Comment Dieu connaît les futurs contingents par sa science de vision sans déterminer les choix libres.
Introduction
La prédestination et la prescience constituent l'une des plus grandes énigmes de la théologie médiévale. Si Dieu connaît avec certitude tous les événements futurs, y compris les péchés et les actes libres des hommes, comment cette préconnaissance ne déterminerait-elle pas nécessairement ces événements ? Comment la prédestination divine compatible avec le libre arbitre ? Comment Dieu peut-il connaître les futurs contingents sans les rendre nécessaires ?
Thomas d'Aquin et la tradition scolastique proposent une solution profonde fondée sur la distinction entre la nature éternelle de la connaissance divine et le caractère temporel de la causalité créée. Cette solution préserve à la fois l'omniscience infaillible de Dieu et l'authentique liberté des créatures.
Définitions Fondamentales
La Prédestination
La prédestination est l'ordination éternelle de Dieu dirigeant les créatures rationnelles vers la fin surnaturelle de la béatitude éternelle. Elle n'est pas une simple prédiction des événements futurs, mais une décision divine active et ordonnée qui dispose infailliblement les créatures vers leur salut. La prédestination embrasse tous les moyens qui conduisent à cette fin : la grâce, les dispositions de la volonté, les circonstances et les épreuves de la vie.
Thomas d'Aquin insiste sur le fait que la prédestination est un acte de l'amour divin. Dieu prédestine ceux qu'Il aime d'une manière particulière à la gloire éternelle. C'est donc un acte de charité infinie, non d'arbitraire. Ceux qui sont prédestinés le sont parce que Dieu voit d'avance leur mérite dans l'ordre de la grâce et qu'Il les aime de cette manière.
La Prescience
La prescience, ou prévoyance divine, est la connaissance que Dieu possède des futurs contingents. Elle s'oppose à la simple prédiction temporelle, qui procède de l'observation des causes actuelles et de l'extrapolation de leurs effets. La prescience divine transcende le temps et la causalité naturelle. Elle est une connaissance directe et immédiate de ce qui arrivera, non une inférence à partir de ce qui est.
La prescience diffère de la prédestination en ce qu'elle est passive et cognitive, tandis que la prédestination est active et volitive. La prescience est le fait que Dieu sait ; la prédestination est le fait que Dieu ordonne. Cependant, dans la réalité divine, ces deux actes s'identifient, car Dieu connaît toutes choses par son essence infinie.
Les Difficultés Métaphysiques
Le Problème des Futurs Contingents
Un futur contingent est un événement qui adviendra certainement, mais qui aurait pu ne pas se produire. Par exemple, la décision libre d'une personne de commettre un acte moralement mauvais est contingente : elle se produira, mais elle aurait pu être évitée. Le problème théologique est : comment Dieu peut-Il connaître avec certitude ce qui est contingent sans transformer ce contingent en nécessaire ?
Si Dieu connaît avec certitude que Pierre commettra un péché, alors ce péché ne peut pas ne pas arriver, car il est impossible que la connaissance divine soit fausse. Mais si le péché ne peut pas ne pas arriver, alors il semble que Pierre n'est pas libre de l'éviter. Comment résoudre ce dilemme apparent ?
L'Objection Aristotélicienne
Aristote lui-même reconnaissait la difficulté. Il suggérait que les affirmations concernant les futurs contingents ne sont ni vraies ni fausses, mais plutôt indéterminées. Cependant, cette solution était inacceptable pour la théologie chrétienne, qui affirme que Dieu est omniscient et que sa connaissance est infaillible.
Les Solutions Antérieures Insuffisantes
Les théologiens antérieurs à Thomas d'Aquin proposaient diverses solutions. Certains restreignaient l'omniscience divine, affirmant que Dieu connaît les nécessaires mais non les contingents. D'autres suggéraient que Dieu connaît les futurs de manière générale, non dans les détails. Mais ces solutions contredisaient l'affirmation fondamentale de l'omniscience divine.
La Science de Vision (Scientia Visionis)
La Doctrine Thomiste
Thomas d'Aquin propose une solution qui deviendra classique dans la théologie scolastique. Dieu connaît les futurs contingents non par une déduction logique des causes, mais par sa science de vision, qui voit immédiatement ce qui arrivera. Cette science est appelée « science de vision » (scientia visionis) parce qu'elle est semblable à la vision, qui perçoit ce qui est réellement présent, non par une inférence.
La science de vision divine ne procède pas d'une observation des causes naturelles et d'une prédiction basée sur elles. Elle procède de la vision éternelle et omnipotente de Dieu, qui voit dans son présent éternel tous les événements que nous expérimentons successivement. C'est une connaissance immédiate et certaine, non une prévision probabiliste ou conjecturale.
L'Éternité Divine comme Présent Éternel
La clé de la solution thomiste réside dans la nature atemporelle de l'éternité divine. Dieu ne subit pas le temps ; Il est au-delà du temps, dans un présent éternel qui embrasse tous les instants du temps créé. Pour l'éternité divine, le présent, le passé et l'avenir humains sont comme un seul et même moment visible.
Imaginez un observateur placé très haut qui contemple une route que les voyageurs parcourent successivement. Pour le voyageur, certains points de la route sont passés, d'autres présents, d'autres futurs. Mais pour l'observateur élevé, toute la route est présente à sa vue simultanément. De même, pour Dieu dans son éternité, tous les événements temporels sont présents dans un présent éternel unique.
