Summa Theologiae, Tertia Pars, Q. 9
Introduction
La question 9 de la Tertia Pars examine la science ou connaissance du Christ (De scientia Christi). Cette question s'inscrit au cœur de la christologie thomiste, après avoir traité de l'union hypostatique et de ses conséquences. Saint Thomas s'interroge sur la nature et l'étendue de la connaissance humaine du Christ : comment concilier sa véritable humanité avec la perfection de sa connaissance ? Le Christ a-t-il pu ignorer quelque chose ? Quelle relation existe entre sa connaissance divine et sa connaissance humaine ?
Nature de la connaissance du Christ
La triple science du Christ
Saint Thomas distingue trois formes de connaissance dans l'humanité du Christ. Premièrement, la science divine qu'il possède en tant que Verbe éternel, par laquelle il connaît toutes choses dans l'essence divine elle-même. Cette science est infinie et immuable, commune aux trois Personnes de la Trinité.
Deuxièmement, la science béatifique que possède l'âme humaine du Christ par sa vision immédiate de Dieu. Dès l'instant de sa conception, l'humanité du Christ jouit de la vision béatifique, contemplant directement l'essence divine. Par cette vision, il connaît dans le Verbe toutes les créatures passées, présentes et futures, bien que d'une manière limitée et créée.
Troisièmement, la science infuse, c'est-à-dire une connaissance directement communiquée par Dieu à son intelligence humaine, semblable à celle des anges. Cette science comprend toutes les vérités naturelles et surnaturelles nécessaires à sa mission de Rédempteur et de Docteur de l'humanité.
La science acquise ou expérimentale
Saint Thomas se demande si le Christ a possédé aussi une connaissance acquise par l'expérience, comme tous les hommes. Il répond affirmativement : le Christ avait une véritable nature humaine avec une intelligence humaine capable d'apprendre par l'abstraction à partir des données sensibles. L'Évangile témoigne que "Jésus progressait en sagesse, en taille et en grâce" (Lc 2, 52).
Cette science acquise n'ajoutait rien quant à l'extension de sa connaissance (puisqu'il connaissait déjà tout par les sciences supérieures), mais elle rendait sa connaissance humaine plus parfaite selon le mode humain propre. Elle manifestait aussi la réalité de sa nature humaine et était un exemple pour nous, nous montrant comment progresser dans la connaissance de Dieu.
Perfection de la connaissance du Christ
Absence d'ignorance
Saint Thomas affirme que le Christ n'a eu aucune ignorance, entendue comme privation de la connaissance due. Son intelligence humaine était parfaitement illuminée, d'abord par la vision béatifique, ensuite par la science infuse. Il ne convenait pas que celui qui était la Lumière du monde (Jn 8, 12) fût affecté par les ténèbres de l'ignorance.
Cette perfection ne signifie pas que l'humanité du Christ connaissait tout de manière compréhensive et infinie (ce qui est impossible à une créature), mais qu'elle connaissait tout ce qui était connaissable pour une intelligence créée. Son humanité était unie hypostatiquement au Verbe, source de toute vérité ; il convenait donc qu'elle fût parfaitement illuminée.
La communication des idiomes
La question de la connaissance du Christ touche au mystère de la communication des idiomes : ce qui appartient à la nature divine peut être attribué à la personne du Christ, et ce qui appartient à la nature humaine aussi. Ainsi, on peut dire que "Dieu a souffert" (en raison de la nature humaine) et que "cet homme est omniscient" (en raison de la nature divine).
Cependant, Saint Thomas précise que les propriétés d'une nature ne sont pas transférées à l'autre nature. La nature humaine du Christ reste créée et limitée, même unie hypostatiquement au Verbe. Sa science humaine, bien que très parfaite, demeure distincte de sa science divine infinie.
Fondement scripturaire et théologique
Témoignages évangéliques
Les Évangiles présentent un Christ qui manifeste une connaissance extraordinaire : il connaît les pensées secrètes des cœurs (Mc 2, 8), prédit l'avenir avec précision (Mt 26, 34), et enseigne avec une autorité divine (Mt 7, 29). Cependant, certains passages semblent suggérer une ignorance : "Quant au jour et à l'heure, nul ne les connaît, pas même le Fils" (Mc 13, 32).
Saint Thomas explique ces passages en distinguant la connaissance selon la nature divine (par laquelle le Christ sait tout) et selon la nature humaine (par laquelle certaines choses pouvaient ne pas lui être révélées pour les manifester aux hommes). Le Christ ne révélait pas tout ce qu'il savait, par économie divine.
Cohérence avec l'Incarnation
La doctrine thomiste de la science du Christ découle logiquement du mystère de l'Incarnation. Si le Verbe s'est vraiment fait chair, assumant une nature humaine complète avec une intelligence humaine, cette intelligence devait être parfaitement actualisée, puisque unie à la Personne divine. Toute imperfection dans la connaissance aurait été une privation incompatible avec la sainteté du Christ et sa mission de Rédempteur.
Méthode scolastique
Saint Thomas traite cette question selon la structure caractéristique de la Somme :
- Question proposée : Question 9
- Objections : Plusieurs arguments soulevant des difficultés
- Sed Contra : Un contreargument tiré de l'autorité ou de la raison
- Réponse maîtresse : La position de Saint Thomas développée argumentativement
- Réponses aux objections : Chaque difficulté est résolue point par point
Portée et signification
Cette question sur la science du Christ est fondamentale pour une christologie orthodoxe. Elle montre comment le Christ peut être à la fois parfait en tant que Dieu (omniscient) et parfait en tant qu'homme (avec une intelligence humaine authentique). Cette doctrine préserve contre deux hérésies opposées : celle qui nierait la divinité du Christ en lui attribuant l'ignorance, et celle qui nierait son humanité en supprimant tout progrès réel dans sa connaissance humaine.
La science du Christ illumine aussi notre propre vie intellectuelle et spirituelle. Elle nous enseigne que la connaissance vraie culmine dans la vision béatifique, vers laquelle tend toute recherche de la vérité. Elle nous montre que l'humilité intellectuelle n'est pas incompatible avec la certitude, et que le progrès dans la connaissance est un chemin de sanctification. Enfin, elle révèle que le Christ, en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science (Col 2, 3), est notre unique Maître véritable.
Conclusion
La question 9 de la Tertia Pars présente une synthèse magistrale de la doctrine catholique sur la connaissance du Christ. En distinguant la science divine, béatifique, infuse et acquise, Saint Thomas préserve à la fois la transcendance de la divinité du Christ et la réalité de son humanité. Cette doctrine, enracinée dans l'Écriture et la Tradition, éclaire le mystère central de notre foi : le Verbe fait chair, qui est la Voie, la Vérité et la Vie. Elle nous invite à contempler celui en qui habite corporellement toute la plénitude de la divinité, et à puiser dans sa science infinie la lumière pour notre propre cheminement vers la vérité.
Articles connexes
- L'union hypostatique - L'union des deux natures dans le Christ
- La vision béatifique - La connaissance parfaite de Dieu face à face
- Les deux natures du Christ - Divinité et humanité du Christ
- La communication des idiomes - L'échange des propriétés dans le Christ
- L'Incarnation du Verbe - Le mystère du Verbe fait chair