Exposition magistrale du mystère de la charité dans la Seconde Partie de la Seconde Partie de la Somme Théologique. Synthèse de la théologie médiévale sur l'amour divin et fraternel comme sommet de la perfection chrétienne.
Introduction au Traité Thomasien de la Charité
La charité constitue le cœur battant de la révélation chrétienne et le fondement de toute la vie spirituelle. Saint Thomas d'Aquin, prince de la théologie scolastique, consacre un traité systématique et exhaustif à cette vertu théologale dans les Questions 23 à 46 de la Seconde Partie de la Seconde Partie (IIa-IIae) de sa Somme Théologique.
Thomas expose la charité non comme une simple emotion sentimentale ni comme une abstraction philosophique, mais comme la vertu théologale infuse qui ordonne directement vers Dieu comme fin ultime et qui procure le principe vivifiant de toutes les autres vertus. Précédée par la foi qui donne connaissance de Dieu et suivie par l'espérance qui aspire à l'union divine, la charité demeure la plus éminente des trois vertus théologales, celle sans laquelle la foi demeure morte et stérile.
L'Essence et la Nature de la Charité
Définition Thomasienne de la Charité
Thomas définit la charité comme l'amitié avec Dieu, amicitia cum Deo. Cette amitié dépasse infiniment toute amitié naturelle ou purement humaine. Elle procède d'une communication gratuite de la vie divine elle-même à la créature, mettant celle-ci en relation intime et filiale avec le Père éternel par le Christ et dans l'Esprit Saint.
La charité constitue un don surnaturel, une infusion de la grâce divine qui transforme radicalement l'âme du croyant. Elle n'est pas le fruit du travail naturel de la raison ou de la volonté humaine, mais elle procède exclusivement de la générosité du Seigneur qui, par l'intermédiaire des sacrements et de la prière, communique sa propre vie divine aux fidèles élus.
Cette amitié divine possède un caractère de réciprocité incomparable. L'infini du divin rencontre le fini de la créature dans un acte d'amour mutuel. Bien que la charité du croyant ne saurait égaler la charité divine infiniment parfaite, elle demeure authentiquement une participation à la vie d'amour du Dieu trinitaire. L'âme en état de grâce devient, en quelque sorte, familière avec les mystères éternels, initiée aux secrets les plus profonds du ciel.
La Charité comme Habitus Surnaturel
Thomas affirme que la charité est un habitus, une disposition stable et habituelle de la volonté vers le bien divin. Elle n'est pas simplement un acte passager d'amour envers Dieu, mais une transformation durable de la personne qui la rend capable d'aimer Dieu constamment et avec perfection croissante.
Cet habitus s'acquiert non par nos propres efforts mais par l'infusion de la grâce divine. Une fois établi dans le cœur du croyant, il devient une source intarissable d'actes vertueux, une inclinaison stable vers le bien éternel qui oriente toute la vie morale de la personne. Le croyant en état de grâce, possédant l'habitus de charité, agit spontanément selon les exigences de l'amour divin, comme naturellement tourné vers Dieu par cette orientation surnaturelle profonde.
Thomas distingue clairement cette charité surnaturelle de tout sentiment naturel d'affection ou de gratitude envers Dieu. La charité théologale transcende les émotions et demeure stable dans le cœur même quand les consolations sensibles s'évanouissent et que la prière devient aride et laborieuse.
L'Ordre de la Charité : Hiérarchie de l'Amour Divin et Fraternel
L'Ordre Essentiel de la Charité
Une question fondamentale se pose : vers qui doit-on d'abord diriger sa charité ? Faut-il aimer Dieu avant tous ou peut-on légitimement aimer également soi-même et les autres créatures ? Thomas élabore une doctrine de l'ordre de la charité, hiérarchie naturelle et surnaturelle qui gouverne l'orientation de notre amour.
Dieu demeure nécessairement l'objet premier et principal de la charité. Nul ne peut aimer aucune créature d'une manière absolue qui priverait Dieu de l'amour suprême. Dieu, dans sa bonté infinie et dans sa dignité transcendante, mérite une amour absolu qui ne souffre nulle concurrence. Celui qui place une créature au niveau de Dieu dans son affection, qui désire un bien créatural plus que le bien divin, celui-là tombe dans l'idolâtrie de facto.
Cependant, Thomas affirme aussi que l'amour de soi-même et de son prochain constituent des exigences légitimes de la charité chrétienne. En effet, nous devons aimer notre prochain comme nous-même, commandement du Seigneur énoncé clairement dans l'Évangile. Cette obligation révèle que l'amour envers le prochain ne procède pas d'une générosité surérogatoire mais d'une exigence de la loi divine.
L'Amour du Prochain dans l'Ordre Charitatif
L'amour du prochain se fonde essentiellement sur l'amour de Dieu. Nous aimons notre prochain en tant qu'image de Dieu, en tant que participant à la vie divine et destiné à la béatitude éternelle. L'amour fraternel constitue, en quelque sorte, la manifestation visible et tangible de notre amour invisible envers Dieu.
Thomas établit une hiérarchie délicate mais assez claire dans le commandement d'aimer le prochain. Nous sommes tenus d'aimer davantage ceux qui nous sont plus proches par le lien sanguin ou par d'autres relations particulières. Ainsi, nous aimons plus tendrement nos parents que les étrangers, plus nos concitoyens que les habitants des pays lointains, plus nos frères dans la foi que ceux qui demeurent en dehors de l'Église.
Cet ordre ne contredit nullement l'universalité de la charité. Plutôt, il reconnaît que la charité agit selon les conditions naturelles et surnaturelles de nos vies. Un père qui aimerait également ses propres enfants et un enfant étranger contradierait les exigences mêmes de la vertu naturelle et surnaturelle. L'ordre de la charité demande la proportionnalité dans l'expression de notre affection selon les circonstances et les obligations particulières.
