Le sujet d'inhérence, la substance particulière dont les propriétés et accidents sont porteurs.
Introduction
Le terme « suppôt » (du latin suppositum, signifiant littéralement « ce qui est mis dessous ») désigne en philosophie scolastique la substance individuelle, le sujet concret qui existe en lui-même et qui porte en lui les accidents et propriétés. C'est le suppôt qui est le véritable porteur d'existence, celui auquel on peut attribuer tous les prédicats et qualités observables. Dans la pensée de Thomas d'Aquin et de ses commentateurs, le suppôt est intimement lié au concept de personne, particulièrement dans le contexte de la théologie trinitaire et cristologique. Comprendre la notion de suppôt est essentiel pour saisir comment une substance peut subsister et comment elle se distingue de la nature universelle et des accidents qui l'affectent.
Définition et Essence du Suppôt
Le Suppôt comme Sujet d'Inhérence
Le suppôt est défini comme le sujet d'inhérence (subiectum inhaesionis), c'est-à-dire la réalité concrète dans laquelle les accidents et propriétés existent et inhèrent. Alors que la nature désigne ce qu'une chose est en elle-même (sa quiddité), le suppôt désigne qui ou quoi existe concrètement avec cette nature. Une nature est universelle et commune à plusieurs individus ; le suppôt, en revanche, est singulier et particulier, une réalité unique et indivisible.
Par exemple, la nature humaine est partagée par plusieurs hommes : Pierre, Jean, Marie. Chacun d'eux constitue un suppôt distinct, un sujet d'inhérence différent. Bien que tous partagent la même nature humaine, chacun incarne cette nature d'une manière unique et singulière. Le suppôt est donc ce qui confère l'existence concrète à la nature universelle.
La Distinction Suppôt-Nature
Cette distinction entre le suppôt et la nature est fondamentale pour la métaphysique thomiste. Le suppôt n'est pas la nature elle-même, mais plutôt l'individu concret qui existe avec et dans cette nature. La nature nous dit ce qu'est une chose (l'essence), tandis que le suppôt nous dit que cette chose existe concrètement, ici et maintenant.
Dans les êtres composés de matière et de forme, comme les hommes et les animaux, le suppôt est constitué par la composition de la matière individuelle et de la forme qui l'actualise. La matière confère la singularité et l'individuation, tandis que la forme donne l'essence et la nature. Leur union produit le suppôt, la substance particulière concrète.
Les Caractéristiques du Suppôt
L'Existence Substantielle
Le suppôt se caractérise d'abord par le fait qu'il existe en lui-même et non comme propriété ou accident d'une autre réalité. Il possède l'existence substantielle, c'est-à-dire qu'il est un être premier, une substance (substantia). Cela distingue le suppôt des accidents, qui existent uniquement en inhérant dans un sujet.
Un accident, comme la blancheur ou la chaleur, ne peut exister que dans un suppôt qui le porte. Inversement, le suppôt peut exister sans l'accident : une rose peut exister sans être blanche, un corps peut exister sans être chaud. Mais aucun accident ne peut exister sans un suppôt pour le soutenir.
L'Individualité et la Singularité
Une deuxième caractéristique du suppôt est son individualité absolue. Chaque suppôt est unique et distinct de tous les autres, même s'il partage la même nature avec d'autres. Deux hommes partagent la même nature humaine, mais ils sont deux suppôts différents, deux individus distincts dotés d'une existence et de propriétés particulières.
Cette singularité du suppôt est ce qui fonde la capacité de distinguer et de dénombrer les êtres. Nous pouvons dire « cet homme » et « cet autre homme » précisément parce que chacun est un suppôt distinct, une réalité individuelle particulière.
L'Incommunicabilité
Étroitement liée à l'individualité du suppôt est son incommunicabilité. Un suppôt ne peut pas être communiqué à un autre ; il ne peut pas être partagé ou divisé entre plusieurs sujets. Un homme ne peut pas être le même suppôt qu'un autre homme ; chacun demeure un suppôt incommunicable.
Cette incommunicabilité est particulièrement importante en théologie. Elle permet de comprendre comment les trois personnes divines sont trois suppôts distincts au sein de l'unité de la nature divine. Bien que Père, Fils, et Saint-Esprit partagent une même essence divine, chacun constitue un suppôt différent, une subsistence incommunicable.
Le Suppôt et le Sujet Logique
Le Prédicat et le Suppôt
Dans la logique et la métaphysique scolastiques, le suppôt joue le rôle fondamental de sujet auquel tous les prédicats peuvent être appliqués. Lorsque nous disons « Pierre est blanc », « Pierre est savant », « Pierre court », nous attribuons à Pierre diverses qualités et actions. Mais « Pierre » désigne ici le suppôt, le sujet concret auquel appartiennent tous ces prédicats.
Le suppôt est donc le terme logique et métaphysique auquel reviennent tous les attributs observables. C'est lui qui demeure constant même lorsque ses propriétés accidentelles changent. Pierre reste Pierre même s'il devient noir, même s'il vieillit, même s'il apprend de nouvelles sciences. Le suppôt est ce qui unit et soutient tous ces changements.
