L'erreur comme jugement faux affirmant ce qui ne correspond pas à la réalité.
Introduction
L'erreur représente une problématique centrale dans la théorie de la connaissance scolastique. Si tout être possède intrinsèquement une intelligibilité et si l'intellect humain est ordonné naturellement à la vérité, comment l'erreur peut-elle survenir ? Cette question met en lumière la distinction entre l'ignorance (absence de connaissance), l'illusion (apparence trompeuse) et l'erreur proprement dite (jugement faux conscient). Comprendre la nature, l'origine et les degrés de l'erreur est essentiel pour élaborer une épistémologie solide et pour établir les conditions de la certitude dans la connaissance. L'erreur n'est pas une simple défaillance accidentelle, mais révèle des aspects profonds de la condition humaine et de nos limites cognitives.
Définitions Fondamentales
L'Erreur (Erratum)
L'erreur, dans le sens strict, est un jugement qui affirme ce qui ne correspond pas à la réalité. C'est une actualisation défectueuse de la connaissance, où la forme intelligible reçue dans l'intellect diverge de la réalité de l'objet connaissable. L'erreur suppose donc une action véritablement cognitive : on connaît quelque chose, mais on la connaît mal, incorrectement ou de manière inversée.
Contrairement à l'ignorance, qui est une simple absence de connaissance, l'erreur implique une affirmation active, une prise de position mentale qui s'avère fausse. Un homme qui ignore complètement l'existence de la Chine n'est pas en erreur, mais simplement ignorant. En revanche, celui qui croit fermement que la Chine se situe en Europe commet une erreur. Il a une représentation mentale qui contredit la réalité.
L'erreur est un phénomène de l'ordre du jugement (iudicium), non de la simple appréhension (apprehensio). On peut appréhender un concept confusément sans errer, mais lorsqu'on affirme quelque chose de ce concept par un jugement, on peut alors errer en affirmant ce qui est faux.
L'Illusion (Illusio)
L'illusion est une apparence trompeuse qui se présente spontanément aux sens ou à l'imagination. Elle ne suppose pas nécessairement un jugement actif de l'intellect, mais plutôt une présentation de l'imagination ou des sens qui incline à une fausse conclusion. L'illusion crée une vraisemblance qui pousse naturellement l'esprit vers une interprétation incorrecte.
Les illusions d'optique en sont des exemples classiques : deux lignes de même longueur paraissent de longueurs différentes selon leur contexte ; une paille vue dans l'eau semble cassée. Ces phénomènes sont des illusions du fait de la manière dont la lumière et la perception sensorielle opèrent, indépendamment de toute erreur logique consciente de notre part.
Cependant, l'illusion diffère de l'erreur en ce qu'elle n'entraîne pas nécessairement un jugement faux si l'intellect demeure attentif. On peut percevoir l'illusion d'optique tout en jugeant correctement que les lignes ont la même longueur ou que la paille n'est pas cassée. L'illusion est une tromperie au niveau de l'apparence ; l'erreur est un jugement qui cède à cette apparence.
L'Ignorance (Ignorantia)
L'ignorance est la privation ou l'absence pure et simple de connaissance. Elle n'implique ni jugement faux ni apparence trompeuse, mais seulement une non-actualisation du connaissable. Celui qui n'a jamais entendu parler d'une certaine réalité est ignorant, non errant. Il y a ignorance lorsque le connaissable demeure en puissance sans avoir été actualisé par l'intellect.
Cependant, la scolastique reconnaît des degrés d'ignorance. L'ignorance simple (ignorantia) est l'absence totale de connaissance. L'ignorance affectée (ignorantia affectata) est celle où quelqu'un refuse volontairement de chercher à connaître. L'ignorance coupable (ignorantia culpabilis) est celle qui résulte d'une négligence ou d'une malveillance morale.
Les Causes de l'Erreur
Les Causes Extrinsèques
L'erreur peut provenir de causes externes à l'intellect lui-même. Parmi ces causes, on compte:
Les données sensibles défectueuses : Si les sens fournissent une information incorrecte, l'intellect, dépendant de ces données sensorielles pour abstraire ses concepts, travaillera avec une base défectueuse. Une illusion d'optique persistante peut conduire à une erreur de jugement si l'intellect ne corrige pas la présentation sensible par un autre mode d'investigation.
