La hiérarchie des êtres du moins au plus parfait, de la matière à Dieu, constitue le fondement de la compréhension médiévale de la création et de la réalité.
Introduction
L'ordre ontologique, ou hiérarchie des êtres, est l'une des conceptions les plus caractéristiques de la philosophie scolastique. Inspirée par Denys l'Aréopagite et Boèce, puis systématisée par Thomas d'Aquin et Duns Scot, cette doctrine affirme que l'univers créé est organisé selon un ordre rigoureux et hiérarchique, allant de la créature la plus basse jusqu'à Dieu. Cette hiérarchie ne relève pas d'une simple organisation pragmatique, mais d'une structure ontologique profonde, où chaque degré d'être possède une réalité et une dignité correspondant à sa proximité avec l'Être divin.
Cette conception rejette à la fois le matérialisme qui réduirait tout à la matière et le dualisme qui opposerait radicalement le corporel et le spirituel. Au contraire, l'ordre ontologique envisage une continuité graduée où chaque niveau d'existence participe, selon ses capacités, à la perfection de l'Être absolu.
Les Principes Fondamentaux
L'Être comme Criterion de la Réalité
Dans la métaphysique thomiste, l'être (esse) est le criterion fondamental de la réalité et de la perfection. Plus une créature possède pleinement l'être, plus elle est réelle et parfaite. Réciproquement, ce qui participe moins à l'être se situe plus bas dans la hiérarchie ontologique. Cette principe établit la base mathématique et rationnelle de l'ordre des êtres : la hiérarchie est mesurable selon le degré de participation à l'être.
La Participation Ontologique
Tous les êtres créés possèdent l'être de manière dérivée et participée. Contrairement à Dieu qui est l'Être en soi (Ipsum Esse Subsistens), les créatures ne sont pas l'être, mais possèdent l'être. Elles participent à l'être conféré par la cause première. Cette participation n'est pas uniforme ; elle varie considérablement selon la nature de chaque créature. Certains êtres participent à l'être de manière plus complète et plus stable, tandis que d'autres y participent de manière limitée et précaire.
La Gradation de la Perfection
La hiérarchie ontologique correspond directement à une gradation de perfection. Chaque degré d'être représente une étape dans la manifestation progressive de la perfection divine. Les créatures plus hautes dans la hiérarchie possèdent des perfections plus nombreuses et plus élevées. Ainsi, la hiérarchie n'est pas arbitraire, mais reflète une ordonnance intelligente de la création divine.
Les Degrés de la Hiérarchie
Les Êtres Matériels Simples
Au bas de la hiérarchie se trouvent les êtres matériels simples : les minéraux, les roches, les éléments purs. Ces créatures possèdent l'être de manière minimale. Elles existent de façon passive, sans activité propre notable. Leur essence est presque totalement déterminée par la matière ; elles manquent de vie, de sensibilité et de conscience. Cependant, même ces êtres participent à l'ordre divin et révèlent la sagesse du Créateur par leur stabilité et leur conformité aux lois naturelles.
Les Êtres Vivants Végétatifs
Les plantes occupent un degré d'être supérieur aux minéraux. Dotées d'une âme végétative (anima vegetativa), elles possèdent la vie, mais une vie limitée au processus de nutrition, de croissance et de reproduction. Les plantes manifestent une forme d'activité intérieure, une ordonnance interne qui tend vers l'accomplissement de leur nature. Elles constituent un progrès ontologique notable dans la hiérarchie des créatures.
Les Êtres Vivants Sensitifs
Les animaux possèdent non seulement une âme végétative, mais une âme sensitive (anima sensitiva). Cette âme leur confère la capacité de sentir, de percevoir le monde externe, de se mouvoir selon des appétits et des désirs. Les animaux occupent donc un degré d'être plus élevé que les plantes, car ils joignent à la vie végétative une forme de connaissance sensible. Cependant, leurs puissances de connaissance demeurent liées à la matière et aux sens corporels.
