Ce qui pourrait ne pas être, caractérisé par la composition d'essence et d'existence.
Introduction
L'être contingent est une notion centrale de la métaphysique scolastique, particulièrement dans l'enseignement de Thomas d'Aquin. Un être contingent est défini comme ce qui pourrait ne pas être, c'est-à-dire ce dont l'existence n'est pas nécessaire. Tous les êtres créés entrent dans cette catégorie de contingence : le monde physique, les anges, les âmes humaines, les plantes et les animaux. La caractéristique métaphysique définitive de l'être contingent est la composition réelle d'essence et d'existence, distinction qui sépare fondamentalement le créé du Créateur.
La Nature de la Contingence
Définition et Caractéristiques
La contingence est la propriété de ce qui pourrait être ou ne pas être. Un être est contingent lorsque son non-être est possible, lorsque sa nécessité d'exister ne jaillit pas de sa nature propre. Un arbre pousse et existe, mais il aurait pu ne pas être planté ; un ange existe, mais son existence aurait pu ne pas survenir ; l'univers lui-même existe, mais le néant aurait pu régner à sa place.
La contingence implique deux aspects essentiels :
- L'aspectus naturalis (aspect naturel) : la capacité intrinsèque de ne pas être
- L'aspectus existentialis (aspect existentiel) : le besoin d'une cause externe pour être
Ensemble, ces deux aspects forment la marque distinctive de tout ce qui n'est pas Dieu.
La Possibilité du Non-Être
La possibilité du non-être n'est pas une possibilité logique ou abstraite, mais une véritable capacité ontologique. Un être contingent porte en lui-même une capacité réelle à ne pas être. Cette capacité n'est pas une faille ou une faiblesse, mais la structure fondamentale de tout ce qui est créé. Elle exprime la dépendance essentielle de la créature envers le Créateur.
La Composition d'Essence et d'Existence
La Distinction Fondamentale
La composition d'essence et d'existence est la clé métaphysique pour comprendre la contingence. L'essence est ce qu'une chose est, sa quiddité, le principe qui détermine sa nature propre. L'existence est le fait que cette essence soit, l'acte par lequel elle se manifeste dans la réalité.
Chez tout être créé, l'essence et l'existence se distinguent réellement. L'essence d'un lion, par exemple, ce qui le définit comme lion (sa forme, sa rationalité animale, ses caractéristiques biologiques), ne contient en elle-même aucune raison nécessaire pour que ce lion existe. Pour que ce lion soit réellement présent, il faut que son essence reçoive l'existence, que sa quiddité soit actualisée par l'acte d'exister.
Le Principe de Distinction
Cette distinction entre essence et existence n'est pas une simple séparation logique ou conceptuelle, mais une distinction réelle enracinée dans la nature même de la créature. Thomas d'Aquin affirme que cette distinction caractérise l'être créé par opposition à l'Être divin.
La preuve en est simple : chaque créature reçoit son existence, ce qui signifie que l'existence lui vient du dehors. Si l'existence était identique à l'essence, la créature existerait par elle-même et n'aurait besoin de rien d'extérieur. Or, l'expérience et la raison montrent que tout ce qui vient à l'existence est causé par quelque chose d'autre. Cette causalité même implique la distinction entre essence (ce qu'une chose est) et existence (que cette essence soit).
Les Implications de la Composition Essence-Existence
La Dépendance de la Cause
Parce qu'une créature possède l'essence et l'existence comme deux principes distincts, elle dépend d'une cause pour l'union de ces deux principes. Aucune essence créée ne peut se donner à elle-même l'existence ; elle ne peut que recevoir. Cette réception implique une cause qui actualise l'essence en lui conférant l'existence.
Cette cause ne peut pas être une autre créature, car toute créature est elle-même composée d'essence et d'existence, et donc dépendante. Il faut remonter jusqu'à une cause première dont l'essence est l'existence, c'est-à-dire jusqu'à l'Être nécessaire, qui est Dieu.
La Limitation et la Finitude
L'être contingent, caractérisé par la composition d'essence et d'existence, est nécessairement limité et fini. La limitation provient de l'essence : chaque essence crée une limite, une détermination, une restriction de l'être qui la reçoit. Un lion n'est qu'un lion, pas un homme, pas un ange. Son essence le délimite, le restreint à sa nature propre.
