Les préceptes premiers de la loi naturelle constituent les principes fondamentaux de la moralité, évidents par eux-mêmes et connus naturellement par toute intelligence droite. Inscrits dans le cœur de l'homme par le Créateur lui-même, ils forment le socle immuable sur lequel repose tout l'édifice de l'ordre moral. Ces principes, indémontrables car premiers, s'imposent avec une évidence immédiate à la raison naturelle et fondent l'universalité de la loi morale. Dans une époque où l'on prétend que toute morale est relative et construite, il est nécessaire de rappeler l'existence de ces vérités premières, accessibles à tous les hommes de tous les temps.
Le principe premier universel
Le précepte fondamental : faire le bien, éviter le mal
Le principe absolument premier de la loi naturelle, d'où découlent tous les autres, est celui-ci : "Le bien doit être fait et recherché, le mal doit être évité" (bonum est faciendum et prosequendum, malum vitandum). Saint Thomas d'Aquin enseigne que ce principe est le fondement de tous les autres préceptes de la loi naturelle, de même que le principe de non-contradiction est le fondement de toutes les démonstrations spéculatives.
Ce précepte est évident par soi, c'est-à-dire qu'il ne requiert aucune démonstration et ne peut être démontré à partir d'un principe plus universel. Il suffit de comprendre les termes "bien" et "mal" pour en saisir immédiatement la vérité. La raison naturelle, dès son premier exercice, perçoit spontanément que le bien, c'est-à-dire ce qui perfectionne l'être, doit être recherché, tandis que le mal, c'est-à-dire ce qui détruit ou corrompt l'être, doit être fui.
Cette évidence ne signifie pas que tous les hommes agissent conformément à ce principe, car la volonté peut se détourner du bien par faiblesse ou malice. Mais tous les hommes, même les plus pervers, reconnaissent intellectuellement la vérité de ce principe. Le pécheur lui-même, lorsqu'il commet le mal, le fait sous l'apparence d'un bien, reconnaissant ainsi implicitement la primauté du bien sur le mal.
L'universalité absolue du principe premier
Ce principe premier possède une universalité absolue, ne souffrant aucune exception ni aucune dispense. Il s'impose à tous les hommes, en tous temps et en tous lieux, quelles que soient leur culture, leur religion ou leur éducation. Même le barbare le plus inculte et le sauvage le plus primitif perçoivent cette vérité fondamentale dès qu'ils parviennent à l'usage de la raison.
L'universalité de ce principe fonde la possibilité même d'une morale objective et d'un dialogue rationnel sur les questions morales. Sans cette base commune, il n'y aurait que des opinions subjectives contradictoires, et aucune discussion rationnelle ne serait possible. C'est précisément parce que tous les hommes reconnaissent au moins implicitement ce principe premier que l'on peut espérer les amener, par la réflexion et l'argumentation, à reconnaître les conclusions qui en découlent.
L'indémontrabilité du principe premier
Ce principe ne peut être démontré, précisément parce qu'il est premier. Toute démonstration procède de principes antérieurs pour établir une conclusion. Or, le principe "il faut faire le bien et éviter le mal" n'a aucun principe antérieur dont il pourrait être déduit. Il est connu par intuition intellectuelle immédiate, dès que l'intelligence appréhende les notions de bien et de mal.
Cependant, bien qu'indémontrable directement, ce principe peut être défendu dialectiquement contre ceux qui le nient. On peut montrer que sa négation conduit à des absurdités et des contradictions. Celui qui affirme qu'il n'y a pas de différence entre le bien et le mal, ou qu'il faut faire le mal et éviter le bien, se contredit lui-même, car en formulant cette affirmation, il prétend dire quelque chose de vrai (donc de bon) et invite son interlocuteur à éviter l'erreur (donc le mal). La négation du principe premier est donc auto-réfutante.
Les inclinations naturelles fondamentales
L'inclination à la conservation de l'être
La première inclination naturelle de tout être vivant, et particulièrement de l'homme, est celle qui le porte à conserver son existence et à fuir ce qui le détruit. Cette inclination fondamentale, commune à tous les vivants, constitue le fondement naturel du premier précepte moral : il faut conserver sa vie et éviter la mort. De ce précepte découle immédiatement l'interdiction du suicide, de la mutilation gratuite, et de tous les actes qui mettraient gravement en péril la vie humaine sans raison proportionnée.
Cette inclination à la conservation ne concerne pas seulement la vie biologique, mais aussi la vie de l'âme spirituelle. L'homme est naturellement porté à rechercher son bien intégral, corps et âme, et à éviter ce qui pourrait corrompre sa nature raisonnable. C'est pourquoi la loi naturelle prescrit non seulement de conserver la vie physique, mais aussi de cultiver ses facultés intellectuelles et morales, d'éviter l'ignorance coupable et la perversion volontaire de la conscience.
