Les propriétés transcendantales de l'être, omniprésentes et irréductibles à l'essence.
Introduction
L'identité et la différence constituent deux propriétés transcendantales fondamentales de l'être dans la métaphysique scolastique. Elles occupent une position privilégiée dans l'ordre des attributs de l'être, se situant aux côtés de l'unité, de la vérité et de la bonté. Contrairement aux attributs catégoriques qui appartiennent à des genres spécifiques, les transcendantaux se retrouvent dans tous les êtres et transcendent les limites des catégories aristotéliciennes. L'identité et la différence, loin d'être de simples abstractions logiques, possèdent une réalité ontologique profonde qui structure la totalité de la réalité créée.
Définition des Transcendantaux
Nature des Propriétés Transcendantales
Les propriétés transcendantales sont des perfections qui, contrairement aux propriétés accidentelles ou substantielles limitées, s'étendent à tous les êtres sans exception. Elles transcendent les divisions de l'essence en genres et espèces, et ne peuvent être contenues dans aucune catégorie particulière. Les transcendantaux énumérés traditionnellement dans la scolastique incluent : l'être (ens), l'unité (unum), la vérité (verum), la bonté (bonum), et plus particulièrement pour notre propos, l'identité et la différence.
Distinction par Rapport aux Propriétés Spécifiques
Alors que les propriétés spécifiques ne s'appliquent qu'à certains êtres ou à certaines catégories (comme la rationalité, propre aux hommes), les transcendantaux s'appliquent universellement. Chaque être, qu'il soit substances ou accident, simple ou composé, créé ou incréé (par analogie), participe aux propriétés transcendantales. Cette universalité n'implique pas une univocité totale, mais plutôt une analogie d'attribution, où les transcendantaux se réalisent selon le mode d'être de chaque créature.
L'Identité comme Transcendantal
Définition et Caractéristiques
L'identité, dans le sens métaphysique transcendantal, désigne la propriété par laquelle une chose est elle-même, distincte de toute autre réalité. C'est la propriété ontologique selon laquelle chaque être possède son propre mode d'être, sa propre essence et son individualité. L'identité n'est pas simplement l'absence de contradiction (ce qui serait une propriété logique), mais une perfection positive qui caractérise la réalité concrète de chaque créature.
Thomas d'Aquin et autres métaphysiciens scolastiques définissent l'identité comme l'indivision de l'être en lui-même. Chaque créature, en tant qu'elle existe, jouit d'une identité inviolable qui la constitue comme le sujet distinct qu'elle est. Cette identité est inséparable de l'existence elle-même : un être n'existe réellement que s'il possède son propre mode d'être, irréductible à celui des autres créatures.
L'Identité Numérique et L'Identité Formelle
La scolastique distingue entre plusieurs formes d'identité :
- L'identité numérique : Lorsqu'une réalité est identique à elle-même, telle qu'elle existe maintenant et à différents moments. Pierre aujourd'hui est numériquement identique à Pierre d'hier, bien qu'accidentellement modifié.
- L'identité formelle ou d'essence : Lorsque plusieurs attributs ou propriétés possèdent la même nature formelle. Par exemple, le triangle équilatéral et le triangle équiangle possèdent une identité formelle : ils expriment la même essence géométrique.
- L'identité analogique : La participation commune à une propriété transcendantale, qui s'applique à plusieurs êtres selon leur mode d'être respectif.
La Différence comme Transcendantal
Définition et Portée Ontologique
La différence, considérée comme propriété transcendantale, est la propriété par laquelle les êtres ne sont pas identiques les uns aux autres. C'est la réalité objective de la diversité et de la multiplicité dans le cosmos. Contrairement à la distinction formelle ou logique, la différence transcendantale repose sur une base ontologique : elle reflète les différentes perfections et modes d'être que possèdent les créatures.
La différence n'est pas une simple absence d'identité, mais une présence positive : chaque créature diffère des autres par sa propre perfection, son essence, ses accidents, et son mode d'opération. Cette différence est irréductible et constitutive de l'ordre de la création.
Types de Différence
La scolastique reconnaît plusieurs degrés et types de différence :
- La différence essentielle : Qui sépare les êtres par leur essence même. L'homme et l'ange se distinguent essentiellement, car ils possèdent des natures fondamentalement différentes.
- La différence accidentelle : Qui sépare les êtres par leurs accidents. Deux hommes différent accidentellement par leurs qualités, leurs dispositions temporelles et leurs opérations.
- La différence spécifique : Qui constitue une espèce comme distinct d'une autre à l'intérieur d'un même genre. L'homme et le cheval diffèrent spécifiquement, mais partagent le genre "animal".
- La différence générique : Qui sépare les genres. La substance et l'accident diffèrent génériquement, exprimant des modes fondamentalement distincts de l'être.
