Summa Theologiae, Secunda Secundae, Q. 135
Présentation
Cette question traite de : De l'ivresse
Saint Thomas examine ici l'ivresse comme vice opposé à la tempérance. L'ivresse est l'excès dans la consommation de boissons enivrantes, qui prive l'homme de l'usage de la raison. Cette question fait partie du traité sur la tempérance et analyse les différents aspects moraux de ce vice, sa gravité et les circonstances qui l'aggravent ou l'atténuent.
Structure scolastique
La réponse à cette question suit la méthode scolastique traditionnelle :
Les articles de la question
- Article 1 : L'ivresse est-elle un péché ?
- Article 2 : L'ivresse est-elle un péché mortel ?
- Article 3 : L'ivresse est-elle le plus grave des péchés ?
- Article 4 : L'ivresse excuse-t-elle du péché ?
Nature de l'ivresse
Définition de l'ivresse
L'ivresse (ebrietas) consiste dans l'absorption immodérée de boisson enivrante au point de perdre l'usage de la raison. Ce n'est pas l'usage modéré du vin qui est condamné – Notre-Seigneur lui-même a changé l'eau en vin aux noces de Cana et a institué l'Eucharistie sous les espèces du vin – mais l'excès qui prive l'homme de ce qui fait sa dignité : la raison.
L'ivresse comme péché contre la tempérance
L'ivresse est directement opposée à la vertu de tempérance qui modère les plaisirs du toucher, notamment ceux de la nourriture et de la boisson. L'ivrogne recherche le plaisir sensible de la boisson au mépris du bien de la raison. Il soumet la partie supérieure de son âme (l'intelligence) à la partie inférieure (l'appétit sensible).
Les degrés de culpabilité
Saint Thomas distingue soigneusement les cas. L'ivresse est péché mortel quand on boit délibérément jusqu'à perdre l'usage de la raison, sachant que telle sera la conséquence. Elle est péché véniel si on boit sans mesure mais sans vouloir ni prévoir l'ivresse qui s'ensuit. L'ivresse involontaire (si quelqu'un a été trompé sur la force de la boisson) n'est pas un péché, bien qu'elle demeure un mal physique.
Gravité et conséquences de l'ivresse
La gravité du péché d'ivresse
L'ivresse est un péché grave parce qu'elle prive volontairement l'homme de l'usage de la raison, qui est le bien le plus excellent de l'homme en cette vie. Cependant, elle n'est pas le plus grave de tous les péchés, car elle ne s'oppose pas directement à Dieu comme le blasphème ou l'incroyance, mais à un bien humain, la raison. Elle est néanmoins plus grave que la gourmandise dans la nourriture, car le vin a un pouvoir plus fort de troubler la raison.
Les effets de l'ivresse
L'ivresse entraîne de multiples maux : elle obscurcit l'intelligence, affaiblit la volonté, provoque des paroles et des actes désordonnés, expose à de nombreux autres péchés (impureté, violence, blasphème), ruine la santé, dilapide les biens de la famille, donne le scandale. L'Écriture met en garde : "Le vin est moqueur, les boissons fortes tumultueuses ; quiconque s'y égare n'est pas sage" (Pr 20, 1).
L'ivresse n'excuse pas les autres péchés
Contrairement à une opinion erronée, l'ivresse n'excuse pas les péchés commis sous son empire, mais les aggrave si elle a été volontaire. Celui qui se rend ivre volontairement est responsable non seulement de l'ivresse elle-même, mais aussi des péchés qu'il commet en état d'ivresse, car il s'est volontairement privé du frein de la raison. Toutefois, si l'ivresse était totalement involontaire, les actes posés dans cet état ne seraient pas imputables.
Remèdes contre l'ivresse
La vertu de sobriété
La sobriété est la vertu qui s'oppose à l'ivresse. Elle règle l'usage des boissons selon la raison droite : boire selon les besoins de la nature et de la société, sans excès. La sobriété chrétienne recommande la modération habituelle et même l'abstinence totale pour ceux qui sont particulièrement tentés ou qui veulent faire pénitence.
La vigilance et la fuite des occasions
Éviter les occasions d'ivresse : les lieux, les compagnies, les circonstances qui y portent. Connaître sa propre faiblesse et ne pas présumer de ses forces. Certains doivent s'abstenir totalement de boissons fortes s'ils savent qu'ils ne peuvent en user avec modération. Saint Paul conseille : "Ne vous enivrez pas de vin : on n'y trouve que libertinage" (Ep 5, 18).
Les moyens surnaturels
La prière pour obtenir la grâce de la tempérance, la fréquentation des sacrements, la mortification volontaire qui fortifie la volonté contre les tentations sensuelles. Le jeûne et l'abstinence aident à dominer les appétits corporels et à garder l'empire de la raison.
Connexions thématiques
Cette question s'inscrit dans la Seconde Partie de la Seconde Partie de la Somme Théologique, qui traite des vertus théologales et cardinales. Elle fait partie du traité sur la tempérance (Questions 141-170), après l'étude de la gourmandise et avant celle de la luxure. Elle s'inscrit dans la réflexion plus large sur la maîtrise des passions et l'empire de la raison sur les appétits sensibles.
Articles connexes
Références
- Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Secunda Secundae, Question 150
- Éphésiens 5, 18 ; Proverbes 20, 1 ; 23, 29-35
- Saint Augustin, Confessions
Q. 135 - De l'ivresse
De l'ivresse - Question 135 de la Summa Theologiae, Secunda Secundae
Introduction
De l'ivresse - Question 135 de la Summa Theologiae, Secunda Secundae