Étude de la plénitude de sens voulu par Dieu dans l'Écriture Sainte. Distinction entre le sens intentionné par l'auteur humain et la compréhension divine surpassante.
Introduction
Le concept de "sensus plenior" ou "sens plénier" désigne la richesse de signification que l'Écriture possède au-delà de ce que l'auteur humain pouvait consciemment exprimer. Cette doctrine herméneutique reconnaît que Dieu, auteur principal de l'Écriture, peut y inscrire un surplus de sens dont l'auteur humain n'aurait pas eu la compréhension explicite. Elle postule que le sens voulu par Dieu ne se réduit pas au sens que l'écrivain humain entendait communiquer, sans pour autant le récuser.
Cette problématique centrale de l'exégèse catholique soulève les questions fondamentales du rapport entre l'inspiration divine et la composition humaine, entre la Providence et la liberté, entre le sens littéral et le surplus de signification. Elle invite à considérer l'Écriture non comme un simple document historique, mais comme un texte chargé de virtualités théologiques qui se déploient dans la lumière de la Révélation complète.
La doctrine du sensus plenior, formellement reconnue par le Magistère catholique au XXe siècle, représente un progrès dans la compréhension de la nature de l'inspiration biblique. Elle permet de concilier le respect scrupuleux de l'historicité des textes avec l'affirmation que l'Écriture parle toujours de Christ et contient, en sa profondeur, les mystères dont l'Église vit. Elle honore à la fois l'intelligence humaine et la sagesse divine inscrite dans les Écritures.
Définition et Développement Doctrinal du Sensus Plenior
Le sensus plenior peut être défini comme le sens qui est inscrit dans l'Écriture par Dieu mais que l'auteur humain, dans son intention consciente, n'avait pas pleinement actualisé. Il constitue une dimension du sens intégral voulu par l'auteur divin, quoique le prophète ou le hagiographe ait pu ne pas en avoir une conscience explicite au moment de la rédaction. Ce concept distingue le sens divin du sens humain, non en les opposant, mais en reconnaissant qu'ils peuvent différer en amplitude et en profondeur.
La doctrine du sensus plenior s'est développée progressivement dans la pensée ecclésiale. Les Pères de l'Église, notamment Origène et Jérôme, entretenaient l'idée que l'Écriture contient une multiplicité de sens, bien que les risques d'allégorisme excessif aient amené une certaine restriction. Au Moyen Âge, la théologie scolastique articula la doctrine des quatre sens de l'Écriture : le littéral, l'allégorique, le moral et l'anagogique. Cependant, le sensus plenior moderne se distingue de cette approche en se sitant dans le prolongement direct du sens littéral, non en concurrence avec lui.
L'encyclique "Divino Afflante Spiritu" (1943) du Pape Pie XII a formellement reconnue le concept, suggérant que le Magistère accueillait une vision nuancée de l'inspiration et du sens biblique. Depuis, la théologie catholique a progressivement clarifié cette doctrine, la situant entre deux écueils : le réductionnisme historique qui nierait tout surplus de sens divin, et l'allégorisme débridé qui abandonnerait le fondement historique du texte.
Distinction entre Sens Intentionné par l'Auteur Humain et Compréhension Divine
La compréhension du sensus plenior repose sur une distinction délicate mais indispensable. Le sens que l'auteur humain entendait exprimer constitue ce que l'exégète s'efforce de déterminer par les méthodes historico-critiques : le contexte linguistique, l'arrière-plan culturel, les intentions communicatives conscientes. Ce sens revêt une validité certaine et demeure normatif pour l'interprétation juste du texte.
Cependant, l'action de l'Esprit Saint dans le processus d'inspiration ne se limite pas à assister l'auteur dans l'expression de ses intentions conscientes. La Providence divine, qui gouverne l'histoire du salut, peut imprimer dans les paroles humaines une signification qui dépasse la conscience explicite du rédacteur. L'Esprit Saint peut utiliser les mots, les événements et les structures textuelles que l'auteur humain emploie selon son intention, mais en leur donnant une portée que seule la Divine Sagesse pouvait envisager.
Cette distinction ne crée pas une dualité schizophrénique du texte. Au contraire, elle reconnaît que le divin peut s'exprimer à travers l'humain sans l'annihiler. Un exemple historiquement reconnu : les prophètes de l'Ancien Testament qui parlaient du Messie futur n'avaient pas nécessairement une compréhension consciente détaillée de la personne du Christ incarné, de son sacrifice rédempteur et de sa résurrection ; pourtant, l'Esprit Saint, qui parlait par eux, inscrivait dans leurs paroles une signification qui s'est pleinement manifestée à la Pentecôte.
Critères de Distinction entre Sensus Plenior Légitime et Interprétations Aberrantes
Pour préserver la légitimité du concept de sensus plenior et éviter l'arbitraire herméneutique, certains critères doivent être rigoureusement appliqués. Le premier est la conformité avec l'enseignement du Magistère de l'Église. Le sensus plenior ne peut contredire la foi proclamée par l'Église, car celui qui inspire l'Écriture est celui qui préside à la transmission de la Révélation. Une lecture du texte biblique qui s'opposerait à la Tradition vivante de l'Église ne peut prétendre au statut d'interprétation authentiquement plénière.
