La mortification des sens constitue une pratique spirituelle fondamentale dans la tradition catholique. Elle désigne la maîtrise volontaire des passions sensibles et l'encadrement des plaisirs légitimes afin de purifier le corps, de dominer l'orgueil et de disposer l'âme à recevoir les grâces divines. Comme l'enseignent les mystiques chrétiens, c'est par une ascèse intelligente et progressive que le chrétien s'élève vers la contemplation et l'union mystique avec Dieu.
Le fondement biblique et théologique
La mortification s'appuie sur l'enseignement de l'Apôtre Paul : « Je châtie mon corps et le traîne en servitude, de peur qu'après avoir prêché aux autres, je ne sois moi-même un réprouvé » (1 Cor 9:27). Le Christ lui-même ordonne : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même, qu'il se charge de sa croix, et qu'il me suive » (Mt 16:24).
Cette pratique n'est pas du dualisme manichéen. Le corps n'est pas mauvais en lui-même puisque le Verbe s'est incarné et le ressuscité glorifié possède un corps. Mais le corps, blessé par le péché originel, porte en lui des inclinaisons désordonnées. La sensualité, l'orgueil des sens, la recherche effrénée du plaisir constituent autant d'obstacles à la vie spirituelle.
La mortification n'annihile pas les sens mais les purifie. Elle tempère les appétits aveugles, rétablit l'ordre rationnel, ordonne le sensible au spirituel. C'est un travail de rédemption du corps lui-même en vue de sa transfiguration glorieuse.
Les formes principales de mortification
La mortification de la vue proscrit les spectacles vains, les images contraires à la chasteté, les curiosités intellectuelles stériles. Saint Jérôme recommandait au moine de baisser les yeux. Certains saints se bandaient les yeux pour les préserver des distractions. En notre époque de médias envahissants, cette mortification revêt une acuité nouvelle.
La mortification de l'ouïe consiste à fuir les discours oiseux, les musiques excitant la sensualité, les commérages et calumnies. Le silence est un compagnon de la prière profonde. Écouter longuement les vaines paroles dissipe l'esprit et refroidit la piété.
La mortification du goût passe par la tempérance alimentaire. Non pas le jeûne absolu ou l'émaciation du corps, mais la maîtrise de l'appétit sensible : accepter un aliment simple, refuser parfois un mets apprécié, jeûner le mercredi et vendredi comme le préconisait autrefois l'Église. Le repas devient acte d'obéissance à Dieu plutôt que recherche effrénée du plaisir.
La mortification du toucher implique le renoncement aux molles commodités, aux vêtements trop doux, à la recherche du confort. Jadis, les pénitents portaient le cilice, chemise rude piquante. Aujourd'hui, une simple chambre sobre, un lit sans luxe, peut suffire pour mortifier cette tendance du corps à rechercher le bien-être.
La mortification de l'odorat demande à refuser les parfums enivrants, les encens superflus recherchés pour la vanité. Accepter les mauvaises odeurs sans dégoût manifeste une magnifique humilité.
L'ordre et la prudence dans la mortification
Saint Thomas d'Aquin enseigne que la mortification doit obéir à la prudence. Le zèle démesuré du débutant peut détruire le corps sans sanctifier l'âme. Nombreux sont les solitaires qui, après des années d'excès ascétiques, devenaient stériles spirituellement, desséchés plutôt que purifiés.
L'Église demande à ce que toute mortification extraordinaire soit soumise à un confesseur avisé. Le vœu de mortification ne peut pas précéder l'obéissance au directeur spirituel. La volonté propre est souvent la plus grande tentation de l'ascète, car elle se revêt de l'apparence de la vertu.
La mortification doit proportionner sa rigueur à l'état de vie. Un moine trappiste acceptera plus d'austérité qu'un père de famille. Un apôtre enseignant doit conserver ses forces. La mortification n'est jamais fin en elle-même mais moyen : elle dépend de la charité et de l'amour qui animent le cœur.
Les fruits spirituels de la mortification
Le premier fruit est la pureté du cœur. En maîtrisant les sens, l'âme accède à une clarté spirituelle, une vision plus lucide de la vérité. Les passions ne brouillent plus le jugement. Comme l'affirme saint Jean de la Croix, la mortification illumine.
Le second fruit est l'humilité. En débutant un jeûne, un ascète apprend son faiblesse naturelle, sa dépendance de Dieu, son indignité. L'orgueil ne peut survivre à la conscience de ses limites. L'humilité est le terreau où germe la sainteté.
Le troisième fruit est la liberté spirituelle. Celui qui ne peut pas renoncer aux plaisirs sensibles reste esclave de ses passions. Par la mortification, l'âme acquiert une maîtrise d'elle-même, une liberté d'enfant de Dieu non plus asservie aux instincts bas mais gouvernée par la raison et l'amour divin.
Enfin, la mortification réparatrice pour nos péchés et ceux du monde. Unie à la Passion du Christ, elle acquiert une puissance de rédemption. Le sacrifice personnel devient participation au mystère de la Croix, corédemption avec le Christ.
La mortification dans la vie contemporaine
Le monde moderne tend à magnifier le corps, le confort, le bien-être. La mortification y apparaît comme archaïque, masochiste, contraire à la dignité humaine. Mais la sagesse chrétienne la défend comme acte d'amour libérateur.
Le chrétien d'aujourd'hui peut mortifier son corps sans grande austérité extérieure. Se lever tôt pour prier. Refuser un plaisir TV ou internet par obéissance à Dieu. Accepter sans murmure les rigueurs climatiques. Se priver d'une gourmandise habituelle. Servir le prochain sans attendre reconnaissance.
La mortification n'est jamais spectacle ou prétention. Elle se fait cachée, entre le pénitent et Dieu. « Que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta main droite » (Mt 6:3). Elle épanouit l'âme bien plus qu'elle n'amaigrit le corps.
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