De plus, l'existence reçue par une essence contingente ne peut être qu'une existence limitée, proportionnée à cette essence. La perfection de l'existence dépend du réceptacle (l'essence) qui la reçoit. C'est pourquoi les créatures, même les plus hautes, possèdent une existence finie et bornée.
L'Actualité et la Potentialité
La distinction essence-existence s'inscrit dans le cadre plus large de la distinction entre acte et puissance. L'essence d'une créature représente une certaine potentialité, une détermination possible attendant l'acte. L'existence est l'acte qui actualise cette essence. Tant que l'essence n'est pas actualisée par l'existence, elle reste dans le domaine de la pure possibilité.
Cette relation d'acte et puissance révèle que tout être créé est constitutionnellement incomplet, inachevé en lui-même. Il dépend perpétuellement de l'Acte pur divin qui le maintient dans l'être et l'actualise à chaque instant.
L'Être Contingent dans la Hiérarchie Métaphysique
Degré de Réalité
Les êtres contingents occupent une position hiérarchisée selon le degré d'actualité qu'ils possèdent. Plus un être est actuellement ce qu'il est, plus son essence et son existence sont unifiées, plus il approche de la perfection.
Les créatures spirituelles (les anges) possèdent une réalité plus éminente que les créatures matérielles, car elles n'ont pas à supporter la matière, qui est le principe de composition et de limitation par excellence. Parmi les créatures matérielles, les êtres vivants, animés par une âme, possèdent une réalité supérieure aux minéraux, car la vie est un degré d'actualité plus élevé.
La Participation à l'Être
La contingence implique que toute créature est une participation à l'Être divin. Puisque chaque créature reçoit son existence, elle participe à l'existence divine comme à sa source. Cela ne signifie pas qu'il existe une substance commune entre Dieu et la créature, mais que l'être créé dépend de l'Être divin comme l'effet dépend de la cause, comme le reflet dépend de l'objet reflété.
Cette doctrine de la participation fonde l'analogie de l'être, par laquelle on peut parler de l'être en plusieurs sens, selon que le terme s'applique à Dieu ou aux créatures, mais toujours en référence à l'Être divin comme analogué premier.
Les Manifestations de la Contingence
Dans le Monde Physique
Le monde physique offre d'innombrables exemples de contingence. Les choses naissent et périssent ; elles possèdent des qualités qui pourraient être autres ; elles se meuvent et changent. Chaque changement, chaque mouvement, atteste que quelque chose qui pouvait ne pas être vient à être ou cesse d'être. Rien dans le monde physique ne porte en lui la raison nécessaire de son existence.
Chez les Créatures Rationnelles
L'être humain, doté de raison et de libre arbitre, manifeste particulièrement la contingence. Non seulement son existence est contingente (il ne doit pas être), mais aussi ses actes. L'homme choisit librement parmi plusieurs alternatives ; il aurait pu agir autrement. Cette contingence de ses actes, loin de contredire la causalité divine, s'inscrit dans la Providence qui gouverne tous les êtres, même les libres.
Dans le Temps et le Devenir
Le temps lui-même est une manifestation de la contingence créaturelle. Un être nécessaire, qui ne peut ne pas être, n'a pas besoin du temps, qui marque le passage du possible au réel. Les créatures, contingentes par nature, existent dans le temps, passent de l'existence possible à l'existence actuelle, et se meuvent du futur vers le passé.
La Contingence et l'Argument Cosmologique
La Via Contingentiae
La présence de la contingence dans l'univers constitue une voie privilégiée pour la démonstration de l'existence de Dieu. Si tout est contingent, si tous les êtres pourraient ne pas être, alors il aurait pu n'y avoir rien. Cependant, il existe quelque chose. Cela implique qu'il doit exister un être dont l'existence est nécessaire, dont le non-être est impossible.
Cet Être nécessaire, cause de tout le contingent, est ce que nous appelons Dieu. Cette voie, que Thomas d'Aquin emprunte à Aristote et qu'il intègre à sa métaphysique, montre comment la simple observation de la contingence du monde conduit à la reconnaissance de l'Être nécessaire.
La Cause Première
La contingence réclame une cause. Puisque aucun être contingent ne peut être la cause ultime de son propre être (il serait alors cause de lui-même, ce qui est impossible), la chaîne des causes contingentes doit remonter jusqu'à une cause première incausée. Cette cause première est l'Être nécessaire qui n'a besoin de rien d'extérieur, dont l'essence est l'existence.