Ses six messes qui allient tradition classique et sensibilité romantique, dont la célèbre Messe en mi bémol. La production sacrée de Schubert témoigne d'une foi sincère et d'une imagination mélodique inépuisable.
Introduction
Franz Schubert (1797-1828) occupe une place unique dans l'histoire de la musique sacrée européenne. Bien que sa vie fut brève et souvent précaire, il laissa une production musicale extraordinaire comprenant neuf symphonies, de l'opéra, de la musique de chambre, un répertoire immense de lieder, et une série remarquable de six messes complètes plus plusieurs motets et pièces sacrées. Ces messes viennoises incarnent la transition du classicisme au romantisme mieux que pratiquement toute autre musique de l'époque, fusionnant le respect de la forme classique avec l'effusion émotionnelle romantique et la profondeur mélodique caractéristique du génie schubertien.
Les messes de Schubert occupent une position distincte dans son catalogue d'œuvres. Elles ne sont ni une continuation servile de la tradition mozartienne, ni une rupture révolutionnaire, mais plutôt une synthèse créative où Schubert adapte les formes héritées de Haydn et Mozart aux exigences expressives du romanticisme naissant. Chacune de ses six messes majeure constitue une exploration unique des possibilités musicales du genre, avec sa propre tonalité, son tempérament propre, et ses innovations formelles.
Contexte historique et spirituel
Schubert grandit dans la Vienne de Beethoven, une époque où la musique religieuse demeurait un élément central de la vie musicale européenne. Malgré les bouleversements révolutionnaires et les transformations sociales du début du XIXe siècle, l'Autriche catholique conservait une tradition liturgique vivante, avec des messes chantées régulièrement dans les cathédrales et les églises de Vienne. Schubert, fils du maître d'école du village de Lichtental et formé dans les chœurs d'enfants de la cour de Vienne, reçut une éducation musicale ancrée dans cette tradition liturgique.
La foi personnelle de Schubert demeure une question débattue par les musicologues. Tandis que certains le décrivaient comme pieux et attaché aux traditions catholiques, d'autres soulignent son engagement dans les cercles libéraux de Vienne, influencés par les idées des Lumières. Ce qui est certain, c'est que ses messes révèlent une compréhension profonde de l'expérience spirituelle chrétienne, une capacité à transformer les paroles liturgiques en expressions musicales poignantes du désir humain de divinité.
La Messe en sol majeur, D. 167
La première messe que Schubert composa est la Messe en sol majeur, D. 167, écrite en 1815 quand il n'avait que dix-huit ans. Malgré sa jeunesse, Schubert révèle déjà une maîtrise remarquable de la forme de messe et une sensibilité mélodique distinctive. La messe en sol majeur est relativement courte et intimiste comparée aux grandes messes solennelles de Luigi Cherubini ou de Beethoven, mais elle témoigne d'une maturité compositionnelle précoce.
Le Kyrie débute avec une introduction orchestrale douce et contemplative, établissant une atmosphère de supplication humble. Lorsque le chœur entre, on entend une mélodie simple mais émouvante, caractéristique du style schubertien : mélodieuse plutôt qu'harmoniquement audacieuse, directe dans son appel émotionnel. Le contraste entre le chœur et les passages orchestraux crée un dialogue entre l'humanité suppliante et la divinité bienveillante.
Le Gloria et le Credo sont traités avec économie musicale. Schubert évite la surchauffe dramatique et préfère une approche où la belle mélodie demeure souveraine. Le texte du Credo, malgré sa longueur et sa complexité théologique, est mis en musique avec une directness qui en facilite la compréhension et la prière. C'est une approche typiquement schubertiénne : la musique ne cherche pas à dominer ou à obscurcir le texte, mais plutôt à l'éclairer et à l'approfondir.
La Messe en la bémol majeur, D. 678
Composée en 1819, la Messe en la bémol majeur représente une évolution stylistique significative. La tonalité de la bémol majeur, chère au compositeur, confère à cette messe une chaleur particulière, un caractère de bienveillance douce. Cette messe est plus ample que celle en sol majeur, avec des sections mieux développées et une orchestration plus élaborée.
Particulièrement remarquable est le traitement du Benedictus, passage où Schubert nous offre une mélodie de sérénité absolue. Le soprano soliste énonce une ligne mélodique d'une beauté cristalline, soutenu par un accompagnement orchestral réduit au minimum nécessaire. Cet Benedictus évoque l'atmosphère contemplative des plus beaux lieder schubertiens, rapprochant la liturgie catholique de l'expression intime du moi mélodique schubertin.
La Messe en la majeur, D. 813
Composée en 1822, la Messe en la majeur rivalise avec la Messe en mi bémol en importance et en popularité. L'écriture devient ici plus sophistiquée et l'architecture musicale plus ambitieuse. Schubert emploie pour cette messe des ressources orchestrales plus importantes et crée une texture vocale plus complexe, notamment dans les sections en double chœur.
