Summa Theologiae, Secunda Secundae, Q. 91
Introduction
Cette question 91 de la Secunda Secundae traite de l'adjuration, c'est-à-dire l'acte par lequel on invoque le nom de Dieu ou des choses sacrées pour obtenir quelque chose d'autrui ou pour le contraindre à dire la vérité. L'adjuration est un acte complexe qui touche à la fois au respect du nom divin, à la justice envers le prochain, et au bon usage des réalités sacrées.
Place dans la Somme
Cette question s'inscrit dans le traité sur la religion et les vertus qui s'y rattachent. Après avoir traité du serment (Q. 89) et du nom de Dieu (Q. 90), Saint Thomas examine maintenant l'adjuration qui utilise le nom divin non pour confirmer ses propres paroles, mais pour induire autrui à faire ou dire quelque chose. Elle précède les questions sur les péchés opposés à la religion : superstition, idolâtrie, divination et sacrilège.
Développement théologique
Nature et définition de l'adjuration
L'adjuration, du latin adjurare (de ad "vers" et jurare "jurer"), est l'acte par lequel on invoque solennellement le nom de Dieu, des personnes divines, de la Sainte Vierge, des saints, ou des choses sacrées, pour obtenir d'autrui qu'il fasse quelque chose, qu'il dise la vérité, ou qu'il cesse une action mauvaise. Elle se distingue du serment proprement dit en ce que, dans le serment, c'est celui qui parle qui invoque Dieu comme témoin de ses propres paroles, tandis que dans l'adjuration, c'est un tiers qui invoque Dieu pour obtenir quelque chose d'autrui.
L'adjuration peut revêtir différentes formes selon son objet et sa finalité. Elle peut être simplement impétratoire, cherchant à obtenir quelque chose par l'intercession des saints ou par l'invocation du nom divin. Elle peut aussi être impérative ou comminatoire, ordonnant à une créature (particulièrement aux démons dans le cas des exorcismes) de faire ou de cesser quelque chose au nom de Dieu et de son autorité souveraine.
Licéité et conditions de l'adjuration
Saint Thomas examine dans quelles conditions l'adjuration est licite et quand elle devient illicite ou même sacrilège. L'adjuration est licite et même louable lorsqu'elle remplit certaines conditions essentielles.
Conditions de licéité
Premièrement, l'adjuration doit porter sur quelque chose de licite et honnête. On ne peut adjurer quelqu'un au nom de Dieu de faire quelque chose de mauvais ou de déshonnête, car ce serait faire injure à Dieu en utilisant son saint nom pour promouvoir le péché. L'adjuration doit toujours viser le bien : la manifestation de la vérité, l'accomplissement d'un devoir de justice, la cessation d'une action mauvaise, ou la délivrance de l'emprise démoniaque.
Deuxièmement, celui qui adjure doit avoir l'autorité ou le droit de le faire. Dans certains cas, comme l'adjuration judiciaire (lorsqu'un juge requiert sous serment qu'un témoin dise la vérité), cette autorité découle de la fonction publique. Dans d'autres cas, comme l'exorcisme solennel, elle requiert une délégation explicite de l'Église. L'adjuration privée, quant à elle, doit être motivée par la charité et le souci légitime du bien du prochain.
Troisièmement, l'adjuration doit être faite avec le respect dû au nom divin et aux choses sacrées. On ne peut user du nom de Dieu ou des saints de manière légère, superstitieuse ou magique. L'adjuration authentiquement chrétienne reconnaît que toute efficacité vient de Dieu et non des formules prononcées, et qu'elle dépend de la volonté divine et de la prière confiante.
L'adjuration dans la vie de l'Église
L'Église catholique a toujours pratiqué l'adjuration sous diverses formes, particulièrement dans trois domaines principaux.
L'adjuration judiciaire
Dans les procédures judiciaires ecclésiastiques, les juges peuvent adjurer les témoins ou les parties de dire la vérité sous serment. Cette pratique, fondée sur l'Écriture où le grand prêtre adjure Jésus de dire s'il est le Christ (Mt 26, 63), vise à assurer la manifestation de la vérité nécessaire à la justice. Celui qui est adjuré de la sorte est tenu en conscience de répondre véridiquement, à moins que la question ne porte sur quelque chose qu'il a le droit de taire (comme le secret de confession pour un prêtre).
Les exorcismes
L'exorcisme est la forme la plus solennelle et la plus impressionnante d'adjuration. Par l'exorcisme, l'Église adjure les démons au nom de Jésus-Christ de quitter une personne, un lieu ou un objet. Cette adjuration repose sur le pouvoir que le Christ a donné à son Église de chasser les démons : "En mon nom, ils chasseront les démons" (Mc 16, 17). L'exorcisme solennel, réservé aux prêtres dûment mandatés par l'évêque, utilise des formules d'adjuration puissantes qui commandent aux esprits malins de se soumettre à Dieu et de cesser leur emprise.
L'Église distingue l'exorcisme solennel, qui requiert la permission de l'évêque et suit un rituel précis, des exorcismes simples (ou prières de délivrance) que tout fidèle peut pratiquer. Dans tous les cas, l'efficacité ne vient pas de la formule elle-même mais de la puissance du Christ invoqué et de la foi de l'Église.