L'enseignement erroné : Un maître qui transmet délibérément ou involontairement une connaissance fausse actualise chez le disciple une fausse représentation mentale. L'erreur se propage ainsi de génération en génération jusqu'à ce qu'elle soit corrigée.
Les circonstances et le contexte : Une proposition vraie en une circonstance peut sembler fausse dans une autre. Le contexte manquant ou détourné peut conduire à une interprétation erronée de ce qui n'est pas en soi erroné.
Les Causes Intrinsèques
Mais l'erreur possède aussi des racines internes dans la structure même de la connaissance humaine :
La limitation de l'intellect humain : L'intellect fini ne peut connaître que de manière progressive et partielle. Cette limitation ouvre la possibilité de prendre le particulier pour l'universel, le partiel pour le total, ou de manquer les distinctions subtiles qui séparent la vérité de la fausseté.
La confusion entre appréhension et jugement : L'appréhension simple d'un concept peut être correcte, mais le jugement que nous en portons peut être erroné. Par exemple, on peut correctement appréhender le concept de "chimère" comme une créature imaginaire, mais errer en jugeant qu'une chimère existe réellement dans le monde.
L'émotivité et la volonté : L'intellect humain n'est pas purement spéculatif. Il est influencé par la volonté, les passions et les désirs. On tend à croire ce qu'on souhaite croire et à rejeter ce qui contredit nos penchants. La concupiscence et l'orgueil sont historiquement les racines de nombreuses erreurs doctrinales et morales.
L'équivocité du langage : Les mots peuvent signifier plusieurs choses. L'équivocité du langage peut conduire à des erreurs lorsqu'on confond les sens d'un même terme. Confondre "être" au sens d'existence avec "être" au sens de substance conduira à des erreurs métaphysiques graves.
Les Degrés et Espèces de l'Erreur
L'Erreur Simple et l'Erreur Composée
Une erreur est simple lorsqu'elle porte sur un seul jugement ou un seul objet. Une erreur composée résulte de l'accumulation de plusieurs petites erreurs qui se renforcent mutuellement. Un sophisme qui enchaîne plusieurs propositions douteuses peut mener à une conclusion complètement erronée.
L'Erreur Matérielle et l'Erreur Formelle
L'erreur est matérielle (erratum materiale) lorsque celui qui se trompe ne peut pas l'éviter, faute de moyens ou de connaissance. Une erreur matérielle n'engage pas la responsabilité morale, car elle résulte d'une simple ignorance invincible.
L'erreur est formelle (erratum formale) lorsque celui qui se trompe aurait pu éviter la fausseté par une diligence raisonnable ou une application suffisante de son intellect. Une erreur formelle engage la responsabilité morale, car elle procède d'une negligence coupable ou d'une mauvaise volonté.
L'Erreur Totale et Partielle
Une erreur est totale lorsqu'elle fausse complètement un jugement. Une erreur est partielle lorsqu'elle concerne seulement un aspect ou un détail de ce qui est jugé. Par exemple, croire que Socrate est blond alors qu'il est chauve est une erreur partielle sur un accident ; croire que Socrate n'existe pas serait une erreur totale sur son être même.
Le Rôle des Sens et de l'Imagination dans l'Erreur
Les Illusions Sensorielles
Les sens sont naturellement sujets à l'erreur. Ils ne fournissent une connaissance que de ce qui est présent à leur pouvoir sensoriel. Ils appréhendent les accidents sensibles (couleur, son, température), non l'essence des choses. Lorsque les conditions de sensation sont altérées (lumière insuffisante, distance excessive, obstacles), les sens peuvent induire le jugement en erreur.
L'expérience quotidienne nous montre que ce qui paraît au premier abord peut ne pas correspondre à la réalité. La paille dans l'eau paraît cassée mais ne l'est pas. Le soleil semble tourner autour de la terre, mais c'est l'inverse. Ces cas montrent que l'appréhension sensible, bien que donnant lieu à une véritable représentation mentale, ne garantit pas l'adéquation avec la réalité.
Le Rôle de l'Imagination
L'imagination (imaginatio) se situe entre les sens et l'intellect. Elle retient les images sensorielles, les combine et les transforme. Une imagination vive et non régulée peut conduire à des erreurs. On peut s'imaginer que ce qui est simplement possible est nécessaire, ou que ce qui est imaginable est réel.
