L'universel qui existe dans les choses elles-mêmes, comme leur essence commune.
Introduction
La position "In Re" (dans les choses) constitue l'une des conceptions les plus affirmatives et les plus réalistes de la nature des universaux dans la tradition scolastique. Cette doctrine soutient que l'universel n'existe pas seulement abstraitement dans l'intellect ou dans un monde séparé des Idées, mais qu'il possède une réalité ontologique véritable, inhérente aux choses singulières elles-mêmes. L'universel In Re est l'essence commune, la nature partagée par tous les individus d'une même espèce ou genre, présente réellement dans chacun d'eux, bien que toujours individualisée par des conditions particulières.
Les Fondements de la Doctrine In Re
L'Essence Commune et l'Individuation
La doctrine In Re repose sur la distinction fondamentale entre l'essence (ce qu'est une chose) et les principes d'individuation (ce qui la rend singulière). Selon cette conception, l'essence d'une chose est réelle, objective, et commune à tous les membres de son espèce. Ainsi, l'essence "humanité" existe réellement dans chaque homme individuel, mais elle n'existe jamais seule, détachée, ou universelle en acte. Elle existe toujours unie à des principes d'individuation qui en font un homme particulier : Pierre avec sa corpulence spécifique, Jean avec sa stature distincte, etc.
Ces principes d'individuation ont été diversement expliqués. Pour certains scolastiques, notamment d'inspiration thomiste, c'est la matière désignée ou signée (materia signata) qui individualise l'essence commune. Pour d'autres, comme Duns Scot, une propriété métaphysique spéciale appelée "haecceité" ou "essence propre" individualise les créatures.
La Réalité Ontologique de la Nature Commune
Contrairement aux positions nominalistes qui nient la réalité objective des universaux, la doctrine In Re affirme catégoriquement l'existence réelle de la nature commune. Cette nature n'est pas une fiction mentale, une simple convention linguistique, ou un concept purement subjectif. Elle existe objectivement, intérieurement, dans chaque instance particulière de l'espèce.
Cette nature commune In Re n'existe cependant jamais isolée ou séparée. Elle ne peut pas exister indépendamment des individus qui la portent. Elle est toujours en union organique avec les conditions et déterminations individualisantes qui font de chaque essence particulière un être singulier concret.
Les Aspects de l'Universel In Re
L'Universel In Esse (en réalité)
L'universel In Esse désigne l'universel tel qu'il existe réellement dans les choses matérielles créées. C'est la nature commune considérée dans son être réel et objectif, mais toujours individualisée dans chaque créature singulière. Par exemple, la nature "chevaleté" existe réellement dans chaque cheval particulier, mais jamais seule ou séparée. Cette présence de l'universel In Re, In Esse, est le fondement de toute science réelle.
L'Universel In Cognitione (dans la connaissance)
Parallèlement à son existence In Esse dans les créatures, l'universel existe aussi In Cognitione dans l'intellect humain. Cette existence cognitive de l'universel est formelle : le concept universel existe dans l'esprit comme une forme ou une espèce intelligible qui représente la nature commune abstraite. Ce concept est dégagé de toutes les conditions particulières et singularisantes de l'existence matérielle, bien qu'il soit fondé dans la réalité commune présente dans les créatures.
L'Universel Archétype dans l'Intellect Divin
La scolastique ajoute une troisième dimension à cette existence de l'universel. Dieu, dans son intellect éternel, connaît et contient les archétypes ou idées des universaux bien avant leur création actuelle. Ces universaux divins sont les modèles éternels selon lesquels Dieu crée les créatures singulières. Ainsi, l'ordre des universaux In Re dans les créatures correspond à l'ordre des universaux archétypes dans la pensée de Dieu.
La Composabilité de l'Essence et de l'Individuation
L'Union Réelle et Insolubie
L'une des grandes questions théoriques de la doctrine In Re concerne le rapport entre l'essence commune et les principes d'individuation. Sont-ils réellement distincts ou seulement conceptuellement distincts ? Sont-ils composés ou simples ?
Thomas d'Aquin, dans le thomisme strict, maintient que cette distinction est réelle mais non pas substantielle. L'essence et l'existence sont réellement distinctes dans les créatures (ce qui les rend contingentes), mais l'essence et les principes d'individuation sont seulement conceptuellement distincts. Ils forment une unité ontologique réelle et inséparable.
Duns Scot propose une vision légèrement différente. Il affirme une distinction réelle (formelle) entre l'essence spécifique commune et la haecceité ou principe d'individuation, tout en maintenant que cette distinction existe dans la réalité même, bien que les deux éléments ne soient jamais séparés en acte.
Les Implications Logiques
Cette composition réelle et insouciable de l'essence et de l'individuation explique pourquoi les universaux sont véritablement présents dans les choses, tout en étant réellement individualisés. Elle justifie aussi comment l'intellect humain peut abstraire les universaux sans les falsifier ou en créant des êtres mentaux purement fictifs.
Les Arguments en Faveur de la Position In Re
L'Argument du Monde Réel
Un argument fondamental soutient la doctrine In Re : si l'universel n'existait pas réellement dans les choses elles-mêmes, comment pourrait-on rendre compte de la ressemblance et de la communauté réelles que nous observons entre les créatures ? Comment deux chevaux seraient-ils similaires, sinon par la possession d'une même nature qui existe réellement en eux ?