Le deuxième critère exige une continuité rationnelle avec le sens littéral du texte. Le sensus plenior ne doit pas suspendre ou annuler le sens littéral, mais l'enrichir et le prolonger. Si une interprétation exige d'ignorer complètement le sens littéral, elle n'est plus une exégèse du texte, mais une divagation. L'exégète doit montrer comment le surplus de sens découle naturellement ou logiquement du texte considéré dans sa globalité.
Un troisième critère consiste à vérifier si le sensus plenior proposé trouve un écho dans la tradition exégétique et théologique de l'Église. Les intuitions solitaires, sans ancrage patristique ou magisteriel, méritent une grande prudence. La tradition vivante de l'Église, dans sa communion avec les Pères, offre un guide pour discerner ce qui relève d'une compréhension authentiquement plénière de ce qui procède de l'imagination de l'interprète.
Enfin, l'interprète doit vérifier si le sensus plenior qu'il propose illumine effectivement le mystère du salut ou enrichit la vie de foi. Une interprétation qui produirait une connaissance oiseuse ou sans conséquence théologique ne peut prétendre à être une expression du sensus plenior. La plénitude de sens divine doit servir à la compréhension du salut et à la croissance spirituelle.
Sensus Plenior et Herméneutique de la Continuité
Le sensus plenior s'inscrit naturellement dans une herméneutique de la continuité, qui reconnaît à la fois la rupture et la permanence entre les deux Testaments. L'Ancien Testament, considéré en lui-même et dans son contexte historique originel, garde sa valeur propre et sa signification autonome. Les promesses faites à Abraham, à David, à Israël revêtaient un sens immédiat pour les bénéficiaires initiaux.
Cependant, ces mêmes textes, relus à la lumière de l'accomplissement en Christ et de l'événement de Pentecôte, révèlent une dimension de signification qui en enrichit la compréhension sans la contredire. Jérémie annonçant la nouvelle alliance, Ésaïe dépeignant le serviteur souffrant, les psalmistes exprimant la confiance en Dieu : tous ces textes acquièrent une profondeur nouvelle lorsqu'ils sont lus en continuité avec le mystère pascal. Cette relecture n'est ni arbitraire ni superficielle ; elle s'ancre dans la conviction que le même Esprit qui parlait par les prophètes a dirigé l'histoire du salut.
Cette herméneutique de la continuité s'oppose tant au discontinuisme radical (qui verrait une rupture complète entre Israël et l'Église) qu'à la fusion sans distinction entre les deux Testaments. Elle affirme que Dieu a un dessein unique dont les étapes, bien que progressives, forment un tout cohérent. Le sensus plenior représente la modalité par laquelle cette cohérence se manifeste : les réalités anciennes, conservant leur sens historique, deviennent figures et annonces du mystère nouveau du Christ.
Application du Sensus Plenior à la Vie Ecclesiale et Spirituelle
La doctrine du sensus plenior ne demeure pas une spéculation exégétique abstraite ; elle influe profondément sur la vie de l'Église. La liturgie, en particulier, actualise le sensus plenior en relisant les textes de l'Ancien Testament à la lumière du mystère du Christ. L'antienne des vêpres qui applique au Christ les paroles adressées à David, le psaume qui devient cri de l'Église en attente du Seigneur : autant de manifestations de cette plénitude de sens que Dieu a inscrite dans l'Écriture.
La prédication et la catéchèse bénéficient considérablement d'une compréhension saine du sensus plenior. Le prédicateur, conscient que l'Écriture parle toujours de Christ et que les événements anciens préfigurent les réalités nouvelles, peut annoncer aux fidèles la cohérence du mystère du salut dans toute son amplitude. Les croyants découvrent que leur histoire est enracinée dans une histoire plus vaste, qui commence avec Adam, passe par Abraham et Moïse, et trouve son accomplissement dans le Christ dont l'Église est le corps.
Spirituellement, le sensus plenior invite le lecteur pieux à une lecture plus profonde et contemplative de l'Écriture. Au-delà du sens littéral qui demeure l'assise solide, l'âme est invitée à découvrir comment les paroles de Dieu parlent toujours de l'amour rédempteur, de la communion avec le Père, de la transformation de l'existence par la grâce du Christ. Cette lecture spirituelle, fondée sur le respect du texte et guidée par la Tradition de l'Église, donne accès à la plénitude de sens dont l'Écriture est chargée.
Importance théologique
Le sensus plenior représente un équilibre herméneutique décisif pour la théologie catholique. Il affirme que l'Écriture Sainte, inspirée par Dieu, contient une richesse de signification qui surpasse la conscience explicite de ses auteurs humains, tout en respectant intégralement la réalité historique et l'intention communicative du texte. Cette doctrine garantit que la Parole de Dieu n'est jamais épuisée par une unique interprétation, mais demeure vivante et féconde pour chaque génération. Elle permet à l'Église d'affirmer que l'Écriture parle toujours du Christ et du mystère du salut, sans instrumentaliser le texte historique. Elle honore le travail patristique et théologique de l'Église qui, au fil des siècles, a découvert dans l'Écriture des richesses nouvelles. Elle reconnaît enfin que Dieu est le maître absolu de ses paroles et que son intention surpasse celle de ses instruments humains, garantissant que la Bible demeure la Parole de Dieu vivante, adressée à chaque génération de croyants.