L'Être Humain
L'homme constitue un intermédiaire remarquable entre le monde matériel et le monde spirituel. Composé de corps et d'âme, l'homme participe aux natures inférieure et supérieure. Son âme est à la fois sensitive et rationnelle (anima rationalis). Par son corps, il partage la nature des êtres matériels ; par son âme végétative et sensitive, il se rapproche des animaux ; mais par son intellect (intellectus), il s'élève au-dessus de toute créature matérielle et se rapproche du monde spirituel. Cette position unique de l'homme dans la hiérarchie ontologique lui confère une dignité particulière et une responsabilité spéciale dans l'univers créé.
Les Êtres Spirituels : Les Anges
Au-dessus de l'humanité se situent les anges, ou esprits (spiritus). Ces créatures sont pures substances spirituelles, entièrement libérées des limitations de la matière. Douées d'intellect et de volonté, les anges possèdent une connaissance directe et immédiate, sans passage par les sens. Leur intellect ne discourt pas graduellement comme celui de l'homme, mais saisit directement la vérité. Cependant, même les anges ne sont pas l'Être lui-même ; ils demeurent des créatures dont l'essence se distingue de l'existence. Denys l'Aréopagite décrit une hiérarchie des anges en trois chœurs de trois ordres chacun, reflétant différents degrés de perfection parmi les êtres spirituels créés.
L'Être Divin - Dieu
Au sommet de la hiérarchie ontologique se trouve Dieu, l'Être absolu et infini. Dieu seul est l'Être en soi, l'Acte pur qui ne contient aucune potentialité. Son essence est son existence ; Il est Ipsum Esse Subsistens. Dieu ne possède pas l'être de manière dérivée ou participée, mais Il est l'être même. Contrairement à toute créature, Dieu ne dépend d'aucune cause extérieure pour son existence. Il est la cause première de tous les autres êtres et l'archétype de la perfection en laquelle participent toutes les créatures.
Les Caractéristiques de l'Ordre Ontologique
L'Absence de Vide
L'ordre ontologique scolastique refuse l'idée d'un vide ontologique ou d'une rupture discontinue entre les degrés d'être. Au contraire, la création remplit tous les degrés possibles, de sorte que la hiérarchie forme une gradation continue. Cette conception anticipe en quelque sorte le principe de continuité de Leibniz. Entre la matière inerte et l'âme végétative, entre l'âme sensitive et l'intellect, il existe une progression harmonieuse sans lacune.
La Stabilité et l'Harmonie
La hiérarchie ontologique n'est pas instable ou conflictuelle. Chaque créature occupe sa place naturelle et tend naturellement vers l'accomplissement de sa nature. Les êtres inférieurs ne cherchent pas vainement à imiter les supérieurs, et les êtres supérieurs ne méprisent pas les inférieurs. Cette harmonie découle du fait que chaque créature a été créée avec sa nature propre par une sagesse divine parfaite.
La Subordination aux Causes Premières
Les êtres de chaque niveau dépendent causalement des êtres des niveaux supérieurs. Les minéraux dépendent des influences célestes ; les plantes dépendent du soleil et des éléments ; les animaux dépendent du ciel et de l'âme du monde (dans certaines interprétations platoniciennes) ; l'homme dépend du ciel et de Dieu. Finalement, tous les êtres créés dépendent de Dieu comme de la cause première.
La Signification Théologique
L'ordre ontologique revêt une importance majeure dans la théologie scolastique. Il permet de:
- Comprendre la création: La création n'est pas arbitraire ou chaotique, mais ordonnée selon la sagesse divine qui répartit les degrés de perfection.
- Justifier la vocation humaine: L'homme, situé au carrefour du matériel et du spirituel, possède une vocation unique à connaître Dieu et à participer à sa vie.
- Expliquer le mal: Le mal ne provient pas d'un ordre ontologique défectueux, mais du défaut ou de l'abus du bien chez les êtres libres.
- Établir l'analogie de l'être: La hiérarchie ontologique montre comment l'être se dit analogiquement de tous les êtres créés, chacun participant de manière unique à l'être divin.