Le serment assertoire constitue l'une des formes les plus solennelles d'affirmation de la vérité dans la tradition catholique. Par cet acte, l'homme invoque Dieu lui-même comme témoin de la véracité de ses paroles, engageant ainsi non seulement sa parole humaine, mais aussi l'honneur divin. Cette pratique, enracinée dans l'Écriture Sainte et la tradition morale de l'Église, mérite une étude approfondie de ses fondements théologiques, de ses conditions de licéité et des graves obligations qui en découlent.
Nature et Définition du Serment Assertoire
Distinction Fondamentale : Assertoire et Promissoire
La théologie morale distingue deux types principaux de serment :
- Le serment assertoire (ou confirmateur) : affirmation solennelle de la vérité d'un fait passé ou présent
- Le serment promissoire : engagement solennel d'accomplir une action future
Cette distinction est capitale. Le serment assertoire porte sur ce qui est ou a été ; il atteste une réalité factuelle. Le serment promissoire concerne ce qui sera ; il engage la volonté future. Ainsi, déclarer sous serment "j'ai vu cet événement" relève du serment assertoire, tandis que promettre "je ferai cela" constitue un serment promissoire.
Essence Théologique du Serment
Saint Thomas d'Aquin définit le serment comme "l'invocation du nom divin en témoignage de la vérité" (Somme Théologique, II-II, q. 89, a. 3). Cette définition révèle trois éléments essentiels :
- L'invocation divine : appel explicite ou implicite à Dieu
- Le témoignage : Dieu est pris à témoin de la véracité des paroles
- La vérité : objet propre et fin du serment
Jurer, c'est donc établir Dieu comme garant suprême de nos affirmations, reconnaissant sa science infinie qui pénètre toutes choses et sa justice souveraine qui châtie le mensonge. C'est un acte de religion, vertu qui rend à Dieu le culte qui lui est dû.
Fondements Scripturaires
Témoignages de l'Ancien Testament
L'Ancien Testament atteste abondamment la pratique légitime du serment. Dieu lui-même jure par sa propre essence : "Je jure par moi-même, dit le Seigneur" (Gn 22, 16). Abraham, Isaac, Jacob, David et les prophètes recourent au serment dans des circonstances solennelles.
Le Décalogue consacre le Deuxième Commandement à la protection du nom divin : "Tu ne prononceras pas le nom du Seigneur ton Dieu en vain" (Ex 20, 7). Ce commandement interdit le parjure – faux serment invoquant le nom de Dieu – et les serments téméraires prononcés sans nécessité.
Le Deutéronome prescrit : "Tu craindras le Seigneur ton Dieu, tu le serviras, et tu jureras par son nom" (Dt 6, 13), établissant le serment comme acte légitime de culte lorsqu'il est fait avec révérence et vérité.
Enseignement du Nouveau Testament
L'enseignement évangélique sur le serment a suscité diverses interprétations. Jésus déclare dans le Sermon sur la Montagne : "Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens : Tu ne parjureras point, mais tu t'acquitteras envers le Seigneur de tes serments. Mais moi, je vous dis de ne point jurer du tout" (Mt 5, 33-34).
La tradition catholique interprète cette parole non comme une interdiction absolue du serment, mais comme une condamnation de la multiplication des serments dans la vie quotidienne et de la casuistique rabbinique qui distinguait des serments plus ou moins obligatoires selon la formule employée.
Saint Jacques, dans le même esprit, exhorte : "Que votre oui soit oui, et que votre non soit non, afin que vous ne tombiez pas sous le jugement" (Jc 5, 12). L'idéal chrétien demeure la véracité absolue rendant le serment superflu. Néanmoins, dans un monde marqué par le mensonge, le serment conserve sa licéité comme moyen extraordinaire de garantir la vérité.
Conditions de Licéité du Serment Assertoire
La Triple Condition Traditionnelle
La théologie morale, depuis saint Augustin et saint Thomas, identifie trois conditions essentielles pour la licéité du serment, résumées par la formule mnémotechnique "veritas, iudicium, iustitia" (vérité, jugement, justice).
1. Veritas : La Vérité
Le serment doit porter sur une vérité objective selon la connaissance certaine de celui qui jure. Jurer ce qu'on croit faux, même si c'est objectivement vrai, constitue un péché mortel de parjure formel. Inversement, jurer en croyant dire vrai, alors qu'on se trompe matériellement, ne constitue qu'un parjure matériel, moins grave moralement mais néanmoins problématique.
La certitude morale suffisante est requise. Jurer sur des faits dont on n'a qu'une probabilité, même forte, expose au risque de parjure et constitue un manque de révérence envers Dieu.
