La matière considérée sous une quantité déterminée, principe d'individuation chez Thomas d'Aquin.
Introduction
La materia signata quantitate (matière signée ou marquée par la quantité) constitue l'une des contributions les plus originales et subtiles de Thomas d'Aquin à la métaphysique médiévale. Cette notion répond à la question fondamentale de l'individuation : comment distinguer un individu d'un autre si tous deux partagent la même essence spécifique ? Comment la nature commune du cheval se particuliarise-t-elle en Bucéphale ou en Rocinante ?
La réponse thomiste affirme que c'est la matière, non pas en tant qu'elle est pure indétermination métaphysique, mais en tant qu'elle est envisagée sous une quantité déterminée, qui constitue le principe par lequel l'essence commune devient singulière et unique. Cette doctrine, fruit d'une réflexion profonde sur les textes aristotéliciens, articule l'être et le devenir, l'essence et l'existence, l'universel et le particulier.
La Matière Première
Concept et Caractéristiques
Pour comprendre la materia signata quantitate, il faut d'abord saisir ce qu'est la matière première dans la philosophie thomiste. La matière première n'est pas un corps ou une substance préexistante, mais un principe métaphysique fondamental, un sujet ontologique pur, complètement dénué de forme, de qualité et de détermination. Elle est pure potentialité, susceptible de recevoir n'importe quelle forme substantielle.
La matière première existe uniquement en tant que composée avec une forme ; elle ne peut jamais être donnée en elle-même. C'est pourquoi Aristote la désignait comme étant ontos ouk on — ce qui n'est pas véritablement un être en soi, mais seulement un principe constitutif de l'être composé.
Universalité de la Matière Première
Puisque la matière première est absolument indéterminée, elle est de facto universelle. Toute matière première pourrait théoriquement recevoir n'importe quelle forme. Aucune portion de matière première n'est par elle-même plus apte qu'une autre à recevoir une forme particulière. En ce sens, la matière première ne peut en elle-même pas être le principe d'individuation, car elle manque précisément de cette détermination qui distingue un individu d'un autre.
La Quantité comme Détermination
La Primauté de la Quantité
Dans le système des catégories aristotélicien tel que le reçoit Thomas d'Aquin, la quantité occupe une place spéciale. Elle est le premier accident qui se superpose à la substance ; elle est ce par quoi une substance reçoit ses dimensions, sa divisibilité, son extension spatiale. Avant même la qualité (qui détermine les propriétés des corps), avant même la relation, la quantité détermine la substance dans ses limites dimensionnelles.
La quantité est ce qui fait qu'une portion de matière est ici et maintenant, avec ces dimensions-ci plutôt que d'autres, occupant ce lieu-ci dans l'espace plutôt qu'un autre. C'est par la quantité que le matériel devient localisable, qu'il reçoit des coordonnées spatiales qui l'individualisent.
Quantité et Divisibilité
La quantité introduit également la divisibilité. La matière première, en elle-même indivisible, devient divisible lorsqu'elle est affectée de quantité. Cette matière-ci peut être divisée de cette manière-là, ce qui signifie qu'elle est constituée comme une portion distincte du tout. C'est cette divisibilité quantitative qui rend compte de la multiplicité : si plusieurs portions de matière occupent des lieux différents, c'est précisément parce que la quantité les détermine comme distinctes et séparées les unes des autres.
La Matière Signée Quantitate
Définition Précise
La materia signata quantitate ne désigne pas simplement la matière pourvue de quantité (ce serait une redondance, puisque toute matière dans l'univers créé possède la quantité). Elle désigne plutôt la matière envisagée précisément sous cet aspect : la matière en tant qu'elle est déterminée par cette quantité-ci, cette extensiospatiale-ci, cet « ici et maintenant » spécifique.
C'est une nuance subtile mais cruciale. La matière signée quantitate n'est pas une nouvelle substance ou une nouvelle réalité ajoutée au composé matière-forme. C'est plutôt la matière considérée précisément dans sa fonction individualisante, comme le principe par lequel l'essence universelle devient singulière.
L'Adjectif « Signée »
Le terme « signée » (signata) porte une charge sémantique importante. « Signum » en latin évoque à la fois le signe, la marque, et la détermination. La matière est « marquée » ou « signée » par la quantité comme un sceau marque la cire. Cette marque n'est pas accidentelle ou superficielle ; elle détermine intrinsèquement la matière dans sa nature, en la particularisant.
Matière Signée et Composition Hylomorphique
Dans le Composé Substantiel
Tout objet corporel, dans la philosophie thomiste, est constitué de matière et de forme substantielle. La forme informe une certaine portion de matière, et c'est de cette composition que résulte la substance concrète. Or, deux substances spécifiquement identiques (deux hommes, deux chevaux) se distinguent précisément parce que leurs formes infoment des portions distinctes de matière signée quantitate.
Chaque homme possède une âme rationnelle humaine — une forme spécifiquement identique chez tous les hommes — mais chaque âme informe une matière corporelle particulière, marquée par une quantité spécifique, localisée en ce corps-ci. C'est pourquoi Pierre et Paul, bien qu'ils partagent tous deux la nature humaine, restent deux individus distincts.
La Forme Substantielle et l'Individuation
Il est important de noter que dans la doctrine thomiste, la forme substantielle elle-même n'est pas le principe d'individuation direct pour les substances matérielles. La forme est génériquement le principe qui rend une chose ce qu'elle est (un homme plutôt qu'un cheval), mais elle n'est pas ce qui rend un homme distinct d'un autre homme. C'est la matière signée qui joue ce dernier rôle.
