Le substrat sans détermination propre qui reçoit la forme, concept clé de la hylomorphisme.
Introduction
La matière première (materia prima) est l'un des concepts les plus abstraits et les plus profonds de la métaphysique scolastique. Hérité d'Aristote et développé par Thomas d'Aquin, ce concept désigne le substrat ultime, le principe matériel fondamental qui existe sous toute réalité corporelle. Contrairement à la matière sensible que nous voyons et touchons — le bois, la pierre, le métal — la matière première est une pure potentialité, sans aucune détermination propre, sans aucune forme actuelle. Elle est le principe purement réceptif qui reçoit la forme et devient ainsi une créature actualisée. Sans la matière première, il n'y aurait pas de distinction entre essence et existence dans les créatures, et le monde aurait une nature diamétralement opposée à celle qu'il possède réellement.
Définition et Essence de la Matière Première
La Matière Première comme Pure Potentialité
La matière première est la potentialité absolue en l'ordre matériel. Elle n'est rien en acte, mais elle est capable de recevoir toute forme substantielle. Elle est le principe qui demeure inchangé sous toutes les transformations des choses corporelles, le substrat ultime qui persiste même quand les formes changent.
Cette matière première ne possède aucune qualité, aucune propriété, aucune forme en elle-même. Elle n'est ni blanche ni noire, ni chaude ni froide, ni grande ni petite. Elle ne peut exister isolément, détachée de toute forme. Elle est en quelque sorte l'absence absolue de détermination, l'indéterminé qui ne peut avoir d'existence propre que par l'union avec la forme qui la détermine.
Thomas d'Aquin affirme que la matière première ne peut être connue en elle-même qu'analogiquement, par comparaison avec la forme. Elle ne peut être objet de connaissance directe, car la connaissance porte toujours sur les choses en tant qu'elles sont déterminées par une forme. C'est pourquoi on dit que la matière première est connue par abstraction, en retirant mentalement toutes les formes sensibles pour atteindre ce substrat intemporel qui les reçoit.
La Distinction entre Matière Première et Matière Sensible
Il est essentiel de distinguer la matière première de la matière sensible. La matière sensible est la matière déjà informée par certaines propriétés sensibles — la couleur, la température, la densité. Par exemple, le bois qui compose une table est une matière sensible ; il possède déjà certaines qualités qui le rendent perceptible aux sens.
La matière première, en revanche, est le principe qui persiste sous tous ces changements de formes sensibles. Quand le bois est transformé en charbon par la combustion, ou en cendre par la décomposition, c'est la même matière première qui reçoit des formes différentes. C'est ce substrat invisible et impalpable qui demeure identique malgré les transformations radicales de la substance.
L'Hyléomorphisme : Union de Matière et de Forme
Le concept de matière première s'inscrit dans le cadre plus large de l'hyléomorphisme (du grec "hylé" = matière, et "morphé" = forme). L'hyléomorphisme affirme que tout corps corruptible est composé de deux principes : la matière première (le principe matériel) et la forme substantielle (le principe formel).
Ces deux principes sont mutuellement dépendants et inséparables. Aucun ne peut exister sans l'autre. La forme ne peut pas subsister sans la matière qui la reçoit et l'actualise ; la matière première, inversement, n'a pas d'existence actuelle sans la forme qui la détermine. Ensemble, matière première et forme constituent l'essence concrète d'une substance composée.
Les Différents Niveaux d'Actualisation
Matière et Forme au Niveau Substantiel
Au niveau substantiel, qui est le plus fondamental, la matière première reçoit la forme substantielle qui définit ce qu'une chose est essentiellement. La forme substantielle d'un homme, c'est son âme rationnelle. C'est cette forme qui fait que la matière première organisée selon un certain ordre devient un homme plutôt qu'un animal ou une plante.
Quand un homme meurt, la forme substantielle se sépare de la matière première, et ce qui reste n'est plus un homme mais un cadavre. La matière première qui composait cet homme demeure, mais privée de sa forme spécifique, elle ne possède plus l'unité et l'organisation qui caractérisaient l'être humain. La matière première est ainsi le principe de continuité ; c'est la même matière qui était vivante qui devient morte, mais elle reçoit une forme différente.
Matière et Forme au Niveau Accidentel
Au-delà du niveau substantiel, la matière déjà informée par une forme substantielle peut recevoir des formes accidentelles. Un homme blanc devient noir ; un bois dur devient mou. Ces changements ne transforment pas la nature substantielle de la chose (elle reste homme, elle reste bois), mais ils modifient ses propriétés accidentelles.
Dans ces transformations accidentelles, il y a également une matière et une forme : la matière est le sujet qu'on appelle "matière seconde" (materia secunda), c'est-à-dire la substance informée par sa forme substantielle, et la forme est l'accident qui la détermine de manière secondaire. L'homme qui était blanc reçoit maintenant la forme noire ; le bois dur reçoit la forme de dureté réduite.
L'Argument de la Composition Matière-Forme
La Distinction d'Essence et d'Existence
La distinction entre matière première et forme s'accompagne d'une autre distinction fondamentale : celle entre l'essence et l'existence. L'essence est la quiddité d'une chose, ce qu'elle est (son "quiddité" signifie littéralement "quoi" — quid). L'existence est l'acte par lequel cette essence a l'être réel.
Dans les créatures, l'essence et l'existence sont distinctes. L'essence d'une créature — ce qu'elle est — n'inclut pas nécessairement son existence. Un triangle possède une essence (trois angles dont la somme égale 180 degrés), mais cette essence n'existe que mentalement ou réellement selon qu'elle est actualisée. L'essence d'un homme n'inclut pas l'existence ; il y a une multitude d'hommes possibles, mais seuls ceux qui sont actuellement créés possèdent l'existence réelle.
