Partie de : Quadrivium - Livre II
Introduction
La logique constitue l'art du raisonnement correct et de la pensée ordonnée. Dans la tradition scolastique catholique, elle occupe une place fondamentale comme instrument indispensable à toute science, particulièrement à la théologie et à la philosophie. Saint Thomas d'Aquin et les grands docteurs de l'Église ont tous été formés à la logique aristotélicienne, qui leur a permis d'exposer avec rigueur et clarté les vérités de la foi et de la raison.
Nature et définition de la logique
La logique comme art libéral
La logique est l'art qui dirige l'acte même de la raison, c'est-à-dire l'art par lequel l'homme procède avec ordre, facilité et sans erreur dans l'acte rationnel lui-même. Tandis que les autres arts dirigent les actes de facultés inférieures (comme la rhétorique qui dirige la parole ou la musique qui ordonne les sons), la logique dirige l'intellect dans son opération propre : le raisonnement. Elle n'est pas une science spéculative qui contemple un objet déterminé, mais un art instrumental qui fournit les règles et les méthodes pour bien penser et bien argumenter dans toutes les sciences.
Les trois opérations de l'intellect
La logique distingue trois opérations fondamentales de l'intellect humain. La première est l'appréhension simple ou conception, par laquelle l'esprit saisit l'essence d'une chose et forme un concept : "homme", "animal", "blanc". Cette opération s'exprime dans le terme ou le mot. La deuxième est le jugement ou composition, par laquelle l'esprit affirme ou nie quelque chose de quelque chose : "l'homme est mortel", "le cheval n'est pas rationnel". Cette opération s'exprime dans la proposition. La troisième est le raisonnement ou discours, par lequel l'esprit passe d'un jugement connu à un jugement inconnu : partant de prémisses, il en tire une conclusion. Cette opération s'exprime dans l'argument ou le syllogisme.
Les prédicables et les catégories
Les cinq prédicables
La logique enseigne les cinq modes selon lesquels un prédicat peut être attribué à un sujet. Le genre est ce qui est prédicable de plusieurs choses différant spécifiquement : "animal" se dit de l'homme, du cheval, du lion. L'espèce est ce qui est prédicable de plusieurs choses différant numériquement seulement : "homme" se dit de Pierre, Paul, Jean. La différence spécifique est ce qui distingue une espèce dans un même genre : "rationnel" distingue l'homme des autres animaux. Le propre est ce qui appartient à toute une espèce et à elle seule : "capable de rire" est propre à l'homme. L'accident est ce qui peut être présent ou absent sans détruire le sujet : "blanc", "assis", "musicien".
Les dix catégories aristotéliciennes
Aristote, dont la logique fut adoptée et perfectionnée par l'Église, distingue dix catégories ou genres suprêmes de l'être. La substance est ce qui existe en soi : "homme", "cheval", "pierre". Les neuf autres sont des accidents qui existent dans un sujet : la quantité (grand, petit), la qualité (blanc, savant), la relation (père, maître), le lieu (à Rome, au marché), le temps (hier, demain), la position (assis, couché), la possession (armé, vêtu), l'action (coupe, brûle), la passion (est coupé, est brûlé). Cette classification fondamentale ordonne toute notre connaissance des êtres créés et se retrouve constamment dans la théologie scolastique.
La proposition et ses propriétés
Structure de la proposition
La proposition ou énonciation est un discours qui affirme ou nie quelque chose de quelque chose. Elle se compose essentiellement d'un sujet, d'un prédicat, et d'une copule qui les unit : "Pierre (sujet) est (copule) mortel (prédicat)". Toute proposition possède une qualité (affirmative ou négative) et une quantité (universelle, particulière, singulière ou indéfinie). Les propositions universelles affirment ou nient quelque chose de tous les individus : "Tout homme est mortel". Les propositions particulières affirment ou nient quelque chose de quelques individus : "Quelque animal est rationnel". La combinaison de la qualité et de la quantité donne quatre types fondamentaux de propositions : universelle affirmative, universelle négative, particulière affirmative, particulière négative.
