées trouvent leur accomplissement dans le Désir infini qui est Dieu. Tous les amours fragmentaires se résolvent en l'Amour unique.
L'âme ne manque de rien car elle possède l'Infini. Telle est la béatitude objective - possession de Dieu lui-même qui contient tous les biens en soi.
Reconnaissance et présence des compagnons éternels
Contrairement aux superstitions gnostiques et hérétiques, le Paradis chrétien n'est pas dissolution de la personnalité dans une substance vague. Chaque âme demeure elle-même, enrichie infiniment. Mieux : elle reconnaît tous ceux qu'elle a aimés.
"Alors je connaîtrai comme je suis connu" signifie aussi : je reconnaîtrai tous mes frères et sœurs dont la charité m'a lié sur terre. Les liens d'amour créés ne sont point rompus par la mort mais transfigurés en l'éternité.
Ainsi, celui qui arrive au Ciel retrouve-t-il ceux qu'il a perdus. Les larmes de la séparation terrestre se transforment en joie de la réunion éternelle. La famille humaine, dispersée par la mort, se reconstitue dans la famille divine où Dieu est le Père de tous.
L'anticipation mystique en vie de grâce
Déjà sur terre, ceux qui vivent en état de grâce goûtent quelque chose de cette béatitude. Les mystiques contemplatifs le proclament : l'union transformante n'est point différente en substance du Ciel éternel, seulement en durée et intensité.
Quand le voile tombera à la mort, ce ne sera pas revelation nouvelle mais intensification infinie de ce que l'âme possédait déjà en germe. L'enfant de Dieu qui a cultivé l'amour mystique durant sa vie ne connaît point saut brutal à la mort mais continuité lumineuse vers sa destinée éternelle.
C'est pourquoi l'oraison mentale constitue apprentissage du Ciel. Chaque moment de contemplation nous inculque le goût de la vision éternelle. Chaque acte d'amour pur nous prépare à cet amour qui ne connaît fin.
Eschatologie et urgence présente
Cette eschatologie n'est point fuite devant les réalités terrestres mais fondement de leur sens véritable. Si le Ciel existe, si le jugement existe, si l'éternité existe, alors chaque instant présent revêt une gravité absolue.
La vision du Ciel à la mort constitue le couronnement de toute existence. Pour celui qui la contemple enfin, toutes les souffrances terr
estres d'une vie ne sont que des points minuscules dans l'immensité de la béatitude éternelle.
Mais il est encore temps. Pour nous qui vivons, le Ciel demeure promesse conditionnelle, récompense à la portée, liberté à conquérir. L'âme du mourant qui contemple le Ciel a terminé sa course. La nôtre continue, et de nos choix actuels dépend la vision finale.
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