La Relation Dynamique Entre Identité et Différence
L'Unité dans la Multiplicité
Une des grandes intuitions de la métaphysique scolastique est que l'identité et la différence ne s'opposent pas, mais se complètent dans une harmonie profonde. L'univers créé réalise une unité dynamique : chaque créature possède son identité propre (unité dans soi-même), tout en se distinguant des autres créatures (multiplicité relative).
Cette harmonie reflète la sagesse divine. Dieu, dans sa parfaite science, conçoit un ordre merveilleux où chaque créature possède sa propre perfection et sa place unique dans le cosmos. L'identité et la différence travaillent ensemble pour constituer cette richesse inépuisable de la création.
Identité et Différence dans l'Essence et l'Existence
La relation entre identité et différence s'illumine particulièrement lorsque l'on considère la composition essence-existence chez les créatures. Chaque créature est identique à elle-même en tant que cette essence concrète reçoit l'existence. En même temps, chaque créature diffère des autres par son essence particulière et sa manière propre de recevoir l'être.
L'essence constitue le principe d'identité (ce qui fait que Pierre est Pierre et non Jean), tandis que l'existence, en s'unissant à cette essence, actualise cette identité de manière unique et irremplaçable. L'union essence-existence est ainsi le fondement de l'identité concrète de chaque créature, tandis que la diversité des essences constitue la différence fondamentale entre les créatures.
Les Transcendantaux et les Attributs Divins
L'Identité et la Différence chez Dieu
Bien que Dieu soit absolument simple et ne soit pas susceptible de multiplicité, les transcendantaux s'appliquent aussi, par analogie, à Dieu. Dieu possède une identité absolue : Son essence est son existence, Son essence est la plénitude de l'être (ipsum esse subsistens). Cette auto-identité divine est la source de toute stabilité ontologique dans la création.
Dieu, d'autre part, se distingue infiniment de la création. Cette différence n'est pas une limitation, mais l'expression de l'infinité divine. Dieu est différent de toute créature non parce qu'il lui manque quelque chose, mais parce qu'il possède une perfection infinie qui transcende immensément toute réalité créée.
La Causalité Divine et les Transcendantaux
L'identité et la différence jouent un rôle crucial dans la compréhension de la causalité divine. Dieu crée en projetant son idée éternelle, communicant son identité et sa perfection aux créatures selon leurs capacités respectives. Chaque créature reçoit une certaine participation à la perfection divine, tout en conservant sa différence radicale en tant que créature dépendante.
Cette théologie de la création préserve à la fois l'identité divine (Dieu ne perd rien en créant, reste en lui-même absolument identique) et la différence irréductible entre le Créateur et la créature.
Implications Épistémologiques et Méthodologiques
La Connaissance par Abstraction et Différenciation
La capacité de l'intellect humain à connaître repose sur sa capacité à appréhender l'identité et la différence. Nous connaissons les choses en saisissant ce qui les rend identiques à elles-mêmes (leur essence) et en les distinguant des autres réalités (par la différence). L'abstraction procède par une extraction de ce qui est commun (identité formelle) à plusieurs individus, tandis que la division procède par une reconnaissance des différences essentielles et spécifiques.
L'Ordre du Cosmos et la Diversité Organisée
La scolastique voit dans l'identité et la différence les principes de l'ordre cosmique. L'univers n'est pas un chaos, mais un ordre merveilleux où chaque créature possède sa place, sa perfection et son rôle propre. Cet ordre repose sur le fait que chaque créature est identique à elle-même (possède une essence stable et déterminée) tout en différant des autres (possède une perfection unique).
Cette compréhension sert de fondement à toute science naturelle et à toute métaphysique : on ne peut connaître que ce qui est déterminé et stable (identité), et on ne peut connaître la multiplicité que si l'on reconnaît les différences réelles entre les êtres.
Critiques et Développements Ultérieurs
Les Critiques Modernes des Transcendantaux
La philosophie moderne, particulièrement à partir de Descartes et de Kant, a remis en question la doctrine scolastique des transcendantaux. Descartes restreint les propriétés de l'être à des critères plus strictement logiques et mathématiques, tandis que Kant transfère les propriétés de l'être aux catégories de l'entendement. Ces développements reflètent un tournant vers une philosophie centrée sur le sujet et ses structures cognitives.
La Persistance de la Pensée Transcendantale
Malgré les critiques, la pensée transcendantale demeure influente dans les courants néo-scolastiques et thomistes du XXe et XXIe siècles. Des penseurs comme Étienne Gilson et Jacques Maritain ont revitalisé et approfondis la doctrine des transcendantaux, mettant en évidence sa pertinence pour une compréhension complète de la réalité.