Comment une essence unique (humanité) s'individualise par les différences singulières.
Introduction
L'un des défis métaphysiques majeurs de la scolastique consiste à réconcilier l'unité de l'essence avec la multiplicité des individus. Comment Socrate et Platon peuvent-ils partager la même essence (humanité) tout en étant deux individus distincts et irréductibles ? La réponse à cette question engage les concepts d'essence commune et de différence singulière.
L'Essence Commune : Définition et Nature
L'essence commune est ce qui est identique chez tous les individus d'une même espèce. L'humanité, par exemple, est l'essence commune à tous les hommes. Elle comprend les propriétés essentielles qui définissent l'homme : la rationalité, l'âme végétative et sensitive, la composition d'âme et de corps.
Universalité et Particularité de l'Essence
L'essence est universelle quant à sa définition et sa nature : on ne peut concevoir l'humanité que comme commune à tous les hommes. Cependant, cette essence universelle n'existe jamais dans la réalité que dans les individus particuliers. Nulle part on ne rencontre « l'humanité » pure et isolée, mais seulement Socrate, Platon, ou d'autres hommes concrets.
La Différence Singulière : Principe d'Individuation
La différence singulière est ce par quoi un individu se distingue de tous les autres, même au sein de la même espèce. Elle n'ajoute rien à l'essence quant au contenu essentiel, mais elle en détermine l'existence dans un individu particulier. Socrate n'est pas plus homme que Platon, mais il en diffère par les caractéristiques qui le rendent unique.
La Matière Signée (Materia Signata)
Dans la doctrine thomiste, la différence singulière ou principe d'individuation réside principalement dans la matière signée. Cette matière n'est pas simplement la matière physique en général, mais la matière déterminée dans l'espace et le temps. C'est par la matière signée (cette chair, ces os, à ce moment et en ce lieu) que Socrate existe comme individu distinct.
Abstraction et Conception de l'Essence
Lorsque l'intellect humain connaît une créature, il abstrait l'essence commune de ses conditions singulières. L'esprit saisit l'humanité de Socrate en mettant de côté précisément ce qui le rend individuel. Cette opération d'abstraction permet la science universelle, qui porte sur les essences communes, non sur les singularités.
Problème de la Prédication Universelle
Comment l'essence commune « humanité » peut-elle se prédifier de plusieurs individus distincts ? Le prédicat universel « est humain » s'applique à Socrate, Platon, et à tous les hommes, ce qui suppose une unité réelle de l'essence dans la multiplicité des sujets. Cette unité n'est cependant que logique et métaphysique, non identité de substance.
Distinction Réelle et Distinction Rationnelle
La distinction entre l'essence commune et les différences singulières n'est pas purement conceptuelle (distinction de raison), mais elle n'est pas non plus une distinction réelle totale (comme entre deux substances). C'est une distinction de raison cum fundamento in re : fondée dans la réalité, mais appréhendée par la raison.
Participation et Proportion
L'essence commune et la différence singulière sont liées par un rapport de participation. L'individu ne possède pas l'essence commune de manière abstraite ou détachée ; il la possède concrètement, singularisée et proportionnée à sa matière propre. Socrate possède l'humanité, mais l'humanité de Socrate.
Analogie de l'Essence
L'essence ne s'attribue pas univoquement (de la même façon) à tous les individus. Elle s'attribue selon une analogie : l'essence subsiste différemment chez le sage et chez l'ignorant, chez l'enfant et chez l'adulte. Pourtant, ils sont tous essentiellement humains.
Conséquences pour la Connaissance Naturelle
Cette distinction explique pourquoi la science universelle est possible. Bien que ne connaissant que des individus concrets (nous voyons Socrate, non l'humanité), l'intellect en abstrait la forme universelle et en formule des propositions valables pour tous les individus de l'espèce.
Immuabilité de l'Essence et Changement de l'Accidentel
L'essence demeure stable : Socrate reste homme toute sa vie. En revanche, ses accidents changent : sa couleur, sa taille, ses connaissances. L'essence commune garantit cette permanence fondamentale malgré la succession des accidents singuliers.
Essence Commune et Essence Particulière
À strictement parler, chaque individu possède sa propre essence particulière, qui n'existe que dans cet individu unique. Cependant, les essences particulières de tous les hommes participent à une même nature spécifique, l'humanité, qui est l'essence commune à tous.
Application à la Théologie
Cette doctrine des essences communes et des différences singulières trouve un parallèle en théologie. Tous les croyants participent à la grâce divine (essence commune), mais chacun selon son propre état, sa vocation, ses dons propres (différence singulière).
Cet article mentionne les concepts
- Essence et Existence : Le fondement métaphysique de la doctrine
- Universaux : Le problème des natures universelles
- Principe d'Individuation : Ce qui rend un être singulier
- Abstraction Intellectuelle : Comment l'esprit saisit l'universel
- Substance et Accident : La permanence de l'essence parmi les changements accidentels
- Analogie Thomiste : L'attribution non univoque de l'essence