L'innovation la plus remarquable dans cette messe est le traitement du Credo. Plutôt que de segmenter mécaniquement le texte selon la pratique classique, Schubert crée une continuité musicale cohérente où les différentes parties théologiques se déploient avec une logique proprement musicale. Les soli vocaux alternent avec les passages choraux, créant un dialogue constamment renouvelé qui maintient l'intérêt mélodique tout en permettant à la liturgie de se dérouler clairement.
La Messe en mi bémol majeur, D. 950 : le chef-d'œuvre
Composée en 1828, l'année même de sa mort, la Messe en mi bémol majeur est universellement considérée comme le point culminant de la production sacrée de Schubert. Cette messe de grande envergure synthétise tous les développements antérieurs de Schubert en musique religieuse, aboutissant à une création de profondeur extraordinaire et de beauté intemporelle.
L'ouverture orchestrale établit immédiatement un ton de solennité majeure. Les cordes jouent une progression harmonique riche et époustouflante, les bois et les cors apportent leur noblesse, et le tout crée une atmosphère transcendante. Quand le chœur entre avec le premier Kyrie eleison, c'est comme si l'humanité entière se levait pour implorer la miséricorde divine.
Le Gloria se divise ici en plusieurs sections contrastées, chacune explorant un aspect différent de la louange. Le Gratias agimus tibi est particulièrement beau : une harmonie chromatique descendante soutient une procession solennelle d'actions de grâce, avec les soli vocaux et le chœur alternant et s'entrelacant. Schubert démontre une maturité harmonique remarquable, employant des progressions d'accords sophistiquées tout en maintenant une clarté mélodique instantanément reconnaissable.
Le Credo de cette messe est d'une amplitude extraordinaire. Schubert consacre une section importante au mot Incarnatus (l'Incarnation), le cœur du mystère chrétien. Ici, le langage musical devient plus dense, plus introspectif. Une harmonie vacillante entre majeur et mineur crée une ambiance de tension spirituelle, tandis que les passages orchestraux soutiennent cette exploration du mystère incompréhensible de Dieu devenant humain.
Le Benedictus de cette messe est d'une tendresse absolue. Une soprano soliste avec un accompagnement de harpe ou de violons joue une mélodie d'une douceur quasiment irréelle, comme si nous entendions la voix des anges eux-mêmes proclamant les bénédictions de la messe. Ce moment musical transcende toute description verbale ; il faut l'entendre pour comprendre comment la musique peut exprimer la proximité du divin.
Le Agnus Dei final maintient cette atmosphère de supplication confiante. Les paroles Dona nobis pacem (Donne-nous la paix) son reprises avec une insistance croissante, le chœur se renforçant progressivement tandis que l'orchestre soutient avec des accords pleins de stabilité. Progressivement, la tension se dissout et la messe se conclut dans une atmosphère de paix acquise, de miséricorde reçue.
Les autres messes et œuvres sacrées
Outre ces trois grandes messes, Schubert composa également la Messe allemande (Deutsches Requiem), D. 621, dans la tradition luthérienne, et plusieurs motets courts. La Messe allemande est particulièrement intéressante car elle révèle comment Schubert pensait que les différentes traditions religieuses pouvaient s'exprimer musicalement. Employant le texte allemand à la place du latin, elle conserve néanmoins la structure générale de la messe tout en s'adaptant aux particularités de la langue et de la liturgie protestante.
Ses motets, bien que généralement oubliés comparés aux grandes messes, contiennent des perles musicales. Des pièces comme le Tantum Ergo ou divers Ave vocalisent des moments de la liturgie catholique avec une économie et une concentration musicales remarquables.
L'influence et l'héritage
Les messes de Schubert influencèrent profondément les compositeurs ultérieurs. Anton Bruckner, admirateur passionné de Schubert, considérait les messes de ce dernier comme des modèles insurpassables pour l'art de la composition religieuse. Les messes de Bruckner portent clairement l'empreinte schubertiénne, particulièrement dans l'équilibre entre dramaticité symphonique et sincérité mélodique.
Brahms, qui établit dans sa jeunesse une édition des œuvres complètes de Schubert, fut également profondément influencé par ces messes dans sa conception de la forme religieuse. Le Requiem allemand de Brahms doit beaucoup à l'approche schubertiénne de la musique sacrée : un respect du texte, une mélodie belle et directe, une orchestration sophistiquée sans prétention excessive.
La transmission et la redécouverte
Les messes de Schubert jouirent d'une popularité considérable au XIXe siècle, particulièrement en Autriche et en Allemagne, où la tradition de la messe viennoise resta vivante. Cependant, comme pour d'autres formes religieuses, le XXe siècle vit une éclipse relative de ces œuvres dans la pratique musicale courante. Aujourd'hui, fort heureusement, la Messe en mi bémol est régulièrement exécutée et enregistrée, tandis que les autres messes redécouvrent progressivement une audience plus large.
Des enregistrements modernes révèlent la subtilité de l'orchestration schubertiénne et la profondeur harmonique souvent invisible lors d'exécutions scolaires. Les instrumentistes, s'enrichissant de la sensibilité développée dans l'exécution d'autres genres schubertiens (symphonies, musique de chambre), apportent à ces messes une compréhension nuancée de l'intention compositionnelle.