Compatibilité avec la Liberté
Cette science de vision ne rend pas les futurs contingents nécessaires. L'acte libre est réellement libre, procédant de la volonté de la créature en fonction de sa délibération et de son choix. Le fait que Dieu le voie d'avance ne change pas sa nature : il demeure libre, contingent, non-nécessaire en lui-même. Il n'y a que la nécessité de la présence éternelle divine qui assure l'infaillibilité de la connaissance, non une nécessité inhérente à l'acte lui-même.
Distinctions Supplémentaires dans la Connaissance Divine
La Science de Simple Intelligence (Scientia Simplicis Intelligentiae)
Au-delà de la science de vision, Thomas d'Aquin distingue la science de simple intelligence (scientia simplicis intelligentiae), par laquelle Dieu connaît tous les possibles qui n'arrivent jamais dans l'ordre réel de la création. Dieu connaît tous les mondes possibles, toutes les créatures et tous les événements qui auraient pu exister ou se produire.
Cette science ne procède pas de la vision des choses dans le présent éternel, car ces possibles non-réalisés n'ont jamais existé. Dieu les connaît par sa simple intelligence, c'est-à-dire par la pure intellection de ce qui est possible selon la nature des choses et selon les vérités éternelles.
La Science de Volonté (Scientia Volitiva)
Enfin, il existe la science de volonté, par laquelle Dieu connaît ce qui arrivera à cause de son décret créateur. Ces choses arrivent parce que Dieu a décrété qu'elles arrivassent. Cette science embrasse les actes libres que Dieu préconnaît et dont Il actualise la réalisation.
La Prédestination des Élus
Les Fondements de la Prédestination
La prédestination procède uniquement de la prescience et de la volonté divine. Les prédestinés ne sont pas choisis parce qu'ils seraient naturellement meilleurs ou plus dignes que d'autres. Au contraire, Dieu, en vertu de sa providence antétemporelle, prévoit quels hommes, par la grâce divine et leur consentement libre, atteindront la perfection et la sainteté.
Thomas d'Aquin soutient que la prédestination est basée sur la prescience du mérite dans l'ordre de la grâce. Dieu prévoit l'homme qui correspondra librement à la grâce et qui croîtra en vertu et en sainteté. En vertu de cette prévision, Dieu le prédestine à la gloire, en lui accordant les grâces dont il aura besoin et en ordonnant les circonstances de sa vie vers sa sanctification.
Le Décret Prédestinatif
Le décret prédestinatif est l'acte éternel de la volonté divine par lequel Dieu destine certaines créatures à la béatitude éternelle. Ce décret n'est pas arbitraire, mais il repose sur la prescience divine des mérites et des démérites des créatures. Ce n'est pas une pure volonté de sauver ou de condamner, indépendamment de tout motif.
Cependant, Thomas d'Aquin reconnaît que même le mérite que Dieu prévoit est lui-même un don de la grâce divine. La prédestination est donc ultimement un acte de la pure grâce et de la charité divines, non du mérite de la créature. C'est pourquoi la prédestination ne peut jamais être cause d'orgueil pour celui qui est prédestinés : tout vient de la miséricorde divine.
Les Réprouvés et la Réprobation
La Réprobation comme Permission
La réprobation est la décision divine par laquelle Dieu permet que certaines créatures pèchent et se damnent. Cependant, la réprobation n'est pas symétrique à la prédestination. Tandis que Dieu prédestine activement à la gloire, Il permet seulement la damnation des réprouvés sans la vouloir directement.
La réprobation procède de la prescience des péchés et de la malveillance des réprouvés. Dieu voit d'avance ceux qui refuseront la grâce et qui persévéreront dans le mal. En vertu de cette prescience, Dieu permet leur damnation, la méritement par leurs propres actes libres et malveillants.
L'Absence de Damnation Injuste
Thomas d'Aquin affirme catégoriquement que nul n'est damné injustement. La damnation procède toujours des péchés propres de la créature. Même si Dieu refuse à certains la grâce suffisante pour la conversion, cette refus n'est jamais injuste, car la grâce est un don gratuit, non un dû. Dieu ne doit rien à la créature ; tout ce qu'il lui donne est grâce pure.
Implications Pastorales et Spirituelles
La Confiance en la Providence Divine
La doctrine de la prescience et de la prédestination ne doit pas engendrer le désespoir ou l'inaction morale. Au contraire, elle doit inspirer la confiance en la providence divine. Celui qui se sait aimé de Dieu peut affronter les épreuves de la vie avec sérénité, sachant que tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu.
La Coopération à la Grâce
La prédestination ne dispense pas de la coopération à la grâce. Dieu a prédestiné les élus à la gloire, mais non sans les moyens nécessaires, c'est-à-dire la grâce. Et Dieu a prédestiné que les élus coopéreraient librement à cette grâce. Il faut donc que l'homme, conscient de sa faiblesse, demande la grâce et s'efforce de coopérer à l'œuvre divine de sa sanctification.
L'Humilité Vertueuse
La doctrine scolastique de la prédestination inculque l'humilité. Sachant que tout don vient de Dieu et que même le mérite est un don de sa grâce, le chrétien s'abstient de s'enorgueillir de ses vertus ou de ses biens. Il rapporte tout à Dieu, reconnaissant que sans Dieu, il ne peut rien accomplir de durable.