Si deux êtres ont les mêmes propriétés, ils sont identiques, appliqué à la métaphysique scolastique.
Introduction
Le principe d'identité des indiscernables, formulé par Leibniz, énonce qu'il ne peut exister deux choses distinctes qui posséderaient exactement les mêmes propriétés. Autrement dit, si deux êtres sont complètement indiscernables (c'est-à-dire qu'on ne peut les distinguer par aucune propriété), ils sont nécessairement identiques. Ce principe, bien qu'élaboré par la pensée moderne, trouve des racines profondes dans la métaphysique scolastique médiévale et offre une perspective nouvelle sur les questions d'individuation et d'identité.
La Formulation Leibnizienne du Principe
L'Énoncé Fondamental
Leibniz exprime le principe ainsi : « Il ne peut y avoir deux êtres qui ne diffèrent que numériquement (numero tantum) ». En d'autres termes, toute différence entre deux êtres doit correspondre à une différence dans leurs propriétés intrinsèques ou extrinsèques. Il ne peut exister deux êtres absolument identiques, mais numériquement distincts.
La Réciproque : Identité des Identiques
Le principe comporte également sa réciproque : si deux êtres sont identiques (ont exactement les mêmes propriétés), alors ils constituent un seul et même être. Cette réciproque transforme la question métaphysique de l'individuation : c'est l'ensemble des propriétés qui détermine l'identité d'une chose.
La Critique Scolastique de la Distinction Purement Numérique
La Position Aristotélicienne Classique
La scolastique médiévale admettait généralement la possibilité de choses numériquement distinctes mais spécifiquement identiques. Par exemple, plusieurs hommes possèdent la même essence humaine, mais diffèrent numériquement par leur matière individuelle signée.
Le Défi Leibnizien
Leibniz remet en question cette distinction purement numérique. Comment deux choses pourraient-elles différer uniquement par le nombre si elles possèdent exactement les mêmes propriétés ? La différence numérique doit avoir un fondement dans la réalité, c'est-à-dire dans une différence de propriétés.
L'Individuation et les Propriétés Individuelles
Le Principe Scolastique : Matière Signée
Pour la scolastique classique, ce qui distingue deux individus d'une même espèce est la « matière signée » — la matière corporelle marquée par des dimensions quantitatives précises. Deux hommes ont la même essence humaine, mais la matière différente qui les compose les rend individuellement distincts.
L'Extension Leibnizienne : Propriétés Complètes
Leibniz élargit cette perspective en affirmant que l'individualité d'une chose résulte de la totalité de ses propriétés, tant intrinsèques qu'extrinsèques. Il appelle « notion complète » l'ensemble de toutes les prédicats applicables à un être. Chaque substance individuelle possède une notion complète qui l'identifie de manière unique.
Les Propriétés Extrinsèques
La position leibnizienne met en évidence que certaines propriétés cruciales pour l'individuation sont extrinsèques, c'est-à-dire relationnelles. La position dans l'espace-temps, les relations à d'autres créatures, l'histoire événementielle d'une substance contribuent essentiellement à son identité.
Application à la Métaphysique Scolastique
La Notion Complète et l'Essence Individuelle
Le concept leibnizien de « notion complète » fait écho à la notion scolastique d'essence individuelle. Chez les deux pensées, c'est l'ensemble des propriétés (essentielles et individuelles) qui constitue ce qu'est une créature en son unicité.
Les Monades et les Individus Scolastiques
Leibniz introduit le concept de « monade » — substance simple et indivisible — comme fondement de l'individuation. Chaque monade possède une perspective unique sur l'univers (« aperception ») qui la distingue de toutes les autres. Cette approche s'articule avec la conception scolastique selon laquelle chaque créature possède une forme d'existence singulière et irremplaçable.
La Hiérarchie Créaturelle
Le principe d'identité des indiscernables s'harmonise avec l'ordre scolastique des créatures : puisque chaque créature possède un ensemble unique de propriétés et de relations, elle occupe une place singulière dans la hiérarchie ontologique.
Les Implications Métaphysiques
La Réalité de l'Individuation
Le principe affirme que l'individuation n'est pas une pure imposition de l'esprit, mais repose sur une différence réelle dans les propriétés. La distinction entre deux choses ne peut être seulement « numérique » et vide de contenu.
La Détermination Infinie
Chaque substance individuelle possède, selon Leibniz, une notion complète qui contient une infinité de prédicats. Cette conception rappelle la perspective scolastique selon laquelle chaque créature reflète d'une certaine manière la totalité de l'univers créé, puisque tout est lié et ordonné par la Providence divine.
L'Absence du Vide
Le principe implique qu'il n'existe pas de propriétés vides ou sans fondement dans la réalité. Chaque distinction concrète doit correspondre à une propriété réelle, c'est-à-dire à une manière dont la créature existe effectivement.
L'Individuation et le Problème des Futurs Contingents
La Prédétermination de la Substance
Si chaque substance possède une notion complète qui comprend la totalité de ses prédicats futurs, alors Leibniz doit concilier cette détermination infinie avec la contingence et la liberté humaine. Sa solution réside dans la distinction entre nécessité absolue et nécessité hypothétique.
L'Incompossibilité des Mondes Possibles
Leibniz affirme que si deux monades (créatures) ne peuvent être indiscernables, c'est que leurs propriétés appartiennent à des mondes différents. Chaque monde possible est un ensemble cohérent (composé) de monades, et l'identité des indiscernables explique pourquoi deux mondes distincts diffèrent nécessairement dans la composition de leurs substances.
Les Objections et Les Défenses
L'Objection Empiriste
La critique classique soutient qu'aucune observation empirique ne peut jamais démontrer que deux choses distinctes possèdent exactement les mêmes propriétés. Le principe demeure ainsi non-falsifiable empiriquement.
La Réponse Métaphysique
Leibniz répond que le principe exprime une vérité nécessaire, non contingente. C'est une loi métaphysique, non pas une vérité empirique. Si deux choses étaient absolument indiscernables, elles seraient, en tant qu'objets de pensée et d'existence, une seule et même chose.
L'Identité des Indiscernables et la Théologie Scolastique
La Connaissance Divine Totale
Appliqué à la théologie, le principe souligne que la connaissance divine de chaque créature en sa singularité est absolue et complète. Dieu connaît chaque substance dans son intégralité, avec toutes ses propriétés actuelles et possibles.
La Création Singulière
Le principe affirme que chaque créature est créée pour elle-même, avec une essence individuelle irremplaçable. Dieu ne crée pas des espèces vides, mais des êtres déterminés et singuliers, chacun avec une vocation qui lui est propre.
L'Unicité de Chaque Âme
Pour les scolastiques, cette doctrine renforce la conviction que chaque âme humaine est un être unique, individuel, doté d'une destinée singulière, réflexion particulière de la sagesse divine créatrice.
Le Principe en Analyse Contemporaine
Identité et Essence
Le principe d'identité des indiscernables soulève la question philosophique profonde : qu'est-ce qui constitue l'identité d'une chose ? Selon le principe, l'identité se réduit entièrement aux propriétés, qu'elles soient intrinsèques ou extrinsèques.
Les Critiques de Quine
Des philosophes modernes comme Quine ont remis en question le principe en le caractérisant de non-empirique et potentiellement vide. Cependant, sa pertinence persiste dans les débats sur l'identité personnelle et l'individuation.