Le ressentiment face au repos et à la paix que possèdent les autres, particulièrement chez ceux qui demeurent en contemplation ou retraite.
Introduction
L'envie du repos d'autrui constitue une manifestation subtile mais pernicieuse du péché d'envie, spécifiquement dirigée contre la tranquillité et la paix intérieure dont jouissent certaines âmes. Ce vice s'attaque particulièrement à ceux qui ont la grâce de vivre dans la contemplation, le recueillement ou la vie retirée, suscitant dans le cœur de l'envieux une amertume devant le repos spirituel ou matériel d'autrui. Saint Thomas d'Aquin enseigne que l'envie est une tristesse du bien d'autrui en tant qu'il apparaît comme diminuant notre propre excellence, et cette forme particulière vise le bien précieux de la paix intérieure. Cette passion désordonnée révèle un attachement excessif à l'agitation du monde et une incompréhension profonde de la valeur de la vie contemplative dans l'économie du salut.
La nature de ce vice
L'envie du repos ajena procède d'un double désordre de l'appétit sensitif : d'une part, l'incapacité à se réjouir du bien spirituel d'autrui, et d'autre part, la convoitise d'une paix que l'on n'a pas su cultiver en soi-même. Ce vice s'enracine dans l'orgueil qui refuse d'admettre que d'autres puissent posséder une sérénité ou une intimité avec Dieu supérieure à la nôtre, blessant ainsi la charité fraternelle qui nous commande de nous réjouir du bonheur de nos frères. Les moralistes traditionnels distinguent ce vice de la simple jalousie en ce qu'il s'attaque spécifiquement au repos de l'âme, ce bien précieux que Notre-Seigneur promettait aux âmes fatiguées : "Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos" (Mt 11, 28). L'envieux du repos d'autrui refuse ainsi doublement : il refuse à son prochain le bien dont il jouit, et il refuse pour lui-même d'emprunter les voies de l'humilité et du renoncement qui conduisent à cette paix.
Les manifestations
Ce vice se manifeste d'abord par une critique acerbe et systématique de ceux qui ont choisi la vie contemplative ou retirée, les accusant d'oisiveté, d'inutilité sociale ou d'égoïsme spirituel. L'envieux du repos ajena cherchera à perturber la tranquillité d'autrui par des sollicitations importunes, des reproches déguisés en zèle pastoral, ou des insinuations sur le caractère prétendument égoïste de leur retraite. On observe également ce vice dans le ressentiment exprimé envers les religieux contemplatifs, les ermites, ou simplement les fidèles qui savent préserver des temps de recueillement et de silence dans leur vie quotidienne. Cette passion désordonnée se trahit encore dans l'agitation perpétuelle que l'envieux s'impose à lui-même et qu'il cherche à imposer aux autres, incapable de supporter le spectacle d'une âme en paix, comme si cette paix constituait un reproche vivant à son propre tumulte intérieur.
Les causes profondes
La racine principale de ce vice réside dans l'absence de vie intérieure et dans la fuite de soi-même qui caractérise l'homme mondain. Celui qui n'a jamais goûté les délices de l'oraison et du recueillement ne peut comprendre la valeur du repos en Dieu, et ce qu'il ne comprend pas, il le méprise par une secrète jalousie. L'orgueil spirituel joue également un rôle fondamental : l'âme orgueilleuse, qui se complaît dans l'activisme et le bruit de ses œuvres, ne peut tolérer que d'autres trouvent Dieu dans le silence et l'humilité de la vie cachée. Cette envie naît aussi d'un matérialisme pratique qui mesure la valeur d'une vie uniquement à ses œuvres extérieures, refusant de reconnaître la fécondité mystérieuse de la prière contemplative et de la vie cachée en Dieu. Enfin, ce vice procède souvent d'un état d'épuisement spirituel et de dessèchement intérieur : l'âme qui a perdu la paix de Dieu et qui s'agite vainement dans les sollicitudes du monde ne peut supporter le spectacle de ceux qui ont su préserver ou retrouver cette perle précieuse.
Les conséquences spirituelles
Ce vice engendre d'abord un éloignement progressif de Dieu, car il ferme le cœur à l'action de l'Esprit Saint qui désire établir en nous sa paix. L'envieux du repos d'autrui se prive lui-même de la possibilité d'accéder à cette tranquillité de l'âme qui est le prélude à la contemplation et à l'union à Dieu. En s'opposant au repos des autres, il multiplie en son propre cœur le trouble et l'agitation, créant un cercle vicieux où son manque de paix le rend toujours plus amer face à la paix d'autrui. Ce vice détruit également la charité et la communion fraternelle, transformant ce qui devrait être un motif de joie et d'édification mutuelle en source de division et de ressentiment. À long terme, il peut conduire à un durcissement du cœur et à une incapacité croissante de percevoir les réalités spirituelles, enfermant l'âme dans l'horizon étroit du visible et du temporel, loin de la vie cachée avec le Christ en Dieu que célèbre saint Paul.
