Le concept scolastique de quiddité (quidditas) désignant l'essence propre et la nature définissable d'une chose.
Introduction
La quiddité est l'un des concepts les plus profonds et les plus subtils de la philosophie médiévale. Le terme, dérivé du latin "quid" (quoi), désigne précisément l'essence propre d'une chose, cette réalité qui répond à la question "qu'est-ce que c'est ?" La quiddité n'est pas simplement un mot abstrait : c'est la nature réelle, intelligible et définissable des êtres.
Quand on demande "qu'est-ce qu'un homme ?", la réponse est l'essence de l'homme. Quand on demande "qu'est-ce qu'un triangle ?", la réponse est l'essence du triangle. Ces essences, ces natures définissables, c'est ce que la scolastique appelle la quiddité.
La quiddité joue un rôle central dans la théorie scolastique de la connaissance, car connaître véritablement une chose, c'est connaître sa quiddité, ce qui la fait être ce qu'elle est et rien d'autre.
La Distinction Aristotélicienne : Substance et Essence
Le Fondement dans Aristote
Bien que le terme "quiddité" soit un néologisme médiéval, le concept est enraciné dans la philosophie d'Aristote. Pour Aristote, chaque être a une essence (ousia, substance) qui le définit. Cette essence est ce qui demeure identique malgré tous les changements accidentels.
Un cheval blanc peut devenir noir, mais il reste un cheval. Un homme riche peut devenir pauvre, mais il reste un homme. Ce qui persiste à travers ces transformations, c'est l'essence. L'essence n'est pas une simple propriété parmi d'autres : c'est ce qui constitue la nature même de la chose, ce qui en fait ce qu'elle est et la distingue de tout autre être.
Aristote affirmait que l'essence est plus réelle que les accidents. Les accidents peuvent changer et disparaître, mais l'essence demeure. C'est pourquoi l'essence possède une stabilité ontologique que les accidents ne possèdent pas.
Quiddité et Essence Chez les Scolastiques
Les scolastiques ont développé et précisé ce concept aristotélicien. Pour Thomas d'Aquin et Duns Scot, la quiddité est précisément cette essence, cette nature définissable qui est connue par l'intellect.
La quiddité répond à la question fondamentale : qu'est-ce que c'est ? Elle est ce par quoi une chose est ce qu'elle est. Elle est l'intelligibilité propre de la chose, ce qui la rend compréhensible à l'intellect.
La Quiddité comme Essence Définissable
La Définition comme Expression de la Quiddité
La définition est l'expression rationnelle de la quiddité. Quand on définit un homme comme "animal rationnel", on énonce sa quiddité. La définition énumère les éléments essentiels qui constituent la nature d'une chose et qui la distinguent de tout autre être.
Une bonne définition doit :
Être essentiellement réelle : Elle doit exprimer ce qui existe réellement dans la chose, non une simple opinion ou convention nominale. Quand on dit "homme = animal rationnel", on affirme que la rationalité est vraiment constitutive de ce qu'est un homme, objectivement, indépendamment de nos pensées.
Être universelle : La quiddité s'affirme de tous les individus qui en participent. La quiddité d'homme s'affirme de Socrate, de Platon, de tous les hommes passés, présents et futurs. C'est pourquoi elle peut être exprimée par une définition universelle.
Être complète et suffisante : Elle doit énumérer les éléments constitutifs essentiels et rien que ceux-ci. On ne peut pas dire que l'homme est blanc ou grand : ce ne sont que des accidents. On doit dire ce qui est essentiel et permanent.
Être intelligible à l'intellect : La quiddité est ce qui rend une chose intelligible. L'intellect saisit la quiddité en abstrayant l'essence du sensible et du particulier. C'est cette intelligibilité qui permet à l'intellect de former des concepts universels.
Exemple : La Quiddité du Triangle
Prenons l'exemple du triangle. La quiddité du triangle est d'être une figure géométrique à trois côtés dont les angles intérieurs somment à 180 degrés.
Cette définition exprime la quiddité : elle décrit ce que doit posséder tout triangle pour être un triangle. Un triangle peut être grand ou petit (accidents de quantité), bleu ou rouge (accidents de qualité), isocèle ou scalène (déterminations particulières). Mais son essence demeure : trois côtés, trois angles dont la somme vaut 180 degrés.
Connaître la quiddité du triangle, c'est connaître ce qui le constitue dans son être propre, ce qui le rend triangle et non pas carré, ce qui le rend intelligible.
La Quiddité et l'Existence
La Distinction Essentiel-Existentiel
L'une des grandes contributions de la philosophie scolastique, particulièrement chez Thomas d'Aquin, est la distinction entre l'essence et l'existence (essentia-existentia).
La quiddité ou essence répond à la question "qu'est-ce que c'est ?" Elle décrit la nature définissable d'une chose. Mais la quiddité ne nous dit pas si cette chose existe réellement.