L'Identité à Travers le Temps
Parce que le suppôt est une réalité substantielle et non une collection d'accidents, il demeure identique à lui-même à travers les changements accidentels et temporels. Cette stabilité du suppôt dans le temps est ce qui fonde la notion de personne et de responsabilité morale. Nous pouvons tenir Pierre responsable de ses actes passés parce que le suppôt qui a agi hier demeure identique au suppôt qui existe aujourd'hui.
Le Suppôt dans la Théologie
Le Suppôt Divin et la Trinité
L'application du concept de suppôt à la Divinité est capitale pour comprendre le mystère de la Trinité. Les trois personnes divines (Père, Fils, Saint-Esprit) sont trois suppôts distincts, trois subsistences incommunicables dans l'unique nature divine. Chacune des trois personnes est un suppôt qui possède l'essence divine, mais chacune se distingue des autres par ses relations internes.
Ainsi, lorsque nous parlons du « Père » et du « Fils », nous désignons deux suppôts divins différents, deux subsistences distinctes qui partagent néanmoins la même essence, les mêmes attributs (omnipotence, omniscience, éternité), et la même nature.
Le Suppôt du Christ
Dans le mystère de l'Incarnation, le suppôt du Christ est la deuxième personne de la Trinité, le Verbe divin. Jésus-Christ possède deux natures (divine et humaine) mais un seul suppôt (le suppôt du Verbe). La nature humaine qu'il a assumée n'a pas constitué un suppôt humain distinct ; elle a été assumée par le Verbe éternel qui en est devenu le sujet.
Cela signifie que toutes les actions du Christ, aussi bien ses actions divines que ses actions humaines (manger, boire, marcher), appartiennent au même suppôt, à la personne du Verbe. C'est pourquoi nous pouvons dire en vérité que « Dieu a souffert » ou « Dieu est né », non pas dans sa nature divine, mais dans son suppôt, qui a assumé une nature humaine souffrante et mortelle.
Le Suppôt et la Causalité
Le Suppôt comme Principe d'Action
Le suppôt est le principe fondamental de l'action et de la causalité. C'est le suppôt qui agit, qui produit des effets, qui exerce les vertus et les opérations propres à sa nature. Quand nous disons « un homme pense », « un homme aime », nous attribuons ces opérations au suppôt, au sujet concret doué de raison et de volonté.
Les accidents et les propriétés d'un suppôt peuvent produire des effets secondaires ou concomitants, mais c'est toujours le suppôt lui-même, dans l'exercice de sa nature et de ses puissances, qui est l'agent principal de l'action.
La Responsabilité Morale du Suppôt
Parce que le suppôt est le sujet responsable de ses actes, c'est à lui qu'on peut imputer moralement les bonnes et mauvaises actions. La vertu et le vice, le mérite et la culpabilité, appartiennent au suppôt en tant qu'il choisit librement selon sa volonté. Nul suppôt ne peut se dégager de la responsabilité de ses actes en les imputant à des causes externes ou à ses seules passions.
L'Individuation du Suppôt
Le Rôle de la Matière
Pour les créatures composées de matière et de forme, c'est généralement la matière qui est le principe d'individuation du suppôt. Chaque portion de matière, étant singulière et déterminée dans le temps et l'espace, confère une individualité unique au suppôt qu'elle constitue avec sa forme.
Deux sculptures d'Hermès peuvent avoir exactement la même forme artistique, mais elles demeurent deux suppôts distincts parce qu'elles sont constituées de portions de matière différentes. Cette diversité matérielle suffit à créer une distinction suppositale, même en l'absence de toute différence formelle.
Les Substances Immatérielles
Pour les substances immatérielles, comme les esprits purs (anges) ou Dieu, la matière ne peut pas être le principe d'individuation. Chaque ange constitue un suppôt distinct en vertu de sa forme propre, sans besoin d'une matière particulière pour le distinguer d'un autre ange. Chaque ange est, en quelque sorte, sa propre forme, unique et immatérielle.
L'Ordre Ontologique du Suppôt
La Hiérarchie des Suppôts
Les suppôts ne sont pas tous de même dignité ontologique. Un suppôt humain, doué de raison et de volonté libre, possède une dignité bien plus grande qu'un suppôt animal ou qu'une substance inanimée. Cette différence de dignité procède de la différence de nature que chaque suppôt incarne.
Thomas d'Aquin enseigne que plus un suppôt actualise pleinement les perfections de sa nature, plus il participe à la vie et à la perfection de l'Être divin. Les suppôts humains, en tant qu'images de Dieu, occupent le sommet de la création matérielle.
La Dépendance du Suppôt Créé
Tout suppôt créé dépend de Dieu, l'Être absolu et subsistant, pour son existence. Tandis que Dieu est son propre suppôt et son propre existence (Il est l'Être même), toute créature, tout suppôt créé, reçoit son existence d'une cause externe. Cette dépendance est permanente : si Dieu cessait de conserver le suppôt créé dans l'existence, celui-ci retomberait dans le néant.