Cette ressemblance entre les créatures ne peut pas être purement subjective ou mentale ; elle correspond à une réalité objective. Cette réalité commune est précisément l'essence ou la nature commune présente dans chaque créature.
L'Argument de la Causalité Universelle
Un autre argument souligne que les causes agissent en vertu de leur forme ou essence. Lorsque plusieurs chevaux procréent d'autres chevaux, ils le font en vertu de leur forme ou essence commune : "chevaleté". Cette capacité causale commune exige que l'essence, ou du moins quelque chose de l'essence, existe réellement dans chaque cheval causal.
L'Argument de la Définiabilité
Enfin, le fait que nous pouvons définir essentiellement ce qu'est un cheval ou un homme présume que quelque chose de définissable et de commun existe réellement dans tous les chevaux et tous les hommes. Une définition qui ne correspondrait à aucune réalité commune serait purement nominale et arbitraire.
Les Critiques et Difficultés
La Question de la Multiplicité
Une objection majeure adressée à la doctrine In Re concerne la multiplicité de la nature commune. Si une seule nature universelle existe dans de nombreux individus, comment peut-elle rester une même nature alors qu'elle est multipliée ? Comment une entité réelle unique pourrait-elle être à la fois une et multiple ?
Les défenseurs de la position In Re répondent que cette multiplicité n'est pas réelle au niveau de l'essence commune, mais seulement au niveau des individus qui la portent. L'essence humanité, bien qu'elle soit multipliée numériquement par les différents hommes qui la possèdent, reste une essence unique et spécifiquement identique. C'est une unité dans la multiplicité qui n'affecte pas la stabilité métaphysique de l'universel.
La Question de la Simplification Apparente
Une autre difficulté concerne la distinction réelle entre l'essence et l'individuation. Si cette distinction n'est que conceptuelle, comment l'intellect humain peut-il vraiment abstraire les universaux ? Si elle est réelle, comment l'essence et l'individuation peuvent-elles former une unité métaphysique ?
Diverses solutions ont été proposées. Les thomistes insistent sur le fait que l'intellect humain opère une abstraction réelle qui correspond à une distinction réelle dans l'ordre ontologique, bien que l'essence et l'individuation ne soient jamais séparées en acte. Les scotistes affirment une distinction formelle qui préserve l'objectivité de l'abstraction intellectuelle tout en maintenant l'unité substantielle de la créature.
Applications et Conséquences
Pour la Science et le Savoir
La doctrine In Re fournit un fondement solide à la science réelle. Si les essences communes existent réellement dans les choses, alors la connaissance universelle acquise par abstraction intellectuelle a une base objective. Les définitions, les démonstrations, et les sciences réelles ne sont pas des constructions purement mentales, mais la capture intellectuelle de réalités communes existant objectivement dans la nature.
Pour la Métaphysique
Cette position affecte profondément la métaphysique. Elle confirme que le monde réel ne se compose pas seulement d'individus atomisés sans aucune communauté réelle, mais d'individus qui partagent des essences communes réelles. Ces essences communes permettent une organisation hiérarchique du réel en genres et en espèces.
Pour la Théologie
En théologie, cette doctrine soutient que Dieu crée les créatures non comme des entités complètement isolées et singulières, mais comme des participants à des natures communes. La création suit un ordre essenciel où chaque essence est pensée éternellement par Dieu. L'incarnation du Verbe dans une nature humaine spécifique affirme que les universaux In Re ont une importance ontologique et théologique majeure.
Comparaison avec les Autres Positions
Différence avec Post Rem
Contrairement à la position Post Rem, qui affirme que l'universel existe dans l'intellect après l'appréhension des choses singulières, la doctrine In Re affirme que l'universel existe déjà, réellement et intrinsèquement, dans les choses elles-mêmes. Post Rem reconnaît une nature commune, mais elle situe cette nature comme abstraite et existant formellement dans l'intellect. In Re situe la nature commune réellement dans les créatures.
Différence avec le Platonisme
Contrairement au platonisme qui place les universaux dans un monde séparé des Idées, la position In Re insiste que les universaux existent dans ce monde réel créé, inhérents aux créatures concrètes. Cela préserve la primauté ontologique du réel concret contre la réalité prétendument supérieure d'un monde séparé.
Conclusion
La doctrine des universaux In Re représente une affirmation robuste de la réalité objective des universaux et de la nature commune. Elle soutient que le réel n'est pas simplement une collection d'atomes singuliers sans aucun fondement commun, mais un cosmos organisé selon des essences partagées. Cette position a été magnifiquement développée par les grands scolastiques comme Thomas d'Aquin et Duns Scot, et elle demeure une perspective métaphysique profonde et séduisante qui honore à la fois l'objectivité du réel et la puissance de l'intellect humain qui l'appréhende. La doctrine In Re affirme ainsi que l'universel n'est pas une invention de l'esprit, mais une découverte de ce qui est vraiment et objectivement présent dans les choses elles-mêmes.