Nous pouvons concevoir l'essence du Phénix, cet oiseau mythique qui renaît de ses cendres. Nous pouvons en former une définition cohérente. Mais cette essence du Phénix n'existe que dans notre esprit ; elle n'a pas d'existence réelle dans la nature.
C'est pourquoi la quiddité est distinct de l'existence. La quiddité est ce qui rend une chose intelligible ; l'existence est ce qui lui donne d'être réellement.
Pour les créatures, la quiddité et l'existence sont toujours distinguées. Ma quiddité ou essence d'homme existe en moi, mais elle ne suffit pas à me donner l'existence. Je ne suis qu'un être possédant une essence et ayant reçu l'existence.
Seulement Dieu est pure existence. Dieu n'est pas un être qui possède une quiddité et qui existe en outre. Dieu est son existence même : "Je Suis". Dieu seul identifie la quiddité et l'existence.
Les Trois Statuts de l'Essence
La scolastique reconnaît trois statuts différents de la quiddité ou essence :
L'essence dans les choses (essentia in rebus) : C'est l'essence telle qu'elle existe réellement dans les créatures. C'est la nature réelle de l'homme en Socrate, l'essence réelle du cheval en ce cheval-ci.
L'essence dans l'intellect (essentia in intellectu) : C'est l'essence telle qu'elle est comprise par l'esprit. C'est le concept universel d'homme, l'idée générale de cheval. L'intellect abstrait la quiddité du particulier et du sensible pour former des concepts universels.
L'essence en soi (essentia in se) : C'est la nature de la chose considérée en elle-même, indépendamment de son existence réelle ou de notre connaissance. C'est la quiddité comme réalité intelligible objective, distincte de nos pensées et de l'existence.
La Quiddité comme Intelligibilité
L'Abstraction et la Quiddité
La quiddité est ce que l'intellect abstrait du sensible. Les sens nous livrent des individus concrets : ce cheval blanc, cet homme âgé. Mais l'intellect, opérant sur les données sensibles, abstrait la nature commune, la quiddité.
C'est par l'abstraction que nous formons le concept universel de cheval à partir de la perception de plusieurs chevaux individuels. L'intellect laisse de côté les détails accidentels (la couleur, l'âge, la taille) et retient ce qui est essentiel et commun à tous les chevaux : la nature equine.
Cette abstraction n'est pas une invention arbitraire de l'esprit. Elle correspond à une réalité objective : la nature commune qui se réalise en plusieurs individus. La quiddité existe réellement dans chaque cheval, bien qu'elle se réalise avec des variations accidentelles selon les individus.
La Quiddité comme Cause de l'Intelligibilité
La quiddité n'est pas seulement ce que l'intellect abstrait. Elle est aussi ce qui rend la chose intelligible, ce qui en est la raison d'intelligibilité.
Une chose est intelligible dans la mesure où elle possède une nature stable, définissable, rationnelle. Quelque chose de purement chaos, dépourvu de toute essence stable, serait inintelligible. Nous pouvons connaître les choses précisément parce qu'elles possèdent des essences, des quiddités.
C'est pourquoi la quiddité est le concept fondamental de toute connaissance. Connaître une chose, c'est atteindre à sa quiddité, à sa nature définissable.
Les Deux Dimensions de la Quiddité
La Quiddité comme Réalité Objective
La quiddité possède une réalité objective. L'essence du cheval existe vraiment dans ce cheval-ci. Cette essence n'est pas une pure invention nominale. Les différents chevaux possèdent vraiment une nature commune qu'on peut exprimer dans la définition de "cheval".
Cette réalité objective de l'essence s'affirme contre le nominalisme (qui nier la réalité de l'universel) et contre l'idéalisme (qui prétend que les essences ne sont que des pensées).
La Quiddité comme Intelligibilité
Mais la quiddité n'est pas simplement une réalité objective muette. Elle est aussi intelligibilité, c'est-à-dire capacité d'être connue par l'intellect.
Les scolastiques disaient que chaque essence est susceptible d'être connue par l'intellect, que chaque nature possède une intelligibilité propre. C'est précisément cela qui fait que l'intellect peut former des concepts universels et accéder à une connaissance vraie du monde.
La Quiddité et les Catégories
La Quiddité Substantielle
La quiddité peut s'exprimer en différentes catégories. La quiddité substantielle répond à la question "qu'est-ce que c'est ?" dans le genre de la substance.
"Qu'est-ce qu'un homme ?" - Réponse : un animal rationnel. C'est la quiddité substantielle.
Cette quiddité substantielle énumère les éléments essentiels constitutifs de la nature de la chose.
Les Quiddités Accidentelles
Mais on peut aussi parler de quiddité accidentelle, qui répond à la question "qu'est-ce que c'est ?" par rapport à un accident.