2. Iudicium : Le Jugement ou Discrétion
Le serment doit être fait avec discernement et prudence, c'est-à-dire :
- Avec pleine délibération et conscience de la gravité de l'acte
- Avec discernement de la nécessité ou utilité du serment
- Avec révérence envers Dieu, évitant toute légèreté
Les serments multipliés sans raison, prononcés avec désinvolture, dans la colère ou l'émotion, violent cette condition. La prudence chrétienne recommande de n'user du serment que lorsqu'un bien notable le justifie : administration de la justice, préservation de la paix, protection de l'innocent.
3. Iustitia : La Justice
L'objet du serment doit être licite et honnête. On ne peut légitimement jurer d'accomplir un acte mauvais, ni affirmer sous serment un fait dont la révélation violerait le droit d'autrui (par exemple, divulguer un secret confié).
Cette condition protège contre les serments iniques qui engageraient à pécher ou violeraient les droits du prochain. Un serment portant sur une matière illicite ne crée aucune obligation ; au contraire, celui qui l'a prononcé doit refuser de l'exécuter.
Le Serment dans la Procédure Judiciaire
Importance Capitale du Témoignage sous Serment
Le domaine privilégié du serment assertoire demeure la déposition judiciaire. Les tribunaux, tant civils qu'ecclésiastiques, requièrent que les témoins prêtent serment avant de déposer, garantissant ainsi la véracité de leur témoignage par l'invocation divine.
Cette pratique reconnaît la difficulté d'établir la vérité des faits dans les procès et la nécessité d'un engagement moral maximal des témoins. Le serment judiciaire solennise la déposition, rappelant au témoin sa responsabilité devant Dieu et les hommes.
Formules Traditionnelles
Les formules du serment judiciaire varient selon les juridictions, mais comportent généralement :
- L'invocation divine explicite : "Je jure devant Dieu..."
- L'engagement de vérité : "...de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité"
- La reconnaissance des conséquences : "Que Dieu me soit en aide" ou "Ainsi Dieu me soit en aide"
Dans les tribunaux ecclésiastiques, le témoin pose traditionnellement la main sur les Saintes Écritures, signifiant que la Parole de Dieu elle-même cautionne son engagement.
Exceptions et Dispenses
Certaines personnes peuvent être dispensées du serment :
- Les enfants n'ayant pas atteint l'âge de raison
- Les personnes atteintes de troubles mentaux graves
- Les membres du clergé quant aux matières relevant du secret de la confession
De plus, certaines législations modernes permettent une simple "déclaration solennelle sur l'honneur" pour ceux dont les convictions s'opposent au serment religieux, bien que cette pratique diminue notablement la force morale de l'engagement.
Gravité du Faux Témoignage sous Serment
Le Parjure : Péché Gravissime
Le parjure – faux témoignage sous serment – constitue un péché d'une extrême gravité, cumulant plusieurs malices :
- Violation du Huitième Commandement : atteinte à la vérité
- Violation du Deuxième Commandement : profanation du nom divin
- Sacrilège : mépris de la sainteté de Dieu pris à témoin
- Injustice : préjudice causé à autrui par le mensonge
Saint Thomas enseigne que le parjure en matière grave constitue toujours un péché mortel, car il offense directement Dieu en le rendant complice, pour ainsi dire, du mensonge. C'est faire de Dieu un menteur, attenter à sa véracité infinie.
Conséquences Spirituelles
Le parjure volontaire et non rétracté :
- Prive l'âme de la grâce sanctifiante
- Mérite la damnation éternelle si la mort survient sans repentir
- Exige une confession sacramentelle pour la rémission
- Impose l'obligation de réparation du dommage causé
L'Écriture atteste la sévérité du jugement divin : "L'Éternel ne laissera point impuni celui qui prononcera son nom en vain" (Ex 20, 7).
Circonstances Aggravantes
Certaines circonstances aggravent encore la malice du parjure :
- Matière très grave : faux témoignage entraînant condamnation d'un innocent, ruine d'une réputation
- Préméditation : parjure calculé et préparé à l'avance
- Fonction publique : magistrat, officier de justice commettant le parjure
- Multiplicité : parjures répétés manifestant un mépris habituel de la vérité
Le faux témoignage dans un procès capital, entraînant possiblement la condamnation à mort d'un innocent, représente l'une des formes les plus abominables de parjure, participant moralement au meurtre.
Obligations de Réparation
Rétractation du Faux Témoignage
Celui qui a commis un parjure judiciaire préjudiciable à autrui est obligé en justice de rétracter son témoignage et de manifester la vérité, même au prix de conséquences pénales pour lui-même.
Cette obligation découle du principe général de restitution : celui qui a causé un dommage injuste doit le réparer. Le mensonge sous serment ayant lésé autrui, la vérité doit être rétablie.