L'imagination joue un rôle particulier dans l'apparition des illusions. Une image surgie de l'imagination peut s'imposer avec une force quasi sensible, inclinant le jugement vers une affirmation erronée. C'est le cas des rêves convaincants ou des hallucinations vives, où l'imagination présente avec l'intensité du sensible ce qui n'existe que dans l'esprit.
L'Erreur au Niveau du Jugement Spéculatif
Les Erreurs Métaphysiques
Les erreurs métaphysiques portent sur ce qui est, sur l'être même. Elles surgissent souvent de l'équivocité des termes métaphysiques ou de la confusion entre différents ordres d'être. Confondre la substance avec l'accident, l'acte avec la puissance, ou l'essence avec l'existence conduit à des systèmes erronés. Ces erreurs sont particulièrement graves car elles fondent toutes les autres erreurs.
Les Erreurs Logiques
Les erreurs logiques consistent à violer les lois de la pensée correcte. Le non-respect du principe de non-contradiction, la confusion des termes dans un syllogisme, l'affirmation du conséquent sont autant de fautes logiques qui produisent des conclusions fausses même si les prémisses étaient vraies.
Les Erreurs Théologiques
En théologie, l'erreur est particulièrement grave car elle porte sur l'objet suprême de la connaissance. L'erreur sur la nature de Dieu, sur le mystère de la Trinité ou sur le rôle de la grâce dans le salut produisent des conséquences doctrinales et spirituelles majeures.
L'Erreur au Niveau du Jugement Pratique
Au niveau pratique, l'erreur est un jugement faux portant sur ce qui doit être fait ou ce qui est bon. Une erreur pratique amène à poursuivre un faux bien ou à éviter un vrai bien. Elle est souvent plus grave que l'erreur spéculative, car elle mène directement à l'action mauvaise.
La conscience errante (conscientia errans) est celle qui juge que une action mauvaise est bonne, ou une action bonne est mauvaise. Celui qui commet une mauvaise action en pensant sincèrement bien faire est guidé par une conscience errante. Bien que matériellement blâmable, son action peut être formellement excusée si l'erreur est invincible.
La Correction de l'Erreur
Les Vertus Intellectuelles
Les vertus intellectuelles, notamment la prudence (pour les questions pratiques) et la sagesse ou la science (pour les questions spéculatives), aident à prévenir et à corriger l'erreur. Elles disposent l'intellect à juger correctement et à chercher la vérité avec diligence.
L'Importance du Doute Méthodique
Pour corriger l'erreur, il faut d'abord la reconnaître. Le doute méthodique, l'examen critique et la remise en question de ce qu'on croyait acquis sont des étapes nécessaires. Cependant, le doute doit rester ordonné à la découverte de la vérité, non à un scepticisme nihiliste.
La Vérification par les Faits et la Raison
La vérification empirique et le raisonnement rigoureux sont les moyens principaux de correction de l'erreur. Un jugement qui ne peut être soutenu par aucun fait observable ou par aucun argument valide doit être abandonné. C'est ainsi que la science progresse, en rectifiant successivement ses erreurs par l'observation et la raison.
Le Recours à l'Autorité et à la Tradition
Pour les questions qui dépassent la capacité d'investigation individuelle, le recours à une autorité fiable (maître authentique, tradition établie, révélation) peut prévenir les erreurs. C'est particulièrement important en théologie et en science, où l'accumulation du savoir sur les générations nous donne accès à des vérités que nous ne pourrions pas découvrir seuls.
L'Erreur et la Grâce Divine
Dans la perspective théologique, l'intellect humain, bien qu'blessé par le péché originel, conserve sa capacité naturelle à connaître. Cependant, la grâce divine peut illuminer l'intellect, le préservant des erreurs majeures et le disposant à recevoir les vérités révélées. La grâce n'élimine pas la possibilité d'errer, mais elle crée les conditions favorables au progrès dans la connaissance de Dieu et de ses créatures.
Implications Épistémologiques
L'existence de l'erreur établit qu'il existe une distinction réelle entre la vérité et la fausseté, que la connaissance n'est pas illusoire mais se mesure à sa conformité avec la réalité. L'erreur confirme aussi que la connaissance humaine n'est pas infaillible, qu'elle demande effort, prudence et humilité. Enfin, la possibilité de corriger l'erreur atteste la capacité de l'intellect humain à progresser dans la vérité et à se rapprocher graduellemet de la sagesse.