Pour les substances immatérielles, comme les anges, c'est la forme substantielle elle-même qui individualise. Mais ce n'est possible que parce que les anges ne sont pas composés de matière. Chez eux, l'absence même de matière signée signifie que chaque forme substantielle est unique et constitue sa propre espèce.
La Limite de la Matière Signée
Indépendance de l'Individuation
Un point crucial : la matière signée quantitate ne confère pas l'essence à la substance. Elle n'est pas ce qui fait qu'une chose est un homme plutôt qu'un animal. L'essence demeure le rôle de la forme substantielle. La matière signée détermine seulement comment une essence commune devient singulière, elle différencie les individus au sein d'une même espèce.
Cela explique pourquoi deux individus spécifiquement identiques peuvent être radicalement différents : la même forme informe des portions différentes de matière signée, ce qui crée non seulement une distinction numérique, mais aussi une diversité accidentelle considérable.
Persistance à Travers le Changement
La matière signée joue également un rôle important dans la compréhension de la persistance des individus à travers le changement accidentel. Lorsqu'un homme vieillit, ses qualités accidentelles se transforment considérablement. Comment reste-t-il cependant le même individu ? Parce que la matière signée qui le constitue individu demeure numériquement identique, bien que les accidents se renouvellent.
Distinctions Élémentaires
Matière Première, Matière Seconde, Matière Signée
Il importe de distinguer plusieurs niveaux :
- Matière première : pure potentialité, absolument universelle, indéterminée
- Matière seconde : la matière envisagée génériquement sous une forme (la matière de l'air, la matière du feu)
- Matière signée quantitate : cette matière-ci, déterminée par cette quantité-ci, ce qui constitue cet individu-ci
La matière première ne peut être connue qu'abstraitement, par réduction des accidents. La matière seconde peut être considérée universellement. Seule la matière signée est réellement individualisée et singulière.
Implications Ontologiques
Le Réalisme Modéré
La doctrine de la matière signée quantitate soutend un réalisme modéré des essences. Les natures ou essences spécifiques sont réellement universelles — la nature humaine convient à tous les hommes de la même façon. Cependant, cette universalité n'est jamais donnée autrement qu'incarnée dans des individus singuliers, constitués par une matière signée particulière.
Cette position évite à la fois l'excessif platonisme (qui dirait que les essences existent séparément du monde matériel) et le nominalisme radical (qui nierait toute réalité à l'essence commune).
La Causalité Matérielle
La matière signée est aussi porteuse d'efficacité causale. C'est partiellement par la structure matérielle particulière d'un individu que ses opérations sont déterminées. La composition matérielle de ce corps-ci affecte comment cet individu agit et pâtit. La matière n'est donc pas un principe purement passif ; elle contribue activement à la détermination des opérations.
Application aux Substances Composées
Les Corps Inanimés
Pour les minéraux et les corps inorganiques, la matière signée quantitate est le principe d'individuation. Deux cristaux de quartz, bien qu'ils partagent la même nature spécifique (tous deux sont du quartz), sont deux individus distincts en raison de leurs compositions matérielles particulières et de leurs quantités déterminées distinctes.
Les Vivants
Pour les êtres vivants, la situation se complexifie du fait de la continuité de la matière à travers la croissance et la nutrition. Un arbre grandit, absorbe de la matière nouvelle, mais demeure le même individu. C'est parce que la matière signée qui constitue l'arbre change graduellement sous la direction de la forme substantielle (l'âme végétale), qui demeure numériquement identique et maintient l'unité de l'individu.
Les Êtres Humains
Chez l'homme composé d'âme et de corps, la matière signée constitue le corps particulier informé par cette âme-ci. L'âme rationnelle, immatérielle en son essence, s'unit à une matière corporelle spécifiquement déterminée. C'est cette union intime et particulière qui rend chaque homme un individu distinct de tous les autres.
Débats Scolastiques Ultérieurs
Critique et Variantes
Bien que dominante dans la scolastique thomiste, la doctrine de la matière signée a été critiquée et remodifiée par d'autres écoles. Duns Scotus, comme on l'a mentionné, préférait invoquer un principe positif distinct appelé haecceité. D'autres, comme Guillaume d'Occam, questionnaient la nécessité d'invoquer un principe spécial d'individuation, soutenant que les individus singuliers sont ontologiquement plus fondamentaux que les essences universelles.
Continuité et Évolution
Néanmoins, la notion de matière signée a persisté et a été réelaborée par les commentateurs thomistes. Elle a fourni un cadre conceptuel stable pour penser la relation entre l'universel et le particulier, une relation qui demeure l'une des plus fondamentales et des plus énigmatiques de la métaphysique.
Pertinence Contemporaine
Questions Modernes sur l'Identité
Bien que formulée en termes aristotéliciens, la doctrine de la matière signée anticipe certaines préoccupations de la philosophie analytique contemporaine. Comment un objet persiste-t-il à travers le temps et le changement ? Qu'est-ce qui fait qu'un corps reste numériquement le même corps ? Ces questions, centrales dans les débats actuels sur l'identité des objets matériels et sur la persistance, trouvent une résonance avec la pensée thomiste de la matière signée.
Matérialisme et Matière
La doctrine thomiste de la matière, loin du matérialisme vulgaire qui confond matière et matérialité, propose une compréhension nuancée du rôle de la matière. La matière n'est pas l'ultime réalité, mais un principe coéternel avec la forme. Cette vision pourrait offrir une ressource pour les discussions contemporaines sur le rapport entre la matière et la forme, entre le physique et le non-physique.