Dans la pratique, cette rétractation doit être faite :
- Aussi publiquement que le parjure a été prononcé
- Devant l'autorité compétente (tribunal ayant reçu le témoignage)
- Sans délai injustifié dès que la conscience reconnaît la faute
Réparation du Dommage Causé
Au-delà de la rétractation, une réparation matérielle peut être due si le parjure a causé des pertes financières, une peine injuste, une atteinte à la réputation. Les principes de la justice commutative s'appliquent pleinement.
Cette réparation peut impliquer :
- Indemnisation pécuniaire des pertes subies
- Réhabilitation publique de la personne calomniée
- Démarches pour annuler les conséquences juridiques injustes
Pénitence Sacramentelle
Sur le plan spirituel, le parjure exige :
- Confession sincère avec contrition véritable
- Acceptation de la pénitence sacramentelle imposée par le confesseur
- Actes de réparation volontaires (prières, jeûnes, aumônes)
- Ferme propos de ne jamais récidiver
Le confesseur peut légitimement conditionner l'absolution à l'engagement de rétracter le faux témoignage et de réparer le dommage causé, dans la mesure du possible.
Cas Particuliers et Casuistique
Serment sur des Faits Partiellement Vrais
Un cas délicat concerne le serment portant sur une affirmation partiellement vraie mais globalement trompeuse. Par exemple, affirmer sous serment "j'étais à Paris le 3 mars" quand on y était effectivement, mais en omettant volontairement qu'on y a commis le délit dont on est accusé.
La casuistique classique considère que la vérité requise pour le serment assertoire est la vérité complète et sans réticence sur les faits pertinents. Une demi-vérité destinée à tromper équivaut moralement au mensonge et constitue un parjure si elle induit en erreur sur un point substantiel.
Réserve Mentale et Serment
La réserve mentale stricte – restriction purement mentale du sens des mots sans indication externe – est absolument illicite dans le serment. Jurer "je n'ai pas pris l'argent" en entendant mentalement "pour le garder définitivement" alors qu'on l'a effectivement pris constitue un parjure manifeste.
Seule une équivocation verbale permettant à l'auditeur de discerner le double sens pourrait, dans certaines circonstances exceptionnelles, être tolérée (réserve mentale large). Mais même cette pratique demeure extrêmement périlleuse et généralement condamnée dans le contexte d'un serment solennel.
Serment Extorqué par Violence
Un serment extorqué par violence ou crainte grave pose un problème moral complexe. La théologie traditionnelle enseigne que :
- Le serment assertoire extorqué, s'il porte sur la vérité, demeure valide et obligatoire quant à la véracité
- Mais l'injustice de l'extorsion peut diminuer ou supprimer l'obligation morale du serment promissoire
- La violence et la peur n'autorisent jamais le parjure proprement dit
En pratique, celui qui est contraint sous menace grave de jurer peut recourir à des formules ambiguës ou demander conseil à un confesseur, mais ne peut jamais prononcer un faux serment assertoire.
Dimension Sociale et Culturelle
Déclin Contemporain du Serment
Notre époque connaît un déclin significatif de la pratique et de la compréhension du serment. Plusieurs facteurs expliquent cette évolution :
- Sécularisation : perte du sens de Dieu comme témoin suprême
- Relativisme moral : affaiblissement de l'attachement à la vérité objective
- Pluralisme religieux : difficulté des formules communes dans les sociétés multiculturelles
- Inflation des serments : banalisation dans certaines cultures juridiques
Cette érosion fragilise l'administration de la justice et la confiance sociale, le serment ayant traditionnellement servi de garantie ultime de véracité.
Restauration de la Solennité du Serment
La tradition catholique appelle à une restauration de la dignité du serment par :
- La catéchèse sur la nature sacrée du serment et la gravité du parjure
- La limitation de l'usage du serment aux circonstances véritablement graves
- Le refus de la multiplication des serments dans la vie ordinaire
- L'éducation à la véracité habituelle rendant le serment exceptionnel
Conclusion : Vérité et Révérence
Le serment assertoire, lorsqu'il est employé dans les conditions de vérité, de jugement et de justice, constitue un acte légitime et parfois nécessaire de témoignage solennel de la vérité. Il manifeste la reconnaissance de Dieu comme témoin suprême de toutes choses et juge de nos paroles.
Cependant, la sagesse chrétienne rappelle que l'idéal demeure une véracité telle que notre parole simple suffise. "Que votre parole soit : Oui, oui ; Non, non" (Mt 5, 37). C'est dans une vie habituelle de vérité, d'humilité et de respect du nom divin que le chrétien honore véritablement le Seigneur de toute vérité.
Le parjure, à l'inverse, reste l'un des péchés les plus graves, profanant le nom de Dieu et pervertissant la justice humaine. Que la crainte filiale de Dieu et l'amour de la vérité préservent les fidèles de cette faute abominable, et que la miséricorde divine relève ceux qui, l'ayant commise, se repentent sincèrement et réparent le mal accompli.