L'enseignement de l'Église
L'Église a toujours enseigné la valeur éminente de la vie contemplative et du repos en Dieu, depuis les Pères du désert jusqu'aux grands Docteurs mystiques. Saint Augustin proclame que "Tu nous as faits pour Toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu'il ne repose en Toi", établissant ainsi le repos en Dieu comme fin ultime de l'existence humaine. Le Magistère traditionnel rappelle constamment que la vie contemplative n'est pas un luxe réservé à quelques privilégiés, mais constitue la part meilleure choisie par Marie de Béthanie, que le Seigneur lui-même a défendue contre les reproches de Marthe. La morale chrétienne enseigne que nous devons nous réjouir des grâces accordées à nos frères et que l'envie du bien spirituel d'autrui constitue un péché direct contre la charité et contre l'Esprit Saint. Les conciles et les Pères ont également souligné que la vie cachée de prière et de contemplation, loin d'être stérile, constitue au contraire le cœur battant de l'Église et la source de sa fécondité apostolique.
La vertu opposée
La vertu qui s'oppose directement à ce vice est la charité fraternelle dans sa dimension de joie du bien d'autrui, que les théologiens nomment la dilectio ou sympathia spirituelle. Cette disposition vertueuse nous porte à nous réjouir sincèrement de la paix et du repos dont jouissent nos frères, reconnaissant en cela un don de Dieu qui enrichit toute l'Église. L'humilité joue également un rôle essentiel en nous permettant de reconnaître nos propres insuffisances sans amertume et d'admirer sans jalousie les grâces accordées aux autres. La vertu de religion nous dispose à respecter et vénérer tout ce qui se rapporte au culte divin, y compris le temps consacré au recueillement et à l'oraison. Enfin, la sagesse chrétienne nous permet de discerner la valeur authentique du repos en Dieu et de l'aspirer pour nous-mêmes, non par envie, mais par un saint désir de l'union divine, cherchant à imiter plutôt qu'à dénigrer ceux qui nous précèdent sur ce chemin.
Le combat spirituel
Le combat contre ce vice commence par la reconnaissance humble de son existence en notre cœur et la confession sincère de nos sentiments d'envie ou de ressentiment. Il est nécessaire de cultiver activement la joie du bien d'autrui par des actes concrets : remercier Dieu pour la paix qu'il accorde à nos frères, les encourager dans leur vie de recueillement, et défendre la valeur de la vie contemplative contre les critiques du monde. La pratique régulière de l'oraison mentale et du silence intérieur est indispensable pour goûter soi-même les fruits du repos en Dieu et comprendre ainsi ce que l'on enviait auparavant. Il convient également de méditer fréquemment sur les passages évangéliques où Notre-Seigneur se retire dans la solitude pour prier, et sur son invitation pressante à venir se reposer auprès de lui. Les directeurs spirituels traditionnels recommandent la pratique de la bienveillance active envers les contemplatifs et les âmes retirées, soutenant leur vocation par la prière et l'estime, plutôt que de les troubler par des sollicitations inappropriées.
Le chemin de la conversion
La conversion de ce vice exige d'abord une transformation profonde de notre regard sur la vie spirituelle et sur l'échelle des valeurs chrétiennes. Il faut réapprendre à estimer la vie cachée et le repos en Dieu comme des biens supérieurs aux agitations du monde, méditant sur la vie cachée de Notre-Seigneur à Nazareth pendant trente années avant son ministère public. Cette conversion passe nécessairement par l'expérience personnelle du recueillement et de l'oraison : ce n'est qu'en goûtant nous-mêmes la douceur du repos en Dieu que nous cesserons d'envier celui des autres pour aspirer légitimement à le partager. Il est salutaire de lire les vies et les écrits des grands contemplatifs pour comprendre la fécondité mystérieuse de leur vie cachée et la valeur immense de leur intercession pour l'Église et le monde. Enfin, il faut demander instamment dans la prière la grâce de la charité fraternelle authentique qui se réjouit du bien d'autrui comme de son propre bien, et celle de l'humilité qui nous permet de reconnaître que toute grâce vient de Dieu et qu'elle est donnée pour l'édification commune du Corps mystique du Christ.
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