L'Amour Envers Soi-Même et les Ennemis
Thomas affirme que nous devons aimer nous-mêmes d'une charité correcte, car nous sommes créés à l'image de Dieu et destinés à notre propre perfection et à notre salut. L'amour de soi-même selon la raison constitue une exigence de la vertu, un aspect sain de l'ordre charitatif. Celui qui se méprise absolument ou qui cherche délibérément à détruire son bien véritable ne peut pas aimer Dieu avec une charité raisonnable.
Cependant, Thomas distingue cet amour ordonné de soi-même du prétendu amour-propre qui constitue un vice. L'amour vicieux de soi-même place ses propres intérêts charnels au-dessus du bien du prochain et du bien de Dieu. Ce faux amour transforme la créature en principe de ses propres actions, ce qui constitue un décentrement perverse par rapport à l'ordre correct, où Dieu doit demeurer le principe et la fin de toutes nos actions.
L'amour envers les ennemis représente un sommet de la perfection charitatif. Thomas explique que nous devons aimer jusqu'à ceux qui nous haïssent ou nous persécutent, non en approuvant leurs méchancetés mais en désirant leur conversion et leur salut. Cet amour des ennemis transcende toute réciprocité naturelle et constitue le propre de la charité surnaturelle, le sceau de la perfection chrétienne.
La Charité comme Âme des Vertus
L'Unité Surnaturelle de la Vie Morale
Thomas affirme que la charité constitue littéralement l'âme de toutes les autres vertus. Sans la charité, les actes supposément vertueux demeurent morts moralement, privés de la fin ultime qui seule les justifie et les anime. Un acte de justice accompli sans charité, c'est-à-dire sans ordination à Dieu comme fin ultime, demeure un acte matériellement bon mais spirituellement stérile.
La charité vivifie les vertus morales en les ordonnant vers Dieu. La prudence devient prudence surnaturelle, capable de discerner la volonté de Dieu dans les circonstances concrètes. La justice devient justice chrétienne, animée par l'amour de Dieu. La forceté revêt le caractère du martyre et du sacrifice désintéressé pour l'amour du Christ. La tempérance devient une maîtrise de soi en vue de se donner plus entièrement à Dieu.
C'est pourquoi la perte de la charité à travers le péché mortel demeure la ruine la plus grave de la vie spirituelle. Un homme en état de péché mortel, même s'il conserve les vertus infuses théologales de foi et d'espérance, se trouve privé de la charité. Sa vie morale demeure alors extérieurement respectable peut-être, mais elle demeure intérieurement morte, orientée vers le mal ou vers un bien fini plutôt que vers Dieu.
La Communion des Saints par la Charité
La charité établit un lien mystérieux et réel entre tous les membres du Corps mystique du Christ. Cette communion des saints n'est pas une pure abstraction religieuse mais une réalité surnaturelle que la charité rend possible et efficace. Ceux qui demeurent ici-bas en état de charité, les bienheureux qui jouissent de la vision béatifique, et les âmes du purgatoire se trouvent unis dans une communion vivante.
La prière et les satisfactions des justes demeurent bénéfiques pour les autres membres du Corps du Christ. Cette doctrine du transfert de mérites repose essentiellement sur l'unité réalisée par la charité. Si nous aimons véritablement nos prochain, nous désirons leur bien spirituel et nous sommes disposés à offrir nos souffrances et nos bonnes œuvres pour le bénéfice de leurs âmes.
Les Dons et les Fruits de la Charité
La Progression de la Vie Charitatif
Thomas distingue trois états ou degrés dans le développement de la charité dans l'âme : celui des commençants, celui des progressants et celui des parfaits. Ces états correspondent aux étapes de la vie spirituelle depuis la conversion initiale jusqu'à la sainteté éminente.
Les commençants cherchent essentiellement à éviter le péché mortel et à cultiver les vertus fondamentales. Leur charité demeure encore fragile, facilement exposée aux tentations charnelles et aux attachements aux biens terrestres. La prédication et la correction fraternelle demeurent nécessaires pour maintenir ces âmes dans la droiture.
Les progressants avancent dans l'ascèse spirituelle et la prière, s'efforçant d'acquérir les vertus de manière plus stable et d'accélérer la purification de leurs cœurs des attachements déréglés. Leur charité devient plus désintéressée et moins dépendante des consolations sensibles.
Les parfaits sont ceux qui ont atteint une grande union avec Dieu, qui aiment Dieu pour lui-même seul et qui orientent toute leur existence vers la glorification divine. Ces âmes, à l'instar de saints et des mystiques, possèdent une charité aussi pure et ardente que le permettent les conditions de la vie terrestre.
Signification Théologique Durable
Le traité thomasien de la charité demeure le phare qui guide la compréhension catholique de cette vertu théologale fondamentale. L'enseignement de saint Thomas montre que la charité n'est nullement une sentimentalité vague ni une générosité humanitaire dépourvue de vertus intellectuelles, mais la transformation radicale de l'âme qui la rend capable d'aimer Dieu et toutes choses en Dieu.
Pour la tradition catholique, la charité demeure le cœur du message évangélique et la condition sine qua non du salut. Nul ne peut entrer dans le ciel s'il ne possède la charité au moment de sa mort. C'est pourquoi l'Église exhorte constamment ses fidèles à cultiver assidûment cette vertu incomparable, à demeurer en état de grâce et à progresser dans l'amour de Dieu et du prochain selon le modèle que saint Thomas nous a transmis.