Ce qui fait qu'une substance est un individu distinct, débattu entre materia et signata quantitate.
Introduction
L'individuation est le problème fondamental de la métaphysique scolastique qui cherche à répondre à la question : qu'est-ce qui fait qu'une chose est un individu, distinct de tous les autres ? Comment une substance particulière devient-elle unique et singulière ? Ce problème, désigné en latin par le terme Principium Individuationis, a occupé une place centrale dans la pensée de Thomas d'Aquin et de ses successeurs.
La question n'est pas triviale : pourquoi ce cheval particulier est-il distinct de ce autre cheval alors que tous deux participent à la nature commune du cheval ? Qu'est-ce qui individualise chaque créature, chaque personne, chaque objet matériel ? Les réponses proposées par les scolastiques varient considérablement, certains affirmant que c'est la matière (materia), d'autres soutenant que c'est la matière sous une quantité déterminée (materia signata quantitate), d'autres encore invoquant la forme elle-même ou une combinaison de ces principes.
Le Problème Métaphysique
La Distinction entre l'Universel et le Particulier
La question de l'individuation surgit de la distinction fondamentale entre l'universel et le particulier. La nature spécifique du cheval est une essence universelle qui peut convenir à une infinité d'individus. Comment cette essence universelle devient-elle particulière et singulière dans chaque individu concret ? Il ne s'agit pas simplement d'une question logique ou épistémologique, mais d'une question véritablement ontologique : qu'y a-t-il dans la réalité même qui rend une chose unique et inremplaçable ?
L'Aporie Aristotélicienne
Aristote lui-même n'avait pas donné une réponse totalement explicite à cette question, ce qui a laissé aux scolastiques un problème fondamental à résoudre. Thomas d'Aquin, confronté aux textes aristotéliciens et à l'héritage avicennien, a dû élaborer une doctrine cohérente de l'individuation capable de rendre compte à la fois de l'unicité des créatures et de la réalité des essences.
Le Principe de la Matière
L'Hypothèse de la Matière Simple
Une première théorie, attribuée à certains Platoniciens et à quelques interprétations prématurées d'Aristote, propose que c'est la matière première en elle-même qui constitue le principe d'individuation. Selon cette vue, chaque individu est un agrégat particulier de matière première qui, par sa simple présence quantitativement déterminée, différencie chaque individu des autres. Chaque atome ou portion de matière première serait, de par son caractère unique et irremplaçable, le fondement de l'individualité de chaque créature.
Critique de cette Approche
Cependant, cette solution présente des difficultés majeures. La matière première, dans la conception aristotélico-thomiste, est en elle-même pure potentialité, absolument indéterminée, sans qualité ni quantité propre. Comment l'indéterminé pourrait-il être principe de détermination ? Comment ce qui n'a aucune qualité distinguante pourrait-il constituer le fondement de la singularité ? Comment expliquer également que deux substances composées de matière similaire peuvent être des individus distincts ?
La Matière Signée Quantitate
La Solution Thomiste
Thomas d'Aquin, soucieux de maintenir l'équilibre entre l'unicité des individus et la réalité de l'essence commune, propose une solution subtile : ce n'est pas la matière première seule qui constitue le principe d'individuation, mais la matière considérée sous une quantité déterminée, ce qu'il désigne par l'expression materia signata quantitate.
Explication de la Matière Signée
La materia signata quantitate est la matière envisagée non pas en tant qu'elle est pure potentialité (ce qui est le propre de la matière première absolue), mais en tant qu'elle est déterminée par une certaine quantité. La quantité, première des accidents dans la catégorie scolastique, est ce qui détermine une portion de matière comme étant ici et maintenant, distincte de toute autre portion. C'est la quantité dimensionnée, la matière dans ses dimensions particulières, qui constitue le principe d'individuation.
La Quantité comme Principe de Distinction
Pourquoi la quantité ? Parce que la quantité est le premier accident qui se superpose à la substance, celui par lequel la substance devient divisible et localisée dans l'espace. C'est par la quantité que la matière reçoit ses dimensions particulières, ses limites spatiales, son « ici et maintenant ». Chaque individu occupe une place unique dans l'espace et dans le temps, et c'est cette localisation quantitative qui le rend singulier et distinct de tous les autres.