Il importe cependant de préciser que cette inclination ne confère pas un droit absolu à la vie au sens moderne et individualiste. La conservation de la vie demeure subordonnée à des biens supérieurs, notamment à l'honneur de Dieu et au salut éternel. C'est pourquoi le martyre, qui est un sacrifice volontaire de la vie terrestre pour la foi, loin d'être un suicide, constitue l'acte le plus héroïque de la vertu. Le précepte de conservation de la vie comporte donc des nuances et des hiérarchies que la raison droite doit discerner.
L'inclination à la procréation et à l'éducation
L'homme, comme tous les êtres vivants dotés de sexualité, possède une inclination naturelle à la procréation, c'est-à-dire à la génération d'autres êtres de son espèce. Mais cette inclination, chez l'homme, ne se limite pas à la simple génération biologique. Elle s'étend naturellement à l'éducation de la progéniture, car l'enfant humain, contrairement aux petits des animaux, demeure pendant de longues années dans un état de dépendance totale.
De cette double inclination naturelle découlent plusieurs préceptes moraux fondamentaux. D'abord, la légitimité et la bonté de l'acte procréateur accompli dans des conditions convenables. Ensuite, la nécessité du mariage stable comme cadre naturel de la procréation et de l'éducation. Enfin, les devoirs des parents envers leurs enfants : les nourrir, les protéger, les éduquer, et particulièrement leur transmettre la connaissance de Dieu et de la loi morale.
Cette inclination naturelle fonde aussi l'interdiction morale de tout ce qui pervertit ou frustre la finalité procréatrice : la contraception qui sépare artificiellement l'acte conjugal de son ouverture à la vie, la fornication et l'adultère qui placent la procréation hors du cadre stable du mariage, les actes contre nature qui détournent complètement la sexualité de sa fin naturelle. Tous ces actes violent une inclination fondamentale de la nature humaine et contredisent donc la loi naturelle.
L'inclination à la vie sociale et à la recherche du bien commun
L'homme est par nature un animal social, comme l'enseigne Aristote et, à sa suite, toute la tradition philosophique et théologique chrétienne. Cette socialité naturelle ne résulte pas d'un contrat arbitraire entre individus préexistants, mais découle de la nature même de l'homme, qui ne peut atteindre sa perfection dans l'isolement. L'homme a besoin de ses semblables pour sa subsistance matérielle, pour son développement intellectuel et pour sa perfection morale.
De cette inclination sociale découlent plusieurs préceptes moraux essentiels. D'abord, le devoir de justice, qui prescrit de rendre à chacun son dû et de respecter les droits d'autrui. Ensuite, l'obligation de véracité dans les paroles et dans les actes, sans laquelle aucune société ne pourrait subsister. Puis, le respect de l'autorité légitime et l'obéissance aux lois justes, nécessaires à l'ordre social. Enfin, le devoir de contribuer au bien commun selon ses capacités et sa condition.
Cette inclination à la vie sociale fonde aussi l'existence du droit naturel, distinct de la morale individuelle. Il existe des devoirs de justice stricte, exigibles par la contrainte si nécessaire, qui rendent possible la coexistence pacifique des hommes en société. Le vol, le meurtre, le faux témoignage ne sont pas seulement des péchés contre Dieu, mais des injustices sociales qui violent les droits naturels d'autrui et détruisent l'harmonie de la communauté.
L'inclination à la connaissance de la vérité et de Dieu
L'homme possède une inclination naturelle propre à sa nature raisonnable : celle qui le porte à connaître la vérité, et particulièrement la vérité sur Dieu, cause première de toutes choses. Cette inclination ne se trouve pas dans les animaux, qui sont privés de raison. Elle manifeste la dignité spécifique de l'homme, créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, capable de connaître intellectuellement la vérité et d'aimer librement le bien.
De cette inclination naturelle à la connaissance découle le précepte de cultiver son intelligence, de rechercher la vérité et d'éviter l'erreur volontaire. L'homme a le devoir moral de développer ses facultés intellectuelles, de s'instruire dans la mesure de ses possibilités, et de fuir l'ignorance coupable. L'obscurantisme volontaire, qui refuse d'apprendre ce qu'on devrait savoir, constitue une violation de cette inclination naturelle.
Mais plus encore, cette inclination porte l'homme à rechercher la connaissance de Dieu, cause première et fin ultime de toutes choses. Saint Paul affirme que les païens eux-mêmes, par la contemplation des créatures, peuvent parvenir à la connaissance de l'existence de Dieu et de ses attributs fondamentaux. De cette connaissance naturelle de Dieu découle le devoir de religion naturelle : reconnaître Dieu comme créateur et maître suprême, lui rendre le culte qui lui est dû, respecter son nom et sa loi. Ce précepte fondamental constitue le fondement des trois premiers commandements du Décalogue.
Les caractéristiques des préceptes premiers
L'évidence immédiate
Les préceptes premiers de la loi naturelle se caractérisent par leur évidence immédiate. Ils ne requièrent aucun raisonnement complexe ni aucune démonstration savante pour être connus. Il suffit de parvenir à l'usage de la raison et de comprendre les termes employés pour en saisir immédiatement la vérité. Cette évidence explique pourquoi ces préceptes sont universellement connus, même par les peuples les plus incultes.
