« Goûtez et voyez combien le Seigneur est bon » (Ps 34:8). Cette parole du Psalmiste désigne bien plus qu'une métaphore poétique. Elle exprime la réalité substantielle de l'expérience mystique chrétienne : l'âme contemplative peut réellement goûter, percevoir sensiblement, déguster la bonté infinie de Dieu. C'est le mystère du goût spirituel, délectation savoureuse de la suavité divine.
La dégradation des sens dans le péché
L'homme déchu vit enfermé dans les sensations grossières. Ses sens externes, corrompus par le péché originel et les péchés personnels, s'attachent aux plaisirs charnels éphémères. La langue savourant les mets succulents, le palais recherchant délicatement les saveurs terrestres, entraînent l'âme dans l'oubli de Dieu.
Le péché originel a fermé le palais de l'âme. Comme l'homme devenu insensible aux vraies saveurs se délecte dans les poisons, l'homme charnel « goûte » les vanités du monde, les satisfactions déloyales, la douceur corrompue du vice. Son discernement gustatif s'est perverti. Il prend l'amertume pour la douceur, la mort pour la vie.
La pénitence, la mortification, la macération de la chair ont pour mission première de purifier ce sens dégradé. Jeûner n'est pas mépris de la créature, mais rééducation du palais spirituel. En se privant des mets délicats, le pénitent détache son goût du charnel et l'éduque à percevoir les vraies saveurs.
La purification du palais mystique
Saints Ignace de Loyola et François de Sales distinguaient précisément les goûts. Il existe des sweetnesses trompeuses qui séduisent l'âme charnelle, déguisées en consolations spirituelles. Le discernement des esprits demande une délicate discrimination, un exercice patient du jugement mystique.
L'âme qui progresse dans la vertu purifie son palais. Comme le gastronome affine son goût en rejetant les saveurs grossières, le contemplatif sanctifie ses sens intimes en les détournant de la corruption. La chasteté affûte le goût. L'humilité le subtilise. La charité l'oriente vers la Saveur unique.
Dieu lui-même, dans son amour pédagogique, retire progressivement à l'âme les consolations sensuelles. La dryness contemplative que dépeignent Jean de la Croix et Thérèse de Lisieux constitue une purification nécessaire. L'âme, sevrée de douceur, apprend à aimer Dieu pour Lui-même, non pour les émotions qu'Il produit.
Mais cette épreuve n'est pas définitive. Au sommet de la purification resplendit l'illumination.
La saveur de la Présence divine
Lorsque l'âme, suffisamment purifiée, s'abandonne à la contemplation infuse, survient l'expérience mystique ineffable : le goût véritable de la Divinité.
Ce n'est point sensation physique, quoique l'âme le perçoive comme saveur. C'est perception mystique, participation sensible à la suavité infinie. L'Esprit Saint, animant les puissances de l'âme, produit cette délectation contemplative insurpassable.
Saint Bernard de Clairvaux exalte le miel - symbole parfait de cette douceur divine. Le miel de la connaissance amoureuse de Dieu distille dans l'âme une suavité sans égale. Comme le miel contient tous les éléments nutritifs, comme sa douceur est pure et naturelle, ainsi le goût de Dieu nourrit l'âme entièrement, la sustente de Lui-même.
Sainte Thérèse d'Avila raconte comment, au septième château intérieur, l'âme entre en mariage spirituel. Elle y goûte le repos éternel, la suavité de la union hypostatique mystique. Ce repos n'est point torpeur mais intense activité amoureuse, frémissement perpétuel de la volonté embrasée.
Saint Jean de la Croix chante cette intimité paradoxale. Dans la nuit obscure où l'âme ne voit rien, elle goûte profondément. Cette saveur dépourvue de claire connaissance constitue la plus haute contemplation. L'âme devient capable de recevoir directement, sans intermédiaire discursif, la suavité de la Divinité.
La délectation des béatifiés
Cette expérience terrestre du goût divin préfigure la Béatitude éternelle. Saint Paul écrit : « Nous verrons Dieu face à face, le goûterons entièrement, le posséderons absolument ».
Mais déjà, en cette vie, l'âme contemplative participe à cette béatitude. Elle goûte, dans la brièveté de l'extase, ce que les Bienheureux savourent éternellement : la Bonté infinie qui dépasse toute suavité créée.
Quelle douceur compare-t-on à l'Éternité divine ? Aucune saveur terrestre n'est digne d'être comparée même à l'ombre de ce goût mystique.
C'est pourquoi les mystiques, revenus de leurs ravissements, demeurent insatiables. Le goût du Divin crée une soif nouvelle, un appétit spirituel perpétuel. L'âme, ayant goûté l'Infini, devient incapable de se satisfaire du fini.
La synesthésie mystique du goût
Remarquablement, le goût spirituel ne reste jamais isolé. Il s'accompagne d'autres perceptions surnaturelles formant une synesthésie mystique. L'âme voit lumière tout en goûtant douceur. Elle entend harmonie tout en sentant embrasement.
Saint Denys l'Aréopagite décrit cette transfiguration des sens dans l'illumination divine. Les mystiques rapportent goûter des mets délicieux inconnus des vivants. Elles perçoivent des odeurs suavissimes de paradis. Elles entendent symphonies angéliques. Elles voient splendeurs surpassant le soleil.
Le goût, loin d'être le plus bas des sens, devient instrument d'une connaissance surémiente. Par lui, l'âme s'unit au goûté. Cette union substantielle surpasse la vision. On peut voir sans être vu. Mais goûter, c'est entrer dans l'autre, en absorber la substance.
Vertu de gourmandie spirituelle
L'Église reconnaît, paradoxalement, une vertu d'épicurisme chrétien. Non point l'épicurisme du vulgaire recherchant bassement les plaisirs, mais celui du contempla tif se délectant délicatement en Dieu.
Exiger des chrétiens une religion austère qui repousse toute saveur de Dieu relève de l'erreur janséniste. La Rédemption nous libère pour que nous jouissions enfin de notre Créateur. L'Incarnation du Verbe sanctifie tous les sens. Le goût du Divin, loin d'exclure les bonnes créatures, les transfigure.
Saint François de Sales enseignait une sainteté joyeuse, une progression dans l'amour divin marquée par la délectation du cœur. Le goût des choses de Dieu signe la grâce opérante. Qui n'y goûte rien demeure loin du Ciel.
Conclusion : gourmandise céleste
L'âme contemplatif e, purifiée et illuminée, accède enfin à la réalisation véritable du Psaume 34. Elle goûte véritablement la douceur du Seigneur. Cette saveur mystique l'unit substantiellement au Dieu infini, lui promet la Béatitude éternelle, la rend incapable de revenir aux plaisirs périssables.
Ainsi s'accomplit le renversement divin : l'âme qui avait fermé son palais aux vraies saveurs par le péché, le rouvre par la pénitence et la contemplation. Elle devient enfin capable de goûter et voir combien le Seigneur est bon, expérience qui dépasse tout ce que cœur mortel peut concevoir.
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