La sollicitude (sollicitudo) occupe une place importante parmi les parties intégrales de la prudence, cette vertu cardinale qui gouverne l'action morale. Saint Thomas d'Aquin la définit comme l'attention diligente aux moyens nécessaires pour atteindre notre fin véritable. Elle consiste dans une prévoyance active et raisonnable qui prépare l'avenir tout en évitant le double écueil de la négligence et de l'inquiétude excessive.
Nature Théologique de la Sollicitude
La sollicitude vertueuse se situe dans un juste milieu entre deux extrêmes vicieux :
D'une part, la négligence ou l'insouciance qui refuse de prévoir les besoins futurs et d'y pourvoir par les moyens légitimes. Cette paresse intellectuelle et morale constitue un défaut contre la prudence et la justice, car elle compromet l'accomplissement de nos devoirs.
D'autre part, l'inquiétude déréglée (sollicitudo immoderatus) qui tourmente l'âme par une préoccupation excessive de l'avenir, au point de troubler la paix intérieure et d'affaiblir la confiance en la Providence divine. Cette anxiété désordonnée relève davantage de la passion que de la raison et blesse la vertu d'espérance.
La Sollicitude dans la Somme Théologique
Dans la Somme Théologique (II-II, q. 55, a. 6-7), l'Aquinate examine la sollicitude sous un double aspect :
- La sollicitude vertueuse : Elle appartient à la prudence et consiste à pourvoir sagement aux besoins temporels dans la mesure nécessaire
- La sollicitude vicieuse : Elle procède de la cupidité ou de la défiance et cherche à amasser des richesses superflues ou à assurer l'avenir par des moyens illicites
Saint Thomas précise que la sollicitude devient désordonnée lorsqu'elle porte sur des biens temporels recherchés comme fin ultime, ou lorsqu'elle emploie des moyens excessifs ou illicites, ou encore lorsqu'elle engendre une inquiétude paralysante qui empêche l'action droite.
La Sollicitude et la Parole du Christ
Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans le Sermon sur la Montagne (Mt 6, 25-34), avertit solennellement ses disciples : « Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous serez vêtus. » Cette parole évangélique a suscité de nombreuses interprétations qu'il convient de bien comprendre selon l'enseignement traditionnel de l'Église.
Interprétation Catholique Traditionnelle
Le Christ ne condamne pas la prévoyance légitime ni le travail honnête pour assurer sa subsistance et celle de sa famille. Une telle interprétation serait contraire à l'ensemble de la Révélation et notamment à l'enseignement de saint Paul : « Si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus. » (2 Th 3, 10)
Ce que Notre-Seigneur condamne, c'est :
- L'inquiétude excessive qui manifeste un manque de confiance en la Providence paternelle de Dieu
- L'attachement désordonné aux biens temporels recherchés comme fin dernière
- La préoccupation exclusive du temporel au détriment de l'éternel : « Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît. » (Mt 6, 33)
Les Pères de l'Église, particulièrement saint Jean Chrysostome et saint Augustin, ont abondamment commenté ce passage en montrant la compatibilité entre la prévoyance prudente et l'abandon confiant à la Providence.
Distinction entre Sollicitude et Anxiété
Il est capital de bien distinguer la sollicitude vertueuse de l'anxiété vicieuse, car cette confusion est fréquente dans les âmes bien intentionnées.
Caractères de la Sollicitude Vertueuse
La sollicitude qui procède de la prudence présente les caractéristiques suivantes :
- Rationalité : Elle s'appuie sur un jugement droit de la raison qui évalue objectivement les besoins et les moyens
- Modération : Elle ne dépasse pas ce qui est nécessaire ou utile, évitant l'accumulation superflue
- Paix intérieure : Elle s'accompagne de la sérénité d'une âme qui fait ce qu'elle doit et se repose en Dieu pour le reste
- Ordination à Dieu : Elle reconnaît que tous les biens temporels sont des moyens en vue de la fin dernière et que Dieu reste le premier provideur
- Efficacité : Loin de paralyser l'action, elle la rend plus féconde en la guidant avec sagesse
Caractères de l'Anxiété Désordonnée
À l'inverse, l'inquiétude vicieuse se reconnaît à ces signes :
- Irrationalité : Elle amplifie démesurément les dangers futurs et méconnaît les ressources disponibles
- Excès : Elle accumule sans mesure, comme si tout dépendait des seules prévisions humaines
- Trouble : Elle agite l'âme, compromet le sommeil, détruit la joie et la paix
- Défiance : Elle manifeste un manque de foi en la bonté providentielle de Dieu
- Paralysie : Paradoxalement, elle peut empêcher l'action décisive par excès de précautions
La Sollicitude dans les Différents États de Vie
La sollicitude prudente s'exerce diversement selon les devoirs d'état de chacun.
