Summa Theologiae, Secunda Secundae, Q. 104
Présentation
Cette question traite de : De l'ingratitude
Structure scolastique
La réponse à cette question suit la méthode scolastique traditionnelle :
- Objections : Arguments contre la position qu'on défendra
- Sed Contra : Arguments en faveur de la position défendue
- Corpus : La réponse développée de Saint Thomas
- Responsiones : Réfutations des objections
Contenu détaillé
Définition et nature
L'ingratitude (ingratitudo) est le vice qui consiste à mépriser ou à oublier volontairement les bienfaits reçus. Elle s'oppose directement à la vertu de gratitude et à la reconnaissance envers celui qui nous a fait du bien. C'est un vice contre la justice, car elle transgresse le devoir de rendre honneur et reconnaissance à celui qui s'est montré bienveillant.
Saint Thomas la définit comme le mépris ou l'oubli délibéré des bienfaits (bonum acceptum), ce qui atteint le cœur même de la relation de justice qui lie le bienfaiteur et le bénéficiaire.
Gravité et espèces
L'ingratitude peut être un péché mortel lorsqu'elle est manifeste et délibérée, particulièrement envers les bienfaits majeurs. Elle se manifeste sous trois formes principales :
- Omettre le remerciement : Ne pas exprimer sa reconnaissance verbale et explicite
- Mépriser le bienfait : Minimiser ou dénigrer la bonté de celui qui a agi
- Rendre le mal pour le bien : Récompenser la générosité par l'ingratitude ou l'hostilité
Fondements scripturaires
L'Écriture Sainte condamne sévèrement l'ingratitude :
- Luc 17, 11-19 : L'épisode des dix lépreux guéris par Jésus, dont un seul revient remercier. Cette parabole illustre l'ingratitude envers les bienfaits divins.
- 2 Timothée 3, 2 : Saint Paul avertit que dans les derniers temps, les hommes seront « ingrats, impies, sans affection naturelle ».
Traditions patristiques et philosophiques
Sénèque (De Beneficiis) considère l'ingratitude comme un vice particulièrement détestable qui rompt les liens sociaux et la civilisation. Pour le stoïcien, le don crée une réciprocité morale inviolable.
Saint Augustin (Confessions) médite sur l'ingratitude envers Dieu le Créateur, la plus grave de toutes les ingratitudes. Elle refuse de reconnaître la dépendance absolue de la créature.
Vices connexes
L'ingratitude s'allie souvent à :
- L'orgueil : Qui refuse de reconnaître sa dépendance envers le bienfaiteur
- L'envie : Qui porte à diminuer le mérite de celui qui nous a servi
- L'avarice : Qui refuse de rendre ce qui est dû par reconnaissance
Vertu opposée
La vertu antagoniste est la gratitude ou reconnaissance (gratitudo, recognitio), vertu de justice qui nous pousse à honorer et à rendre hommage à celui qui nous a fait du bien. Elle s'exprime dans :
- La piété filiale (pietas) : Reconnaissance envers ceux dont dépend notre existence
- L'action de grâces (eucharistia) : Remerciement énoncé et conscient
Remèdes spirituels
Pour combattre l'ingratitude, le sage doit :
- Méditer les bienfaits divins : Contempler régulièrement la bonté de Dieu dans sa vie
- Pratiquer l'examen de conscience : Reconnaître les grâces reçues et nos dettes envers ceux qui nous ont aidés
- Cultivar l'action de grâces : Exprimer explicitement sa reconnaissance, tant envers Dieu qu'envers les hommes
- Pratiquer la réciprocité : Chercher à rendre généreusement le bien reçu
Connexions thématiques
Cette question s'inscrit dans la Seconde Partie de la Seconde Partie (SS-II, q. 57-122), le traité de la justice et de ses vices. L'ingratitude constitue un vice capital contre la reconnaissance, vertu cardinale de la justice. Elle doit être comprise en relation avec les autres vices contre la justice et les vertus qui s'y opposent.
Thèmes connexes
gratitude | reconnaissance | justice | bienfait | orgueil | vertu-de-piete | action-de-graces | priere
Références
- Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Secunda Secundae, Question 104
- Sénèque, De Beneficiis
- Saint Augustin, Confessions
- Luc 17, 11-19 (Les dix lépreux)
- 2 Timothée 3, 2
Q. 104 - De l'ingratitude
De l'ingratitude - Question 104 de la Summa Theologiae, Secunda Secundae
Introduction
De l'ingratitude - Question 104 de la Summa Theologiae, Secunda Secundae