Vérité et fausseté des propositions
Une proposition est vraie lorsqu'elle est conforme à la réalité, c'est-à-dire lorsqu'elle affirme ce qui est ou nie ce qui n'est pas. Elle est fausse lorsqu'elle affirme ce qui n'est pas ou nie ce qui est. La vérité formelle ou logique de la proposition dépend de la conformité de l'intellect à la chose. Cette doctrine de la vérité comme adéquation entre l'intellect et le réel est fondamentale dans la philosophie catholique et s'oppose radicalement au subjectivisme moderne qui nie l'existence d'une vérité objective. L'esprit humain peut connaître le réel tel qu'il est, et cette capacité fonde la possibilité même de la science et de la théologie.
Le syllogisme et l'argumentation
Nature du syllogisme
Le syllogisme est le discours dans lequel, certaines choses étant posées, quelque chose d'autre en découle nécessairement du seul fait que ces choses sont posées. Il se compose de trois propositions : deux prémisses (majeure et mineure) et une conclusion. Le syllogisme classique présente cette forme : "Tout homme est mortel (majeure) ; or Socrate est un homme (mineure) ; donc Socrate est mortel (conclusion)". La force du syllogisme réside dans sa nécessité : si les prémisses sont vraies et la forme valide, la conclusion ne peut être fausse. C'est l'instrument par excellence de la démonstration scientifique et théologique.
Les figures et modes du syllogisme
La logique aristotélicienne distingue quatre figures du syllogisme selon la position du moyen terme dans les prémisses. Dans chaque figure, certains modes sont valides et d'autres invalides. Au Moyen Âge, les scolastiques ont créé des vers mnémotechniques pour retenir les modes valides : Barbara, Celarent, Darii, Ferio pour la première figure ; Cesare, Camestres, Festino, Baroco pour la deuxième ; et ainsi de suite. Cette science précise du syllogisme a permis aux théologiens de construire des argumentations rigoureuses et de détecter les sophismes dans les raisonnements adverses. Saint Thomas d'Aquin maniait le syllogisme avec une maîtrise qui force encore aujourd'hui l'admiration.
Les sophismes et les paralogismes
Un sophisme est un raisonnement qui semble valide mais qui contient une erreur cachée. La logique enseigne à les reconnaître et à les réfuter. Certains sophismes proviennent d'ambiguïtés dans le langage : équivoque (un même mot pris en deux sens différents), amphibologie (construction grammaticale ambiguë). D'autres proviennent d'erreurs dans le raisonnement : pétition de principe (supposer vrai ce qu'on doit prouver), ignorance de la cause (attribuer à une cause ce qui vient d'ailleurs), généralisation hâtive (conclure universellement à partir de cas particuliers insuffisants). La formation logique rend capable de discerner le vrai du faux dans les arguments et protège contre les séductions de la fausse philosophie.
L'importance de la logique pour la théologie
Instrument de la science sacrée
La théologie, bien qu'elle procède principalement des vérités révélées, emploie nécessairement la raison pour exposer, défendre et développer le dépôt de la foi. Or la raison ne peut fonctionner correctement sans la logique. Saint Thomas enseigne que la théologie est vraiment une science, possédant ses principes propres (les vérités révélées) et progressant par déduction logique vers des conclusions. Sans la rigueur logique, la théologie deviendrait confuse, contradictoire, incapable de réfuter les hérésies. Les grands conciles de l'Église ont employé les distinctions et les raisonnements de la logique aristotélicienne pour formuler avec précision les dogmes christologiques et trinitaires.
Garde contre l'erreur et l'hérésie
La formation logique permet de détecter les erreurs dans les raisonnements des hérétiques et des incroyants. Souvent, l'hérésie procède d'un raisonnement vicieux : prémisse fausse, moyen terme ambigu, conclusion qui ne suit pas. Le théologien formé à la logique peut analyser ces arguments, montrer où se cache l'erreur, et reconstruire le raisonnement correct. L'histoire de l'Église montre que les plus grands défenseurs de la foi orthodoxe furent aussi des maîtres en logique : saint Athanase contre les Ariens, saint Augustin contre les Pélagiens, saint Thomas contre les Averroïstes. La négligence de la logique dans la formation théologique moderne explique en grande partie la confusion doctrinale contemporaine.
Articles connexes
- La philosophie scolastique et la méthode thomiste
- Les arts libéraux dans l'éducation catholique
- La dialectique et la disputatio médiévale
- Aristote et la pensée catholique
- La raison et la foi dans la théologie catholique