L'universel qui existe après les choses, dans l'intellect, position scolastique modérée.
Introduction
La doctrine des universaux Post Rem (après les choses) représente une position intermédiaire fondamentale dans la controverse scolastique sur la nature de l'universel. Cette conception, développée notamment par Thomas d'Aquin et les réalistes modérés, soutient que l'universel existe réellement, mais non pas dans les choses elles-mêmes ; il existe plutôt dans l'intellect divin et dans l'intellect humain après que celui-ci ait appréhendé les choses singulières. Cette position tente de concilier la réalité objective de l'universel avec son existence dépendante de la connaissance.
Définition et Principes Fondamentaux
L'Ordre Post Rem
L'appellation "Post Rem" signifie littéralement "après les choses". Cette expression désigne le mode d'existence de l'universel qui est postérieur et dépendant de l'existence des choses singulières. Contrairement à la conception platonicienne des Idées qui existent indépendamment des créatures, l'universel Post Rem est fondé dans la réalité des choses individuelles, mais son actualité en tant qu'universel dépend de l'acte de connaissance.
L'intellect humain, en appréhendant les réalités singulières, abstrait de leurs caractéristiques particulières ce qu'elles ont de commun et de universel. Cet universel abstrait existe formellement dans l'intellect, c'est-à-dire comme forme intellectuelle connue et pensée, bien qu'il soit fondé matériellement dans les natures communes des choses.
La Nature Commune et l'Abstraction
La doctrine Post Rem s'appuie sur la notion de nature commune présente dans les choses. Selon Thomas d'Aquin, bien que chaque chose soit singulière et individuelle dans son existence concrète, elle possède une nature ou essence qui est commune à d'autres choses de même espèce. Cette nature commune est réelle, objective, mais elle n'existe pas en acte dans les choses créées ; elle existe toujours dans l'individu, mêlée aux conditions particulières qui le rendent singulier.
L'universel Post Rem résulte de l'abstraction opérée par l'intellect. Cet intellect, une puissance rationnelle de l'âme, réalise cette abstraction non pas en créant quelque chose d'entièrement nouveau, mais en isolant conceptuellement ce qui est réellement présent mais non séparé dans les choses : leur nature commune ou essence. Le terme "universel" s'applique donc à ce concept abstraite qui représente une nature commune capable de s'appliquer à plusieurs êtres singuliers.
Avantages de la Position Post Rem
Sauvegarde du Réalisme
Cette position préserve un vrai réalisme philosophique. Contrairement au nominalisme, qui réduit les universaux à des simples noms ou conventions linguistiques, la position Post Rem maintient que l'universel a un fondement réel dans la nature commune des choses. L'universel n'est pas une fiction de l'esprit, mais la saisie intellective d'une réalité objective.
Conciliation avec la Singularité
La doctrine Post Rem évite également les difficultés du platonisme classique. En refusant d'attribuer une existence indépendante aux universaux, elle préserve la primauté ontologique de la réalité concrète et singulière. Elle reconnaît que ce qui existe réellement dans le monde physique ce sont des individus concrets (ce cheval blanc, cet homme vertueux), non des universaux abstraits.
Fondement Épistémologique Solide
Cette approche offre un fondement solide pour la connaissance humaine. Si l'universel existe dans l'intellect mais est fondé dans la réalité des choses, alors la connaissance universelle que nous acquérons par abstraction a une base objective. Nos concepts généraux ne sont pas arbitraires, mais correspondent à des réalités communes dans les créatures.
La Doctrine Thomiste
L'Abstraction et la Réception
Thomas d'Aquin développe cette doctrine en insistant sur le rôle de l'abstraction. L'intellect humain reçoit les impressions sensibles des choses singulières par le biais des sens externes. Ces impressions sont à leur tour reçues par les puissances sensitives internes. L'intellect agent (intellectus agens) agit alors sur ces phantasmes ou images sensibles pour abstraire la nature universelle qu'elles contiennent implicitement.
Cet acte d'abstraction n'est pas purement passif. L'intellect agent opère un véritable acte de détermination, un acte de connaissance qui actualise dans l'intellect possible (intellectus possibilis) la forme universelle. Le résultat de cet acte est le concept ou l'espèce intelligible, qui existe formellement dans l'intellect et qui représente la nature commune de la chose.
Le Rôle de Dieu
Dans la théologie médiévale, l'existence des universaux acquiert une dimension supplémentaire. Dieu, en tant que pensée infinie, connaît les universaux de manière archétype dans son entendement éternel, bien avant la création des choses individuelles. Les universaux existaient ainsi éternellement dans l'intellect divin sous forme d'idées divines ou archetypes.
Cependant, ces universaux divins ne sont pas séparés de Dieu lui-même ; ils sont plutôt les pensées éternelles de Dieu concernant les créatures qu'Il crée. Lorsque Dieu crée les choses individuelles, Il les crée conformément à ces archétypes universels. Ainsi, les natures communes présentes dans les créatures sont la réalisation concrète de ces pensées éternelles de Dieu.
Les Controverses avec les Autres Positions
Opposition au Platonisme Excessif
La position Post Rem s'oppose au platonisme qui affirme l'existence indépendante des Idées ou des universaux. Elle rejette l'idée qu'il existe un monde séparé des Idées éternelles et immuables dans lequel les universaux jouissent d'une existence autonome. Cette critique peut se résumer à la question : comment les universaux éternels et immuables pourraient-ils expliquer l'existence des créatures singulières, contingentes et changeantes ?
Opposition au Nominalisme
En sens inverse, la position Post Rem s'oppose fermement au nominalisme qui réduit les universaux à des noms ou des conventions. Pour les réalistes modérés, cette position détruit tout fondement objectif à la connaissance universelle et rend la science de l'universel purement arbitraire.
Distinction avec l'Universalisme Post Rationem
Certains penseurs, notamment Duns Scot, ont proposé une variante appelée la position Post Rationem, qui affirme que l'universel n'existe réellement dans les choses que sous une certaine considération de l'intellect. Cette position est légèrement différente du Post Rem strict, qui affirme que la nature commune existe réellement dans les choses, mais seulement individualisée.
L'Application à la Logique et à la Métaphysique
Logique des Universaux
La doctrine Post Rem a des implications majeures pour la logique. Elle justifie l'utilisation des termes généraux et des propositions universelles. Un terme universel comme "homme" représente réellement une nature commune présente dans tous les hommes. Lorsque nous disons "Tous les hommes sont mortels", nous énonçons une vérité fondée sur la nature commune "humanité" que partagent tous les hommes individuels.
Catégories Métaphysiques
Cette doctrine affecte aussi la compréhension thomiste des catégories métaphysiques. Les dix catégories d'Aristote (substance, qualité, quantité, relation, etc.) ne sont pas des universaux subsistants, mais des modes d'être généraux déduits abstraitement par l'intellect à partir de la considération des créatures singulières.
Conclusion
La position Post Rem sur les universaux représente un équilibre philosophique subtil et raffiné. Elle accorde à l'universel une réalité fondée dans la nature commune des créatures, tout en niant son existence indépendante. Elle reconnaît l'activité essentielle de l'intellect humain dans la formation des universaux, sans pour autant réduire ces derniers à de simples conventions linguistiques. Cette approche, consolidée par Thomas d'Aquin et devenue centrale au thomisme et au réalisme modéré, a exercé une influence décisive sur la scolastique ultérieure et demeure une position importante dans les débats contemporains sur les universaux et la métaphysique générale.