La Sollicitude Familiale
Selon le quatrième commandement, le père de famille porte la responsabilité principale de pourvoir aux besoins matériels et spirituels de son foyer. Cette sollicitude paternelle est un devoir grave de justice qui requiert :
- La prévoyance pour l'éducation des enfants
- L'établissement d'une épargne raisonnable pour les nécessités futures
- L'assurance d'une subsistance convenable pour l'épouse et les enfants
- La transmission d'un héritage juste aux descendants
Toutefois, cette sollicitude ne doit jamais conduire à la cupidité ni à l'avarice, ce vice capital opposé au dixième commandement. La confiance en la Providence doit tempérer la prévoyance, selon la parole du Psalmiste : « Si le Seigneur ne bâtit la maison, en vain travaillent les bâtisseurs. » (Ps 126, 1)
La Sollicitude Pastorale
Les pasteurs d'âmes, évêques et prêtres, doivent exercer une sollicitude particulière pour le troupeau qui leur est confié. Saint Pierre l'exhorte : « Paissez le troupeau de Dieu qui vous est confié, non par contrainte mais de bon gré, selon Dieu. » (1 P 5, 2)
Cette sollicitude pastorale comprend :
- La prévoyance pour l'instruction catéchétique du peuple fidèle
- La vigilance contre les erreurs doctrinales et les dangers spirituels
- Le soin des âmes dans leurs besoins tant spirituels que temporels
- L'organisation prudente des œuvres d'apostolat et de charité
La Sollicitude Politique
Ceux qui exercent l'autorité civile ont le devoir de sollicitude pour le bien commun temporel de la société. Cette sollicitude politique implique notamment :
- La prévoyance législative pour protéger l'ordre public et la justice
- L'établissement d'institutions stables pour le bien des citoyens
- La défense de la patrie contre les dangers extérieurs et intérieurs
- La promotion de conditions favorables à l'épanouissement des familles
Cette sollicitude doit s'exercer conformément aux exigences de la justice distributive et de la justice légale.
La Sollicitude Religieuse
Les religieux et religieuses, par leurs vœux de pauvreté, chasteté et obéissance, renoncent à la sollicitude personnelle des biens temporels pour se consacrer entièrement à Dieu. Ils témoignent ainsi de manière éclatante de la primauté du Royaume de Dieu et manifestent la possibilité de vivre dans une dépendance totale à la Providence.
Toutefois, les supérieurs religieux exercent une sollicitude pour leurs communautés, veillant prudemment aux besoins matériels des frères et sœurs tout en maintenant l'esprit de pauvreté évangélique.
La Sollicitude et la Confiance en la Providence
La sollicitude vertueuse n'entre nullement en contradiction avec la confiance filiale en la Providence divine. Au contraire, elle en est le prolongement naturel dans l'ordre de l'action humaine.
Le Mystère de la Providence Divine
La foi catholique enseigne que Dieu, Créateur et Conservateur de toutes choses, gouverne le monde avec sagesse et bonté. Rien n'échappe à sa providence, pas même « un cheveu de notre tête » (Mt 10, 30). Cette providence s'étend à toutes les créatures, mais d'une manière spéciale aux êtres raisonnables capables de coopérer librement au plan divin.
La sollicitude humaine n'est donc pas une suppléance à une défaillance divine, mais une coopération libre au gouvernement providentiel. Dieu veut que nous pourvoyions à nos besoins par le travail et la prévoyance, tout en nous abandonnant à sa bonté pour ce qui dépasse nos forces.
L'Enseignement de Saint Thomas
L'Aquinate résout admirablement cette apparente tension en distinguant la causalité première (celle de Dieu) et la causalité seconde (celle des créatures). Dieu, cause première universelle, produit tous les effets, mais il les produit par et avec les causes secondes qu'il a créées.