Cependant, cette évidence ne dispense pas de l'effort de réflexion pour en tirer toutes les conséquences logiques. Les préceptes premiers sont évidents en eux-mêmes, mais leurs applications concrètes aux situations particulières peuvent requérir discernement et prudence. C'est ici qu'interviennent les préceptes seconds de la loi naturelle, qui sont comme des conclusions déduites des principes premiers et qui peuvent être moins évidents.
L'universalité sans exception
Les préceptes premiers obligent absolument tous les hommes sans aucune exception possible. Aucune culture, aucune époque, aucune circonstance ne peut les dispenser ou les modifier. Ils constituent le patrimoine moral commun de l'humanité, la base minimale sans laquelle aucune société humaine digne de ce nom ne peut subsister.
Cette universalité absolue permet de juger les cultures et les civilisations à l'aune d'un critère objectif et transcendant. Lorsqu'une société tolère ou approuve des pratiques manifestement contraires aux préceptes premiers de la loi naturelle – comme le sacrifice humain, l'infanticide ou l'esclavage absolu –, on peut affirmer sans hésitation que cette société est corrompue et désordonnée, quelle que soit par ailleurs sa sophistication technique ou artistique.
L'immutabilité essentielle
Les préceptes premiers de la loi naturelle sont absolument immuables, car ils découlent de la nature humaine elle-même, qui est fixe et stable dans son essence. Ce qui était bien pour les hommes du néolithique demeure bien pour les hommes du XXIe siècle, car la nature humaine n'a pas changé. Cette immutabilité constitue un rempart contre le relativisme moral qui prétend que la morale évolue avec les époques et les cultures.
Saint Thomas enseigne que les préceptes premiers ne peuvent être effacés du cœur humain, bien qu'ils puissent être obscurcis dans les applications particulières par les passions ou les mauvaises coutumes. Même le pécheur le plus endurci conserve dans sa conscience la connaissance de ces principes fondamentaux, bien qu'il puisse les violer dans sa conduite. Cette permanence des préceptes premiers dans la conscience humaine témoigne de leur origine divine et de leur caractère naturel.
La connaissance des préceptes premiers
La connaissance naturelle et spontanée
Les préceptes premiers de la loi naturelle sont connus naturellement et spontanément par tout homme parvenu à l'usage de la raison. Cette connaissance ne dépend ni de l'éducation reçue, ni de l'instruction religieuse, ni de la culture ambiante. Elle découle directement de la structure même de l'intelligence humaine, créée par Dieu avec une orientation naturelle vers la vérité et le bien.
Cette connaissance naturelle explique pourquoi, même dans les sociétés païennes les plus éloignées de la Révélation chrétienne, on retrouve toujours un noyau commun de préceptes moraux fondamentaux : interdiction du meurtre de l'innocent, respect de la propriété d'autrui, devoir de vérité dans les relations sociales, respect des parents. Ces constantes morales universelles témoignent de l'existence d'une loi naturelle inscrite par le Créateur dans le cœur de tout homme.
Les obstacles à la connaissance droite
Cependant, bien que les préceptes premiers soient naturellement connaissables et effectivement connus de tous, cette connaissance peut être obscurcie ou déformée par divers obstacles. Le péché originel a blessé la nature humaine sans la détruire, affaiblissant l'intelligence et inclinant la volonté au mal. Les passions désordonnées peuvent aveugler le jugement moral, faisant paraître bien ce qui est mal et inversement.
Les mauvaises coutumes sociales, transmises de génération en génération, peuvent également fausser le jugement moral collectif. C'est ainsi que certaines sociétés païennes en sont venues à tolérer des pratiques objectivement contraires à la loi naturelle, comme le sacrifice humain ou l'exposition des nouveau-nés. Mais même dans ces cas extrêmes, le noyau central des préceptes premiers demeure connu, même s'il est étouffé dans la pratique.
Le rôle de la Révélation divine
C'est pourquoi la Révélation divine, contenue dans la Sainte Écriture et la Tradition de l'Église, vient confirmer, clarifier et restaurer la connaissance de la loi naturelle. Le Décalogue promulgué au Sinaï ne contient rien d'autre que les préceptes de la loi naturelle, mais il les formule explicitement et avec autorité divine, dissipant les obscurités et les erreurs accumulées par le péché.
Cette fonction de la Révélation ne rend pas la loi naturelle caduque ni inutile, mais au contraire la confirme et la perfectionne. Le chrétien demeure soumis à la loi naturelle, mais il la connaît désormais avec une certitude plus grande et une clarté plus lumineuse. La grâce ne détruit pas la nature, mais la guérit, l'élève et la perfectionne. De même, la loi nouvelle ne détruit pas la loi naturelle, mais l'intègre dans un ordre supérieur et la porte à son accomplissement.
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