L'extase mystique ne constitue point une évasion hors du sensible, mais sa transfiguration suprême. Dans le ravissement contemplatif, loin que les sens soient abolis, ils s'unifient en une perception totale et unifiée de la Présence divine. C'est la synesthésie spirituelle : tous les sens perçoivent simultanément la même réalité surnaturelle sous des modalités différentes.
Dépassement de la multiplicité sensuelle
L'homme ordinaire demeure fragmenté. Son sens du goût ignore ce que voit son œil. Son ouïe ne participe pas à ce que touche sa main. Chaque sens livre une information distincte, isolée. L'âme doit réunir ces données disparates en une connaissance synthétique laborieuse.
Cette multiplicité des sensations est conséquence du péché originel et de la corruption de la nature. L'homme déchu perçoit le monde éclaté, divisé, en contradiction. Ses sens rivalisent : yeux et oreilles se disputent l'attention. Le goût rivalise avec l'odorat. Le toucher s'oppose à la vision.
Saint Paul écrit : « Nous voyons maintenant par énigme, en miroir sombre. Un jour nous verrons face à face ». Cette vision fragmentée provient de la limitation de notre connaissance terrestre. Nous saisissons la réalité à travers des sens séparés.
Mais la Rédemption promise par le Christ, anticipée dans l'extase mystique, restaure l'intégrité de la perception. En l'état béatifique, l'âme glorifiée percevra Dieu de manière totale, unifiée, simultanée.
La synesthésie des mystiques
Sainte Hildegarde de Bingen, mystique du XIIe siècle, décrivait ses visions contemplatives comme simultanément visuelles, auditives et gustatives. Elle voyait lumière d'or embrasée, entendait musiques angéliques ineffables, goûtait saveur de feu divin.
Sainte Margery Kempe rapporte avoir vécu l'extase où son cœur « brûlait d'amour, ses oreilles ouïent mélodies, ses yeux contemplaient splendeurs, sa chair tremblait de révérence ».
Sainte Thérèse d'Avila décrit, lors du mariage spirituel, comment tous ses sens intimes s'activent simultanément :
- Vision intérieure : elle voit le Verbe incarné, les anges, les splendeurs célestes
- Audition mystique : elle entend paroles divines, hymnes paradisiaques
- Goût spirituel : elle goûte miel suavissime, nourriture angélique
- Odorat surnaturel : elle perçoit odeurs ineffables du Paradis
- Toucher de feu : elle sent brûlure d'amour consumant tout son être
Ces expériences ne sont point hallucinations. Elles constituent perceptions authentiques, bien que surnaturelles. L'âme, élevée par Dieu au-delà de l'ordre naturel, accède à des modalités sensibles inexistantes en ce monde.
L'unité de la perception mystique
Remarquablement, ces perceptions multiples ne restent jamais confuses ou contradictoires. Elles convergent en une harmonie parfaite. Ce que l'âme voit correspond à ce qu'elle entend. La musique qu'elle perçoit exprime la beauté qu'elle contemple. La saveur qu'elle goûte correspond à l'amour qu'elle sent.
C'est là le caractère distinctif du ravissement divin : l'absolue concordance de toutes les perceptions sensibles.
Cette unité provient de l'Un qui est Dieu. Dieu n'est point multiplicité, discordance, contradiction. Il est Simplicité infinie, Unité transcendante. Lorsque l'âme Le contacte directement, elle participe à cette Unité.
Tous les sens, convergeant vers l'Unique Divinité, s'unifient en une seule perception intense. C'est comme si l'âme passait du polyphonie terrestre à la symphonie céleste où toute discord disparaît.
Saint Denis l'Aréopagite nomme cela l'union mystique par similitude transcendante. L'âme se transforme en ce qu'elle contemple. Participant à l'Unité divine, elle échappe à la multiplicité.
L'illumination sensible intérieure
Les mystiques distinguent avec précision entre les sens corporels ordinaires et les sens spirituels intérieurs. Saint Paul et Origène ont développé cette doctrine : de même que le corps possède yeux, oreilles, nez, bouche et peau, l'âme spirituelle possède des sens analogues mais immatériels.
L'oeil de l'âme voit les réalités spirituelles. L'oreille intérieure perçoit les paroles divines. Le nez de l'esprit discerne les odeurs spirituelles. La langue de l'âme goûte les saveurs surémientes. L'âme entière est capable de ressentir le toucher ardent de l'amour divin.
Ces sens intérieurs s'activent spécialement dans l'extase. C'est pourquoi les mystiques rapportent des sensations inexplicables en termes physiques : une lumière vue sans yeux, une musique entendue sans oreilles, une saveur goûtée sans bouche.