Ainsi, la sollicitude humaine est voulue et ordonnée par Dieu lui-même comme moyen de réaliser ses desseins. Loin de rivaliser avec la Providence, notre prévoyance prudente en est l'instrument docile. C'est pourquoi saint Paul peut écrire : « Travaillez à votre salut avec crainte et tremblement, car c'est Dieu qui opère en vous le vouloir et le faire. » (Ph 2, 12-13)
Exemples de Saints
Les saints ont incarné de manière exemplaire cet équilibre entre sollicitude active et abandon confiant :
- Saint Joseph, patron des travailleurs, a exercé une sollicitude admirable pour la Sainte Famille tout en se remettant entièrement à la Providence lors de la fuite en Égypte
- Saint Benoît, dans sa Règle monastique, organise minutieusement la vie matérielle du monastère tout en prescrivant aux moines de ne rien préférer à l'amour du Christ
- Saint Vincent de Paul, tout en déployant une activité prodigieuse pour secourir les pauvres et organiser des œuvres de charité, répétait sans cesse : « Faisons notre petit possible et Dieu fera le reste. »
- Sainte Thérèse de Lisieux, dans sa petite voie d'enfance spirituelle, unit l'accomplissement fidèle des devoirs d'état à l'abandon confiant entre les bras du Père céleste
Les Remèdes à l'Inquiétude Excessive
Pour ceux qui sont tourmentés par une sollicitude désordonnée, la tradition spirituelle propose plusieurs remèdes :
Remèdes d'Ordre Surnaturel
- La prière confiante : Présenter à Dieu toutes nos préoccupations selon l'exhortation de saint Pierre : « Déchargez-vous sur lui de tous vos soucis, car il prend soin de vous. » (1 P 5, 7)
- La méditation des promesses divines : Se nourrir des paroles de l'Écriture qui manifestent la sollicitude paternelle de Dieu
- La fréquentation des sacrements : Puiser dans la grâce sacramentelle, particulièrement l'Eucharistie et la Confession, la force de l'espérance
- L'invocation des saints : Recourir à l'intercession de ceux qui ont pratiqué héroïquement l'abandon à la Providence
Remèdes d'Ordre Naturel
- L'organisation méthodique : Une prévoyance bien ordonnée dissipe souvent les craintes irrationnelles
- Le conseil des sages : Consulter des personnes prudentes permet de voir les situations avec objectivité
- L'examen de conscience : Discerner les racines de l'inquiétude (orgueil, avarice, défaut de foi) pour les combattre
- La modération : Éviter les excès de travail et de préoccupations qui alimentent l'anxiété
La Sollicitude face aux Erreurs Contemporaines
L'époque moderne présente des défis particuliers à l'exercice de la sollicitude prudente.
D'une part, la société de consommation et l'idéologie sécuritaire tendent à absolutiser la prévoyance matérielle et à multiplier indéfiniment les assurances et garanties, comme si l'homme pouvait se rendre totalement maître de l'avenir. Cette attitude manifeste souvent un oubli pratique de la Providence.
D'autre part, certains courants spirituels prônent un quiétisme ou un piétisme qui méprise la prévoyance légitime et confond l'abandon à Dieu avec la passivité irresponsable. Cette erreur, déjà condamnée dans le quiétisme de Molinos, compromet l'accomplissement des devoirs d'état.
La doctrine catholique traditionnelle maintient fermement le réalisme surnaturel qui joint la prévoyance active à la confiance filiale, sans tomber ni dans l'activisme anxieux ni dans le quiétisme négligent.
Conclusion
La sollicitude, comprise comme prévoyance prudente, est une disposition nécessaire à toute vie chrétienne bien ordonnée. Partie intégrale de la prudence, elle permet d'accomplir fidèlement les devoirs d'état tout en maintenant la paix du cœur dans la confiance en Dieu.
Le chrétien traditionnel s'efforcera donc de cultiver cette vertu en évitant également la négligence coupable et l'inquiétude excessive. Il se rappellera la maxime de saint Ignace de Loyola qui résume admirablement l'équilibre à maintenir : « Agis comme si tout dépendait de toi, sachant qu'en réalité tout dépend de Dieu. »
Puisse la grâce divine nous accorder cette sollicitude vertueuse qui honore Dieu par notre diligence active et manifeste notre foi par l'abandon confiant à sa Providence paternelle. Que Marie, Mère de la divine Providence, nous obtienne cette grâce précieuse pour vivre dans la sérénité de l'âme unie à Dieu tout en accomplissant généreusement nos devoirs temporels.