L'ivresse spirituelle demeure parmi les états mystiques les plus profonds et les plus déroutants pour l'âme pèlerine. Cette ébriété de l'amour divin, que les Pères de l'Église nommaient sobria ebrietas (ivresse sobre), constitue une grâce extraordinaire où l'âme, vaincue par l'excès de l'amour divin, semble perdue dans une exaltation mystique apparemment contradicatoire : lucidité et étourdissement, conscience et oubli, raison et délire fusionnent dans un paradoxe salvifique.
L'ébriété divine selon les Pères du désert
Les ascètes du désert égyptien et palestinien ont largement médité ce phénomène. Saint Antoine le Grand rapportait des visions où l'âme, inondée de lumière divine, semblait dépossédée de ses facultés ordinaires. Les Apophthegmes des Pères transmettent maints récits d'anachorètes saisis par une joie si intense qu'ils dansaient ou criaient dans le désert, ivres de la présence de Dieu.
Saint Grégoire de Nysse décrivait magnifiquement cet état : Moïse s'engage dans le nuage divin, abandonnant ce qui apparaît, embrassé par l'obscurité invisible, s'unissant ainsi à Celui qui est invisible. Cette ivresse mystique est passage au-delà du sensible et du raisonnable, entrée dans les ténèbres lumineuses de la Divinité.
Le monachisme oriental, codifié dans la Philocalie, voit l'ivresse spirituelle comme fruit de l'hésychasme (quiétude), de la répétition continuée de la prière du cœur. L'âme enivrée demeure cependant lucide, transparente à la gloire divine qui l'habite.
La sobria ebrietas : ivresse et sobriété réunies
Le paradoxe fécond de sobria ebrietas résume l'essence de cet état. L'âme est enivrée, certes - enivrée par l'amour, par la lumière, par la présence du Très-Haut - mais non point dépossédée de sa raison. Au contraire, elle atteint une perspicacité surhumaine, une science infuse des choses divines, une clarté surpassant toute dialectique.
C'est l'ivresse du vin nouveau de la Grâce, dont parle saint Paul : "Soyez remplis de l'Esprit" (Éph 5:18), formule jointe à celle du remplissage du vin. Non comparaison triviale mais indication d'une transformation analogue : comme le vin délète la conscience ordinaire pour libérer la langue et détendre le cœur, ainsi l'Esprit délète les préoccupations terrestres pour libérer l'esprit de l'âme et détendre le cœur vers son Créateur.
Mais là s'arrête l'analogie. L'ivresse du vin corrompt finalement la raison et l'action morale. L'ivresse spirituelle les perfectionne. L'âme enivrée de Dieu agit avec lucidité surhumaine, discernement profond, sagesse transcendante. Elle demeure sobria (sobre, lucide) dans son ebrietas (ivresse).
Manifestations et phénomènes
L'ivresse spirituelle engendre parfois des phénomènes sensibles : une chaleur délicieuse envahissant le corps, une légèreté mystérieuse, une incapacité à parler tant la gorge se serre d'amour. Le corps lui-même participe à l'état de l'âme. Certains mystiques rapportent avoir dû s'appuyer pour rester debout, accablés par le poids de la gloire divine. D'autres décrivent une ineffable douceur, une suavité qu'aucune delectation terrestre ne saurait égaler.
Sainte Thérèse d'Avila parla de l'union transformante où la volonté de l'âme s'identifie tellement à celle de Dieu qu'elle en est enivrée. Saint Jean de la Croix décrivit la passivité divine, moment où Dieu agit seul en l'âme sans que celle-ci ne puisse rien faire que recevoir.
Le discernement des esprits
Cependant, l'ivresse spirituelle demande vigilance discernatrice. Les faux mystiques, les esprits séducteurs, peuvent contrefaire ces états. Le diable, "ange de lumière" (2 Co 11:14), sait se déguiser. D'où la nécessité d'un discernement des esprits rigoureux.
La vraie ivresse spirituelle produit des fruits : charité accrue, humilité profonde, détachement du monde, conversion des pécheurs, zèle apostolique, conformité croissante à la Passion du Christ. "Par leurs fruits vous les connaîtrez" (Mt 7:20).
Les faux états mystiques, au contraire, engendrent l'orgueil spirituel, le doute, la tiédeur ultérieure, l'égoïsme camouflé sous des paroles mystiques. Le faux prophète se reconnaît à ce qu'il exalte son propre nom, demande l'obéissance absolue, crée une secte autour de lui. Le vrai mystique, ébriété sacrée ou non, demeure humble serviteur de l'Église, obéissant au confesseur, se déméfiant de ses expériences.
L'ivresse et l'oubli de soi
Au cœur de l'ivresse spirituelle gît une mort à soi-même, une oubli de sa propre personne, un effacement total du moi. C'est pourquoi elle n'est jamais recherchée pour elle-même (ce qui la corromprait aussitôt) mais accueillie comme pure grâce, présent imprévisible du Bien-aimé.
L'âme enivrée oublie le monde, son corps, ses soucis, ses plans, sa réputation même. Elle ne pense qu'à Celui qui l'enivre. Ce désintéressement radical constitue le critère le plus sûr : l'âme enivrée ne cherche point à prolonger l'ivresse, n'en parle qu'avec réticence, préférerait servir dans l'aridité que jouir en l'oisiveté mystique.
La nuit obscure qui suit
Saint Jean de la Croix enseigna que la plus profonde ivresse spirituelle est souvent suivie de la plus profonde nuit obscure, période où Dieu se cache, où le mérite s'accroît par la dépossession. L'âme qui gouttera à l'ivresse divine mais refusera le chemin de la croix n'aura connu que vision d'une grâce dont elle fut peu digne.
L'alternance de consolations mystiques et de désolations purifiantes constitue la pédagogie normale de la sanctification. Dieu enivre pour attirer, puis se cache pour éprouver la fidélité. La vraie ivresse transforme : elle rend l'âme capable de souffrir sans ivresse, de servir sans douceur, de persévérer sans sensation.
Conclusion : le Vin du Cantique
L'ivresse spirituelle proclame l'excès de l'amour divin. Elle chante avec l'Épousée du Cantique : "Qu'il me baise des baisers de sa bouche... Car ton amour vaut mieux que le vin" (Ct 1:2-3). Cette ébriété sacrée rappelle à l'Église militante qu'elle est Épousée du Christ, aimée d'un amour surpassant toute intelligence.
Mais elle rappelle aussi que l'ivresse mystique, réelle et vérifiable qu'elle soit, ne constitue pas l'essentiel. L'essentiel demeure la charité infuse, la transformation croissante en Christ, l'accomplissement rigoureux du devoir d'état. L'ivresse passe. L'amour demeure. Et c'est cet amour, sobria ebrietas, qui forme le cœur du saint.
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