Summa Theologiae, Secunda Secundae, Q. 78
Présentation
Cette question traite de : De l'usure
Structure scolastique
La réponse à cette question suit la méthode scolastique traditionnelle :
- Objections : Arguments contre la position qu'on défendra
- Sed Contra : Arguments en faveur de la position défendue
- Corpus : La réponse développée de Saint Thomas
- Responsiones : Réfutations des objections
Contenu détaillé
Définition et nature de l'usure
L'usure, selon la définition thomiste, consiste à exiger un intérêt ou un profit pour le simple prêt d'argent ou de biens consomptibles. Saint Thomas explique que l'argent est par nature un moyen d'échange dont l'usage consiste dans sa consommation ; prêter de l'argent et exiger un paiement à la fois pour le capital et pour son usage revient donc à vendre deux fois la même chose, ou à vendre ce qui n'existe pas. Cette doctrine, fondée sur la philosophie aristotélicienne et la tradition patristique, considère que l'argent, contrairement à une maison ou un champ qui peuvent être loués sans être consommés, ne produit pas naturellement de fruit. Exiger un surplus au-delà du capital prêté constitue donc une injustice contre la justice commutative, qui requiert l'égalité stricte dans les échanges. Saint Thomas ne condamne pas tout profit commercial, mais spécifiquement le profit tiré du seul prêt d'argent sans risque ni travail de la part du prêteur.
Les arguments scripturaires et patristiques
La condamnation de l'usure trouve ses racines dans l'Écriture Sainte, tant dans l'Ancien que dans le Nouveau Testament. Le Deutéronome interdit de prêter à intérêt à son frère (Dt 23, 19-20), et le Psaume 15 décrit le juste comme celui "qui ne prête pas son argent à usure". Notre-Seigneur lui-même commande : "Prêtez sans rien espérer en retour" (Lc 6, 35). Les Pères de l'Église, unanimement, condamnent l'usure comme un péché grave : saint Basile, saint Jean Chrysostome, saint Ambroise, saint Augustin tonnent contre cette pratique qui exploite la nécessité d'autrui. Saint Thomas recueille cet enseignement constant et le systématise philosophiquement, montrant que la loi naturelle elle-même réprouve l'usure. Les conciles œcuméniques, de Nicée à Latran, ont confirmé cette interdiction qui demeure un enseignement moral ferme de l'Église, même si son application pratique a connu des développements et des distinctions au fil des siècles.
Les cas particuliers et exceptions légitimes
Saint Thomas, avec sa rigueur habituelle, examine les objections et les cas particuliers qui peuvent sembler contredire l'interdiction absolue de l'usure. Il distingue plusieurs situations légitimes : le dédommagement pour un préjudice subi (damnum emergens) est juste ; de même, la compensation pour un gain manqué (lucrum cessans) peut être licite dans certaines circonstances. Le prêteur peut exiger des garanties et obtenir réparation si le prêt n'est pas remboursé à temps. Les contrats de société, où les deux parties partagent risques et bénéfices, sont licites et ne constituent pas de l'usure. Saint Thomas reconnaît également que certaines formes de commerce et d'investissement, bien que générant un profit, diffèrent essentiellement du prêt à intérêt car elles impliquent un véritable risque et un travail. Cette casuistique nuancée a permis le développement ultérieur d'une doctrine morale sur les questions financières qui, tout en maintenant le principe anti-usurier, reconnaît la légitimité du commerce, de l'investissement productif et du prêt à risque partagé.
Pertinence contemporaine
L'enseignement thomiste sur l'usure, bien que formulé dans un contexte économique médiéval, conserve une pertinence doctrinale et morale. Le principe fondamental - qu'il est injuste d'exploiter la nécessité d'autrui pour s'enrichir sans risque ni travail - demeure valable. La doctrine sociale de l'Église, dans la lignée de saint Thomas, continue de condamner les pratiques financières qui réduisent la personne humaine à un simple objet de profit, qui concentrent les richesses injustement, ou qui créent des dettes impossibles à rembourser. Les taux d'intérêt excessifs, les prêts prédateurs, la spéculation financière déconnectée de l'économie réelle : autant de pratiques que la sagesse thomiste éclaire et juge. La question de l'usure nous rappelle que l'économie doit servir l'homme et le bien commun, et non l'inverse.
Connexions thématiques
Cette question s'inscrit dans la Seconde Partie de la Seconde Partie de la Somme Théologique, qui traite des vertus théologales et cardinales. Elle appartient spécifiquement au traité sur la justice et ses parties, montrant comment la justice commutative régit les échanges économiques. L'enseignement sur l'usure illustre la méthode thomiste d'application des principes éternels de la loi naturelle aux réalités concrètes de la vie sociale et économique.
Articles connexes
- La Vertu de Justice
- La Justice Commutative
- Le Bien Commun
- La Doctrine Sociale de l'Église
- Le Vol et la Propriété
Références
- Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Secunda Secundae, Question 78
- Aristote, Politique, livre I
- Concile de Vienne (1311-1312), décret sur l'usure
- Léon XIII, Rerum Novarum
Q. 78 - De l'usure
De l'usure - Question 78 de la Summa Theologiae, Secunda Secundae
Introduction
De l'usure - Question 78 de la Summa Theologiae, Secunda Secundae