Cette distinction d'essence et d'existence reflète la composition de matière première et de forme. Tout comme la matière première ne peut exister sans la forme, l'essence ne peut avoir l'être sans l'existence qui l'actualise. Ce principe est fondamental à la théologie thomiste : seul Dieu est son propre existence (Ipsum Esse Subsistens). En Dieu, essence et existence sont identiques. Dans toute créature, ils sont réellement distincts, et c'est cette distinction qui manifeste le caractère composé, fini, dépendant de toute créature.
Les Qualités et les Limites de la Matière Première
L'Indivisibilité et l'Unicité
Bien que la matière première soit dénuée de forme, elle possède néanmoins certaines propriétés métaphysiques remarquables. Elle est indivisible en tant qu'elle est dépourvue de toute détermination. La division appartient à la forme et aux propriétés accidentelles, non à la matière première elle-même.
De plus, il y a une unique matière première commune à tous les corps corruptibles. Cette unicité ne signifie pas que la matière première soit une entité unique dans l'espace, mais plutôt que c'est le même principe substratif qui existe dans toutes les créatures matérielles. Toute matière sensible est ultimement composée de cette même matière première qui reçoit différentes formes selon les différentes créatures.
La Nécessité Métaphysique de la Matière Première
Pourquoi avons-nous besoin du concept de matière première ? Thomas d'Aquin répond que sans ce concept, on ne pourrait pas rendre compte de plusieurs phénomènes métaphysiquement fondamentaux.
D'abord, sans matière première, on ne pourrait pas expliquer comment une substance peut changer de forme substantielle. Si le bronze cesse d'être du bronze pour devenir du fer, il faut un substrat qui demeure à travers ce changement. Ce substrat ne peut pas être une substance complète et actuelle, car alors il ne changerait pas ; ce doit être une matière première potentielle.
Deuxièmement, sans matière première, on ne pourrait pas justifier la composition d'essence et d'existence que Thomas d'Aquin considère comme caractéristique de toute créature. L'existence ne peut actualiser une essence que s'il existe un principe matériel capable de recevoir cette actualisation.
Troisièmement, le concept de matière première rend compte de la hiérarchie des êtres. Les créatures corporelles, composées de matière première et de forme, sont nécessairement finies et limitées. Les créatures spirituelles, dépourvues de matière première, sont moins limitées mais toujours finies parce que leur essence n'est pas leur existence. Seul Dieu, Acte pur sans composition d'aucune sorte, est Infini.
La Matière Première dans la Cosmologie Médiévale
Le Problème de la Génération et de la Corruption
La cosmologie thomiste était confrontée à la question : comment les choses peuvent-elles venir à l'être et cesser d'être ? Si une substance était purement forme et acte, elle ne pourrait ni naître ni mourir, car elle serait éternelle et invariable. Mais l'observation montre que les choses naissent et périssent constamment.
La réponse réside dans la matière première. Une créature composée de matière première et de forme peut recevoir et perdre la forme. Sa génération consiste en l'actualisation de la matière première par l'arrivée d'une nouvelle forme substantielle ; sa corruption consiste en la privation de cette forme. Entre la génération et la corruption, la matière première persiste comme le substrat permanent.
La Succession des Formes
Dans la physique médiévale, on imaginait une succession et une hiérarchie des formes. Quand la matière première reçoit la forme du minéral, elle a une certaine actualité ; quand elle reçoit la forme du végétal, elle monte dans l'échelle de l'être ; quand elle reçoit la forme du sensible animal, elle s'élève davantage ; quand enfin elle reçoit la forme de l'homme, elle atteint le degré le plus élevé de perfection dans l'ordre matériel.
Ces différentes formes ne sont pas simplement des arrangements quantitatifs des mêmes éléments, mais des principes de détermination fondamentalement différents. C'est pourquoi la matière première était nécessaire comme concept : elle permettait de rendre compte de cette multiplicité qualitative de formes tout en préservant l'unité du substrat matériel.
Les Critiques Modernes et la Pertinence Contemporaine
La Critique de la Matière Première
À partir de la science moderne, en particulier avec l'émergence de la chimie et de la physique atomique, le concept de matière première a été progressivement abandonné. La science moderne préfère traiter la matière comme un ensemble de particules élémentaires possédant des propriétés définies (masse, charge, spin, etc.). Il n'existe pas dans la science moderne de "matière première" dépourvue de toute propriété.
Certains philosophes scolastiques du début de la Modernité, comme le Père Suarez, ont d'ailleurs revisité le concept de matière première, la rendant moins éthérée et plus conforme à la matière sensible réellement connue.
La Pertinence Philosophique
Néanmoins, le concept de matière première conserve une pertinence philosophique profonde. Il exprime une vérité métaphysique que la science empirique ne réfute pas : que toute créature matérielle est finie, limitée, composée, et que cette composition reflète une dépendance envers un principe d'actualisation qui transcende la matière elle-même. Même si la science moderne ne parle pas explicitement de matière première, elle reconnaît que la matière existe en de multiples états et formes, ce qui presuppose une certaine potentialité substrative.
De plus, le concept de matière première comme potentialité pure peut être envisagé comme un outil conceptuel pour exprimer la notion de composabilité fondamentale de la réalité matérielle. Toute matière est capable de recevoir des formes diverses, d'être structurée différemment. C'est cette potentialité que le concept de matière première tente de capturer métaphysiquement.