"Qu'est-ce que la blancheur ?" - C'est la qualité de refléter la lumière de manière égale dans toutes les directions. C'est la quiddité accidentelle de la blancheur.
Ces quiddités accidentelles déterminant la nature des accidents, rendant intelligibles les propriétés non substantielles.
La Quiddité et l'Individuation
La Quiddité est Universelle
La quiddité en elle-même est universelle. L'humanité s'affirme de tous les humains. Ce qui rend Socrate individuellement Socrate et distinct de Platon, ce n'est pas sa quiddité : c'est ce que les scolastiques appellent la matière signée, le principe d'individuation.
C'est un point crucial : la quiddité, bien qu'elle existe dans les choses, est en elle-même non individualisée. C'est ce qui permet à l'intellect de l'abstraire et d'en former un concept universel.
La Matière comme Principe d'Individuation
Pour Thomas d'Aquin, le principe d'individuation est la matière considérée avec la forme. Socrate est individualisé par cette matière-ci, avec cette forme-ci, en ce lieu-ci, à ce moment-ci. C'est la conjonction de la matière signée et de la forme qui crée l'individu.
Mais l'essence ou quiddité demeure commune. Deux hommes possèdent la même quiddité (l'humanité) bien qu'ils soient des individus distincts. C'est que la quiddité existe dans la matière de manières différentes.
Les Applications de la Quiddité
En Métaphysique
La quiddité est fondamentale pour toute métaphysique. C'est sur la base de la quiddité qu'on peut établir les catégories de l'être, qu'on peut démontrer l'existence de Dieu, qu'on peut analyser la nature des substances.
La quiddité permet de distinguer les êtres : un homme n'est pas un ange précisément parce que sa quiddité est différente. Un ange n'est pas une matière, un homme est composé de matière et de forme.
En Théologie
En théologie, la notion de quiddité joue un rôle important. Dieu seul a une essence qui se confond avec son existence. Les créatures toutes possèdent une essence distincte de leur existence.
La Trinité elle-même pose des questions quiddités : comment trois personnes peuvent-elles posséder une seule essence divine ? C'est parce que l'essence ou quiddité divine est simple, indivisible, et se réalise selon les trois relations personnelles.
En Philosophie de la Nature
La quiddité permet de définir les espèces naturelles. Ce qui fait qu'un animal est d'une espèce donnée, c'est sa quiddité, l'ensemble des propriétés essentielles qui la constituent.
Les espèces ne sont pas des inventions nominales, des simples classifications arbitraires. Elles correspondent aux essences réelles, aux quiddités qui structurent le monde naturel.
Les Critiques et les Débats
Duns Scot et la Quidité
Duns Scot, le grand rival de Thomas d'Aquin, proposa une théorie de la quiddité qui diffère sur certains points. Pour Scot, la quiddité possède une "quidité" propre, une nature qui lui est intrinsèque et qui la distingue dans l'être lui-même (formellement distincte) des autres principes de la chose.
Cette formulation plus fine de la quiddité chez Scot permit une analyse plus nuancée de l'individualité et de la nature des substances.
La Critique Moderne
À l'époque moderne, la notion même de quiddité, d'essence définissable, fut mise en question. Les empiristes, notamment Hume, niaient l'existence de natures essentielles immuables, voyant dans les choses une simple collection de qualités sensibles.
Kant remit en question l'accès que l'intellect aurait aux essences des choses en soi, les essences n'étant plus pour lui que des structures de notre cognition, non des propriétés objectives du monde.
La Réhabilitation Contemporaine
Dans la philosophie contemporaine, notamment chez les réalistes et les essentialistes, la notion de quiddité a connu une réhabilitation. Même les philosophes modernes reconnaissent qu'il existe des propriétés essentielles des choses, des natures qui les définissent et qui se distinguent des propriétés accidentelles.
La quiddité demeure un concept clef pour comprendre comment on peut avoir une connaissance vraie du monde et comment on peut distinguer ce qui est essentiel de ce qui est accidentel.
Conclusion
La quiddité, ou essence définissable, est le concept par lequel la scolastique exprime la nature intelligible des choses. C'est par la quiddité qu'une chose est ce qu'elle est, qu'elle est intelligible à l'intellect, qu'elle se distingue de tout autre être.
La quiddité n'est ni une pure abstraction nominale, ni une essence platonicienne flottant dans un hyperouranien. C'est une réalité intelligible qui existe dans les créatures, qui est connaissable par l'intellect en abstraction du sensible, et qui constitue le fondement de toute connaissance vraie.
Comprendre la quiddité, c'est comprendre comment le monde est intelligible, comment notre esprit peut accéder à la vérité, comment la réalité elle-même possède une structure rationnelle accessible à la raison. C'est pourquoi le concept de quiddité demeure au cœur de la philosophie scolastique et continue d'éclairer nos réflexions contemporaines sur la nature de la réalité et de la connaissance.