Summa Theologiae, Prima Pars, Q. 98
Introduction
La question 98 de la Prima Pars explore la condition corporelle que les descendants d'Adam auraient possédée dans l'état d'innocence originelle, c'est-à-dire si le péché n'était pas intervenu. Saint Thomas examine ici comment la génération humaine, la constitution physique et les caractéristiques corporelles des enfants d'Adam se seraient manifestées dans le paradis terrestre.
Cette question s'inscrit dans le traité de l'homme et de l'œuvre des six jours, constituant une partie essentielle de la réflexion théologique sur l'état originel de l'humanité. Elle permet de comprendre ce que le péché originel nous a fait perdre et quelle était la perfection initiale voulue par Dieu pour l'humanité.
Développement théologique
La génération dans l'état d'innocence
Saint Thomas examine d'abord si, dans l'état d'innocence, les enfants auraient été engendrés par union charnelle. Il affirme que oui, car le commandement "Croissez et multipliez-vous" (Gen 1,28) a été donné avant le péché. La génération corporelle faisait partie intégrante du plan divin originel. Cependant, cette génération aurait été accomplie sans la concupiscence désordonnée qui résulte du péché, dans une parfaite harmonie entre la raison et les passions.
La procréation dans le paradis aurait donc été un acte pleinement humain, soumis à la volonté et ordonné à sa fin propre avec une perfection que nous ne connaissons plus. L'union conjugale aurait été caractérisée par une intégrité parfaite, où la chair serait restée totalement soumise à l'esprit.
La perfection corporelle des enfants
Les enfants nés dans l'état d'innocence auraient possédé dès leur naissance une certaine perfection corporelle adaptée à cet état. Saint Thomas distingue cependant entre la perfection de nature, qu'ils auraient possédée immédiatement, et la perfection de taille et de force, qui aurait nécessité un développement progressif selon les lois naturelles de la croissance.
Concernant la connaissance et l'usage de la raison, Thomas enseigne que les enfants auraient eu dès le début l'usage de la raison et de la volonté, dans la mesure compatible avec leur état d'enfance. Cette perfection intellectuelle initiale correspond à l'harmonie originelle entre l'âme et le corps, où rien n'empêchait l'exercice des facultés supérieures.
Les vertus et la justice originelle
Les enfants conçus dans l'état d'innocence auraient été engendrés dans la justice originelle, participant ainsi au don surnaturel accordé à leurs parents. Cette justice originelle comportait la soumission parfaite de l'homme à Dieu, de la raison aux réalités divines, et des puissances inférieures à la raison. Les descendants d'Adam auraient donc hérité non seulement d'une nature humaine intègre, mais aussi de cette grâce sanctifiante qui ordonnait toute leur personne vers Dieu.
Cette transmission de la justice originelle manifeste la solidarité de la nature humaine et le rôle d'Adam comme chef et principe de l'humanité. De même que le péché originel se transmet par génération naturelle, la grâce originelle se serait transmise par cette même génération dans l'état d'innocence.
L'immortalité et l'impassibilité
Saint Thomas explique que les corps des descendants d'Adam auraient participé à l'immortalité conditionnelle de leurs premiers parents. Cette immortalité n'était pas une propriété naturelle du corps humain, mais un don surnaturel qui préservait le corps de la corruption tant que l'âme restait unie à Dieu par la grâce. Les enfants auraient donc été exempts de la nécessité de mourir, bien que leur corps restât naturellement mortel.
De même, une certaine impassibilité aurait protégé les corps des descendants contre les souffrances et les maladies, non par une propriété intrinsèque du corps, mais par la force de l'âme maintenue dans l'ordre par la grâce. Cette impassibilité n'excluait pas toute affection corporelle, mais empêchait que ces affections deviennent nuisibles ou douloureuses.
Structure scolastique
La réponse à cette question 98 suit la méthode scolastique caractéristique de Saint Thomas :
- Titulus : De la condition de la descendance d'Adam quant au corps
- Objections : Plusieurs arguments sont présentés contre la position que Thomas défendra
- Sed Contra : Un argument scripturaire ou doctrinaire soutenant la position correcte
- Corpus Articuli : La réponse maîtresse développée par Saint Thomas
- Ad Objectiones : Les objections initiales sont réfutées point par point
Portée théologique et spirituelle
Cette question revêt une importance capitale pour comprendre le plan originel de Dieu sur l'humanité et la gravité du péché originel. Elle nous révèle ce que nous avons perdu par la faute d'Adam et ce que le Christ est venu restaurer dans l'ordre de la Rédemption. La condition corporelle parfaite des descendants d'Adam dans l'état d'innocence préfigure aussi la glorification finale des corps lors de la résurrection.
L'étude de cette question nourrit également notre espérance : si telle était la perfection que Dieu avait prévue pour l'humanité dans l'état naturel élevé par la grâce, combien plus grande sera la gloire des élus dans la vie éternelle ! Elle nous aide aussi à comprendre l'harmonie entre le corps et l'âme voulue par Dieu et vers laquelle nous devons tendre par la vertu et les sacrements.
Connexions avec d'autres questions
Cette question 98 s'articule étroitement avec les questions précédentes sur l'état d'innocence (Q. 94-97) et avec les questions suivantes sur le lieu du paradis et la conservation de l'homme dans l'état originel (Q. 99-102). Elle prépare également la compréhension du péché originel et de ses conséquences corporelles développées dans les questions ultérieures de la Somme.
Bibliographie et lectures
- Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Prima Pars, Question 98
- Léon XIII, Aeterni Patris (sur le renouvellement du thomisme)
- Études modernes sur la pensée thomiste relative à ce sujet
Conclusion
La question 98 nous révèle la splendeur du plan divin originel pour l'humanité. Les descendants d'Adam, dans l'état d'innocence, auraient joui d'une perfection corporelle harmonieusement ordonnée à leur perfection spirituelle. Cette vision théologique nous aide à mesurer l'ampleur de la chute et la magnificence de la Rédemption opérée par le Christ, nouvel Adam, qui vient restaurer et même surélever la nature humaine déchue.