La question de la justice qui doit régir les relations entre les nations constitue un enjeu fondamental de la théologie morale et de la philosophie politique. Saint Thomas d'Aquin, dans sa sagesse infinie, nous a transmis les principes inébranlables qui doivent gouverner ces rapports entre peuples, fondant sa doctrine sur la loi naturelle gravée par Dieu dans le cœur de tout homme et de toute communauté humaine.
Les Fondements Thomistes de la Justice Internationale
Pour comprendre la doctrine de Saint Thomas concernant la justice entre nations, il faut d'abord saisir sa conception de la justice elle-même. La justice est la vertu morale qui rend à chacun ce qui lui est dû. Appliquée aux relations internationales, cette définition implique que chaque nation, en tant que communauté politique constituée, possède des droits que les autres nations doivent respecter, et réciproquement, elle a des obligations envers elles.
Saint Thomas enseigne que la justice commutative—celle qui règle les échanges entre particuliers—trouve son équivalent dans les relations entre États. Tout comme un individu ne peut spolier un autre, une nation ne peut, sans péché grave, dépouiller une autre nation de ses biens légitimes, de son indépendance ou de son droit à l'autodétermination. Cette justice repose sur un principe immuable : tout acte injuste demeure injuste, peu importe qu'il soit commis par un individu ou par une collectivité.
La Loi Naturelle et les Nations
La base de la doctrine thomiste est la loi naturelle, cette loi écrite par la nature même des choses et par Dieu dans le cœur de toute créature raisonnable. Cette loi naturelle s'applique non seulement aux individus mais également aux collectivités, car les nations sont composées d'êtres humains soumis à cette même loi éternelle.
Chaque nation, en tant que corps politique constitué, possède le droit naturel de pourvoir à sa subsistance, de développer son économie, de défendre son intégrité territoriale et d'assurer le bien commun de ses membres. Ces droits ne sont pas accordés par les puissances étrangères ; ils découlent de la nature même de la réalité politique. Une nation qui naît, qui se constitue en une communauté politiquement organisée, possède ipso facto des droits que nul ne peut légalement lui ravir.
L'Ordre Hiérarchique Naturel entre les Peuples
Saint Thomas reconnaît que parmi les nations, il existe un ordre naturel fondé sur la vertu, la capacité de gouvernement et le développement. Cependant, cet ordre hiérarchique ne confère à aucune nation le droit de dominer ou d'exploiter les autres. Un prince plus sage peut exercer un magistère pédagogique, mais jamais un dominium oppressif.
La civilisation chrétienne, dans son apogée médiéval, comprenait cette vérité : l'Empereur et le Pape possédaient une certaine autorité universelle, mais cette autorité visait le bien commun de la chrétienté entière, et non l'enrichissement personnel ou l'expansion territoriale. L'autorité, selon Saint Thomas, doit toujours servir le bien de ceux qui lui sont soumis.
Le Droit des Gens et les Principes Éternels
Le droit des gens (ius gentium), distinct du droit civil particulier à chaque nation, représente l'ensemble des principes que tous les peuples reconnaissent. C'est ce qui unit l'humanité au-delà des frontières. Parmi ces principes, on trouve :
Le Respect de la Souveraineté : Chaque nation a le droit de se gouverner selon sa conscience et ses lois, pourvu qu'elles ne violent pas les principes éternels de la justice et de la moralité.
L'Intégrité Territoriale : Nul ne peut légalement conquérir ou annexer le territoire d'une autre nation sans cause juste et grave.
La Bonne Foi dans les Traités : Les engagements pris entre nations doivent être tenus sacrément. La parole donnée constitue une obligation morale inviolable.
L'Aide Mutuelle en Cas de Calamité : Les nations prospères ont l'obligation de charité envers les peuples victimes de famines ou de catastrophes naturelles.
Les Obligations Morales de la Puissance
Celui qui possède le pouvoir engage sa responsabilité morale de manière plus grave encore. Une nation puissante ne peut impunément violer les droits des nations faibles. Saint Thomas enseigne que la responsabilité est proportionnée à la puissance : celui qui a le pouvoir de faire régner la justice porte le poids plus lourd s'il y faillit.
Les guerres entreprises sans juste cause, pour la conquête ou l'enrichissement, constituent un péché mortel. Le magistrat—qu'il soit prince ou chef d'État—qui expose son peuple à la mort pour satisfaire son ambition personnelle commet une injustice grave envers ceux qu'il gouverne et envers ceux qu'il attaque injustement.
La Limite de l'Absolutisme Politique
La doctrine thomiste rejette catégoriquement l'idée que la raison d'État puisse justifier n'importe quel acte. L'État, aussi puissant soit-il, demeure assujetti à la loi morale. Un contrat injuste reste injuste, même s'il est signé entre puissances. L'exploitation, même légalisée par des traités inéquitables, demeure intrinsèquement mauvaise.
Cela signifie que les arrangements coloniaux, les impositions économiques délibérément injustes, et les traitements discriminatoires infligés à une nation faible par une nation forte contredisent la loi éternelle de Dieu et exposent les responsables au jugement divin.
La Vertu de la Prudence dans les Affaires Internationales
Saint Thomas insiste sur la prudence comme vertu cardinale dans la conduite des affaires d'État. La prudence n'est pas la lâcheté ; c'est le discernement qui consiste à évaluer justement les circonstances et à choisir les moyens vraiment appropriés aux fins légitimes.
Un dirigeant prudent cherche d'abord à préserver la paix, non par faiblesse, mais par sagesse. Il comprend que la violence engendre la violence, que l'injustice crée des rancunes durables. Il cultive plutôt la diplomatie, le commerce équitable et les alliances respectueuses comme moyens de maintenir l'ordre international.
Conclusion
La doctrine thomiste sur la justice entre nations demeure d'une actualité frappante. Elle nous enseigne que la morale s'applique intégralement aux relations internationales : ni les États ni les peuples ne peuvent se soustraire aux exigences de la justice, de la charité et du respect du droit naturel. C'est sur ces fondations immuables que doit se construire un ordre international véritablement juste et durable, ordonnée au bien commun de toute la famille humaine créée par le Dieu unique et reconnaissante de sa providence universelle.