La fallace de supposer ce qu'on veut prouver, commune dans les arguments scolastiques faibles.
Introduction
La pétition de principe, ou petitio principii en latin, est une fallace logique fondamentale dans l'art de l'argumentation scolastique. Elle consiste à supposer, dans les prémisses d'un argument, précisément ce qu'on prétend démontrer dans la conclusion. Cette erreur de raisonnement viole le principe fondamental de la preuve démonstrative : que les prémisses doivent être plus connues ou plus certaines que la conclusion. Lorsqu'une conclusion est déjà contenue, explicitement ou implicitement, dans les prémisses, le syllogisme ne constitue pas une véritable démonstration, car il n'ajoute rien à la compréhension de celui qui écoute.
La pétition de principe est particulièrement insidieuse en philosophie scolastique, où la rigueur logique est essentielle. Elle représente une corruption du processus démonstratif et entrave la progression de la connaissance. Les dialecticiens et les théologiens doivent demeurer vigilants pour l'éviter dans leurs disputations et leurs écrits.
Nature et Définition
Définition Générale
La pétition de principe est la fallace qui consiste à prendre pour prémisse ce même fait qu'on entreprend de démontrer comme conclusion. En termes logiques formels, si l'on doit prouver la proposition P, et qu'on utilise P elle-même (ou une proposition logiquement équivalente à P) parmi les prémisses du syllogisme censé établir P, on commet une pétition de principe.
Par exemple, supposer la proposition "Dieu existe" pour prouver que "Dieu existe" constitue manifestement une pétition de principe. De même, affirmer "L'âme est immortelle car elle possède l'immortalité" suppose déjà ce qu'on veut démontrer.
Distinction des Formes de Pétition
La pétition de principe se manifeste sous plusieurs formes, selon le degré de dissimulation de l'erreur :
La pétition directe (Petitio Manifesta) : Lorsqu'une prémisse énonce exactement ce qu'affirme la conclusion. Cette forme est la plus évidente et donc la plus facile à détecter.
La pétition indirecte (Petitio Velata) : Lorsqu'une prémisse énonce une proposition équivalente à la conclusion, ou qui la suppose nécessairement. Cette forme est plus subtile et peut tromper les auditeurs inattentifs.
La pétition dans la définition : Lorsqu'on définit un terme de telle sorte que la définition présuppose déjà la conclusion qu'on veut établir. Par exemple, définir l'âme comme "la forme immortelle du corps" et en conclure que l'âme est immortelle.
Causes et Origines de l'Erreur
L'Ignorance de la Démonstration
La pétition de principe procède souvent de l'ignorance ou de la confusion concernant la nature véritable de la démonstration (demonstratio). Un démonstratif argumentation doit partir de principes plus connus, plus certains et plus antérieurs à la conclusion. Celui qui commet une pétition de principe ignore cette hiérarchie logique et confond ce qui doit être prouvé avec ce qui peut servir de fondement à la preuve.
La Tentation de la Circularité
Le raisonnement circulaire attire naturellement l'esprit humain. Lorsqu'on désire fortement établir une conclusion, on est tenté de construire des prémisses qui la confirment plutôt que de chercher des fondements véritablement antérieurs et plus manifestes. Cette tentation est particulièrement forte dans les disputations théologiques, où l'on cherche à défendre une position établie plutôt que de découvrir la vérité par voie de démonstration.
L'Équivocité des Termes
Parfois, la pétition de principe surgit d'une équivocité non détectée. Un terme peut sembler différent dans la prémisse et dans la conclusion, alors qu'il signifie en réalité la même chose. L'auditeur, trompé par cette apparence de diversité, ne remarque pas que la conclusion était déjà contenue dans la prémisse.
Les Vices de la Pétition de Principe
Violation du Principe de Progression Logique
La démonstration suppose une progression du connu à l'inconnu, du certain à ce qui demande à être confirmé. La pétition de principe interrompt cette progression en revenant à ce qu'on a déjà supposé. Elle crée un mouvement circulaire au lieu d'une avancée linéaire vers la vérité.
Absence de Valeur Persuasive
Bien qu'un argument comportant une pétition de principe puisse sembler séduisant à première vue, il ne possède aucune valeur pour convaincre celui qui ne reconnaît pas déjà la conclusion. Si quelqu'un refuse d'accepter la conclusion, il refusera également d'accepter les prémisses qui la supposent implicitement. La pétition de principe est donc vide de puissance démonstrative.