Les bénédictions et consécrations
Certaines bénédictions et consécrations comportent des éléments d'adjuration. Par exemple, dans les anciens rituels de bénédiction de l'eau, du sel, ou des lieux, l'Église adjurait les créatures de servir au bien spirituel des fidèles et d'être préservées de toute influence démoniaque. Ces adjurations manifestent l'autorité de l'Église sur la création et sa mission de sanctifier toutes choses en Christ.
Adjuration et respect du nom divin
Saint Thomas souligne que l'adjuration, parce qu'elle utilise le nom sacré de Dieu, doit être entourée de la plus grande révérence. Utiliser le nom de Dieu ou des saints de manière légère, frivole ou superstitieuse dans une adjuration constitue un péché contre la vertu de religion. C'est un abus des choses sacrées qui peut aller jusqu'au sacrilège si l'adjuration vise des fins mauvaises ou utilise des moyens superstitieux.
Rapport avec le serment
L'adjuration entretient un rapport étroit avec le serment. Dans les deux cas, on invoque Dieu comme témoin et garant. Mais tandis que le serment confirme la véracité de ses propres paroles, l'adjuration cherche à obtenir d'autrui qu'il dise la vérité ou accomplisse un acte. Celui qui est adjuré de dire la vérité se trouve en quelque sorte obligé de prêter serment, et s'il ment après avoir été adjuré, il commet un parjure.
Adjuration et charité
L'adjuration privée, pratiquée par un simple fidèle envers son prochain, doit toujours être motivée par la charité. On peut adjurer quelqu'un au nom de Dieu ou de ce qu'il a de plus cher de cesser une action mauvaise, de se convertir, ou d'accomplir un devoir de justice. Mais cette adjuration ne doit jamais être un moyen de manipulation ou de contrainte morale illégitime. Elle doit respecter la liberté de l'autre tout en faisant appel à sa conscience et à son sens du sacré.
Discernement et prudence
L'usage de l'adjuration requiert un grand discernement et une prudence éclairée. Il faut éviter deux extrêmes : d'une part, l'usage superstitieux ou magique de l'adjuration, comme si les formules avaient un pouvoir automatique ; d'autre part, le rejet complet de cette pratique légitime de l'Église. Le vrai chrétien use de l'adjuration avec foi, humilité et respect, sachant que son efficacité dépend entièrement de la volonté de Dieu et non de la force des paroles humaines.
Structure scolastique
La réponse à cette question suit la méthode scolastique traditionnelle de Saint Thomas :
Articles de la question
Cette question comprend plusieurs articles examinant différents aspects de l'adjuration :
- Est-il permis d'adjurer un homme ?
- Est-il permis d'adjurer les démons ?
- L'adjuration oblige-t-elle celui qui est adjuré ?
- Est-il permis d'adjurer les créatures irrationnelles ?
Méthode dialectique
Chaque article suit la structure caractéristique :
- Objections : Arguments contre la position qu'on défendra, tirés de l'Écriture, des Pères ou de la raison
- Sed Contra : Argument en faveur de la position défendue, généralement tiré de l'autorité
- Corpus : La réponse développée de Saint Thomas, exposant la doctrine avec ses distinctions et ses principes
- Responsiones : Réfutations détaillées de chaque objection, montrant comment résoudre les difficultés
Connexions thématiques
Cette question s'inscrit dans la Seconde Partie de la Seconde Partie de la Somme Théologique, qui traite des vertus et des vices. Plus précisément, elle appartient au traité sur la vertu de religion (Q. 81-100), qui examine les différents actes par lesquels l'homme rend à Dieu le culte qui lui est dû.
Liens avec les questions voisines
L'adjuration se situe entre le serment (Q. 89) dont elle partage l'invocation du nom divin, et la superstition (Q. 92-96) dont elle doit soigneusement se distinguer. Elle prépare aussi à la compréhension des exorcismes et de la lutte spirituelle contre les démons.
Implications spirituelles et pastorales
L'enseignement de Saint Thomas sur l'adjuration a des applications concrètes pour la vie de l'Église et des fidèles. Il rappelle que le nom de Dieu n'est pas à prendre à la légère et que son invocation doit toujours être faite avec respect et dans un but honnête. Il fonde théologiquement la pratique des exorcismes et des bénédictions de l'Église. Il met aussi en garde contre les usages superstitieux qui pourraient déshonorer Dieu et nuire aux âmes.
Articles connexes
- Question 89 - Du serment - L'invocation de Dieu comme témoin
- Question 90 - De la prise du nom divin - Le respect du nom de Dieu
- Question 92 - De la superstition - Les abus des choses sacrées
- L'Exorcisme - La pratique de chasser les démons
- La Vertu de Religion - Les actes du culte rendu à Dieu
Références
- Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Secunda Secundae, Question 91
- Rituel Romain, rituel des exorcismes
- Catéchisme de l'Église Catholique, nn. 2150-2155 (sur le nom de Dieu)
Q. 91 - De l'adjuration
De l'adjuration - Question 91 de la Summa Theologiae, Secunda Secundae