Saint Bonaventure explique : dans l'illumination mystique, Dieu agit directement sur ces sens intérieurs. Il ne produit pas d'images sensibles dans le cerveau - ce que pourrait simuler un démon. Il agit directement sur les puissances immatérielles de l'âme, produisant des perceptions inébranlables, irréfutables.
Le ravissement de l'être total
Lorsque ces sens intérieurs s'activent pleinement, l'âme entière est happée par l'extase. Ce n'est point phénomène parapsychologique marginal. C'est mobilisation totale de la personne humaine.
La volonté s'abandonne complètement. Elle cesse de se diviser entre mille désirs terrestres. Unifiée, elle s'écoule entièrement vers Dieu unique.
L'intellect oublie ses discours rationels. Il cesse de raisonner, d'analyser, de synthétiser laborieusement. Il voit directement, intuitionnellement, dans l'illumination surnaturelle.
Le cœur affectif s'enflamme. Toutes les inclinaisons de l'âme convergent vers un amour unique embrasant, consumant, transfigurant.
La mémoire elle-même se purifie. Tous les souvenirs terrestres, les attachements humains, les préoccupations temporelles s'effacent. L'âme se concentre dans le Present éternel.
Même le corps, bien que inerte apparemment, participe au ravissement. Les stigmatisés portent dans leur chair les marques de l'union mystique. Les levitations qu'on rapporte de saints comme Thérèse d'Avila témoignent qu'aucune partie de l'être n'échappe à la grâce extasiante.
La triplicité du ravissement
La tradition mystique distingue trois degrés de l'extase :
L'extase de l'intellect : l'âme, saturée de lumière divine, voit surpassant tout discours. Illumination purement intellectuelle, contemplation.
L'extase du cœur : la volonté s'embrase d'un amour si intense que l'âme ne peut subsister. Feu divin consumant, enlèvement dans l'amour.
L'extase du corps et des sens : le corps entier participe au ravissement. Lévitations, immobilité cataleptique, insensibilité à la douleur, ou au contraire stigmates et blessures d'amour.
Sainte Jeanne d'Arc, au moment du ravissement, demeurait immobile, les yeux fixes vers le ciel, insensible aux bruits externes. Tous ses sens convergeaient uniquement vers la Présence angélique qu'elle percevait.
Harmonie préfigurant le Ciel
Cette synesthésie mystique anticipe la Béatitude céleste. Saint Jean, dans l'Apocalypse, décrit la vision du Trône divin : il voit lumière cristalline, entend chœurs angéliques chantant sans fin, perçoit odeur d'encens montant perpétuellement.
Ce ne sont point trois choses distinctes. C'est la même Présence divine perçue selon les modalités du Corps mystique glorifié. L'âme du Bienheureux voit Dieu face à face. Cette vision engage totalement tous ses sens spirituels. Elle est joie ineffable, félicité absolue, accomplissement ultime.
L'extase terrestre, brève et imparfaite, donne avant-goût de cela. Elle témoigne que la sainteté consiste bien en cette unification de l'âme autour de Dieu unique, cette mobilisation totale et harmonieuse de tout son être vers l'Infini divin.
Purification nécessaire
Cependant, l'Église, dans sa sagesse, enseigne que ces phénomènes extraordinaires ne constituent pas le sommet de la sainteté. La vertu surpasse l'extase. Une âme ordinaire, fidèle obscurément aux commandements, pratiquant charité et humilité sans merveilles visibles, atteint souvent une sainteté plus solide qu'une mystique spectaculaire.
L'extase recèle même des dangers. Le démon peut contrefaire ces ravissements. L'orgueil spirituel peut en naître. Voilà pourquoi Saint Ignace de Loyola a établi des critères stricts du discernement.
L'authentique union mystique doit produire fruits de charité concrète, humilité profonde, obéissance à l'Église, silence discret. L'âme vraiment ravie par Dieu n'en tirera pas gloire. Elle saura ces dons gratuits, undeserved, elle ne saurais se faire connaître.
L'ineffabilité du mystère
Finalement, toute description du ravissement demeure impuissante. L'expérience mystique dépasse les catégories humaines.
Comme le disent tous les mystiques : « Ce que j'ai vu et senti ne peut être exprimé par paroles. Comparé au moindre instant de cette union, tous les discours s'évanouissent ».
Saint Paul écrit qu'il fut ravi au troisième ciel, y entendit « paroles inénarrables qu'il n'est pas permis de rapporter ». Il reconnaissait l'impossibilité foncière de communiquer l'incommunicable.
Pourtant, tenter d'en parler s'impose. Car cette expérience témoigne que Dieu est réel, vivant, accessible, aimant. Elle proclame que la Rédemption n'est pas concept abstrait mais réalité concrète. Elle crie que le Ciel existe, que l'union avec Dieu se peut dès cette vie.
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