Corruption du Processus Disputatif
Dans les disputations scolastiques, où deux maîtres s'affrontent pour défendre des positions opposées, la pétition de principe représente une forme de triche intellectuelle. Elle prétend convaincre l'adversaire tout en récusant d'avance tous ses arguments potentiels par une circularité déguisée.
Exemples et Illustrations
La Preuve de l'Existence de Dieu
Un argument faible pour prouver l'existence de Dieu consisterait à affirmer : "Dieu existe, car tout ce qui existe a une cause, et la cause première de tout est Dieu." Cet argument suppose la conclusion (l'existence de Dieu) dans sa prémisse (il existe une cause première appelée Dieu). En revanche, l'argument des Cinq Voies de Thomas d'Aquin évite cette fallace en commençant par des faits observables du monde sensible et en progressant graduellement vers l'affirmation de Dieu.
L'Immortalité de l'Âme
Argument faible : "L'âme est immortelle parce qu'elle est éternelle." Cet argument suppose ce qu'il prétend démontrer, car l'éternité implique l'immortalité. Un véritable argument devrait s'appuyer sur la nature immatérielle de l'âme, son indépendance vis-à-vis du corps, et en déduire sa non-corruptibilité et son immortalité.
L'Autorité Biblique
Argument faible pour prouver que la Bible est infaillible : "La Bible est infaillible parce qu'elle est la parole de Dieu, et la parole de Dieu ne peut pas errer." Cet argument présuppose dans la prémisse ce qu'il doit prouver. Une meilleure argumentation s'appuierait sur les critères internes et externes de l'authenticité biblique.
Distinctions Importantes
Pétition de Principe vs Circularité Inévitable
Il faut distinguer la pétition de principe des cas où une certaine circularité est inévitable. Dans les premiers principes de la connaissance (tels que le principe de non-contradiction), on ne peut échapper à une forme de circularité, car ces principes sont la base même de toute argumentation. Cependant, ce n'est pas une pétition de principe au sens strict, car on ne prétend pas démontrer ces principes premiers : on les reconnaît comme autodémontrables.
Pétition de Principe vs Définition Circulaire
Une définition circulaire (comme "l'homme est ce qu'un homme est") est effectivement défectueuse, mais elle diffère de la pétition de principe. Une pétition de principe intervient spécifiquement dans un processus de démonstration logique, tandis qu'une définition circulaire est un défaut de la clarification des termes.
Remèdes et Prévention
L'Analyse Rigide des Prémisses
Pour éviter la pétition de principe, on doit soumettre à un examen rigoureux chaque prémisse proposée dans un argument. Demander : "Cette prémisse est-elle réellement plus connue ou plus certaine que la conclusion ?" et "Ne suppose-t-elle pas déjà, implicitement ou explicitement, ce qu'on veut démontrer ?"
Le Recours aux Principes Premiers Évidents
Les meilleurs arguments s'appuient sur des principes premiers qui sont évidents par eux-mêmes (per se nota), ou sur des faits d'expérience dont nul ne peut raisonnablement douter. Ces fondations évitent la pétition de principe car elles ne supposent pas ce qu'on cherche à prouver.
La Discipline Disputative
Dans les disputations formelles, les maîtres scolastiques devaient suivre des règles strictes pour éviter les fallaces. Un bon adversaire pouvait interrompre un argument et crier "Petitio principii !" si l'orateur commettait cette erreur. Cette discipline mutuelle renforçait la qualité logique des arguments.
Importance dans la Scolastique
La conscience de la pétition de principe est fondamentale pour la scolastique, car elle représente une violation des règles mêmes de la démonstration logique qui structurent le savoir théologique et philosophique. Les grands scolastiques comme Thomas d'Aquin et Duns Scot étaient extrêmement attentifs à cette fallace, sachant qu'elle pouvait invalider une argumentation entière.
La lutte contre la pétition de principe n'est donc pas un simple exercice logique formel : c'est la sauvegarde de la possibilité même d'une véritable démonstration, et par là, de la progression du savoir vers la vérité.
Conclusion
La pétition de principe demeure une menace constante pour la validité logique d'une démonstration. En supposant dans les prémisses ce qu'on prétend établir par la conclusion, on crée un raisonnement circulaire qui, bien qu'il puisse sembler convaincant à première vue, ne possède aucune puissance réelle de persuasion ou de démonstration.
La vigilance continuelle de l'esprit, la clarté des définitions, l'examen critique des prémisses et l'enracinement dans les principes évidents sont les meilleurs remèdes contre cette fallace. C'est pourquoi l'étude de la logique et des lois de la démonstration demeure un élément essentiel de la formation scolastique, permettant aux esprits de discerner le vrai du faux, l'argument solide de la pétition sophistiquée.