Individuation dans les Différentes Catégories
Pour les Substances Corporelles
Pour les substances corporelles composées de matière et de forme, l'individuation se fait selon ce principe de matière signée quantitate. Le corps d'un homme est individualisé par sa forme humaine qui informe une certaine quantité déterminée de matière. C'est pourquoi deux hommes, bien qu'ils partagent la même essence spécifique humaine, restent des individus distincts : leurs corps matériels sont composés de portions différentes de matière, occupant des places différentes dans l'espace.
Pour les Substances Immatérielles
Cependant, pour les substances immatérielles telles que les anges, le principe de matière signée quantitate ne s'applique pas. Thomas d'Aquin affirme que chaque ange est individualisé par sa forme substantielle elle-même. Chaque ange est une essence distincte, son individualité coïncidant avec sa spécificité. Ainsi, le premier ange n'est pas simplement un individu de l'espèce angélique, mais constitue à lui seul une espèce.
Pour l'Âme Humaine
L'âme humaine présente un cas intermédiaire. Bien qu'immatérielle en elle-même, l'âme est la forme du corps et demeure intimement unie à une matière déterminée. L'individuation de l'âme suit donc un chemin particulier : l'âme individuelle est celle qui informe un corps matériel particulier, dont l'individuation dépend de la matière signée quantitate.
Débats et Controverses
Scotus et la Haecceité
Après Thomas d'Aquin, Duns Scotus proposera une alternative notable en affirmant que ce n'est pas la matière signée qui individualise, mais un principe positif spécifique appelé haecceité (du latin haec, ceci) — une formalité ultime qui rend chaque chose ceci et non pas cela. Selon Scotus, chaque individu possède une entité positiflue, distincte de son essence et de toute propriété accidentelle, qui le constitue comme l'individu précis qu'il est.
Débats au Sein de la Scolastique
D'autres écoles scolastiques ont proposé des variations : certains Dominicains suivaient étroitement Thomas d'Aquin, tandis que les Franciscains, influencés par Scotus, insistaient davantage sur un principe propre d'individuation indépendant de la matière. Ces débats, loin d'être purement académiques, engagent des conceptions radicalement différentes sur la nature même de la réalité.
Conséquences Métaphysiques
L'Unité et la Pluralité
La doctrine de l'individuation fonde la possibilité de concilier l'unité de la nature spécifique avec la pluralité des individus. Elle explique comment plusieurs choses peuvent être de la même espèce tout en restant distinctes. Cette conciliation est essentielle pour éviter à la fois l'excessif platonisme qui éclipserait l'importance des individus et le matérialisme qui nierait la réalité de l'essence.
L'Identité Personnelle
En théologie et en anthropologie, la doctrine de l'individuation revêt une importance capitale pour comprendre l'identité personnelle, la responsabilité morale et l'éternité de l'âme. Si les individus ne sont que des épiphénomènes superficiels d'une matière indifférenciée, comment justifier que chaque personne possède une destinée éternelle distincte ?
La Providence Divine
La théologie thomiste affirme que la Providence divine s'exerce sur chaque créature prise individuellement. Mais cette affirmation présuppose que les individus sont des réalités ontologiquement robustes, non des illusions. La doctrine de l'individuation fonde théologiquement cette conviction que Dieu connaît et gouverne chaque créature singulière.
Importance Contemporaine
Bien que formulée en langage médiéval et au cœur d'une métaphysique antique, la question de l'individuation demeure pertinente pour la philosophie contemporaine. Elle résonne dans les débats sur l'identité personnelle, la persistance dans le temps, la distinction entre essences et accidents, et la nature dernière de la réalité. Comment les individus conservent-ils leur identité à travers le changement ? Qu'est-ce qui rend une chose la même chose à travers le temps ? Ces questions, très actuelles dans la philosophie de l'esprit et de la métaphysique analytique, prolongent les interrogations médiévales sur le Principium Individuationis.