L'encensement de l'autel en forme extraordinaire du rite romain est l'un des gestes liturgiques les plus nobles et les plus évocateurs de la Messe tridentine. Selon le Cérémonial des évêques et les rubriques du Missel Romain, cet acte sacré manifeste l'adoration due à Dieu seul, la vénération de l'autel comme lieu du Saint Sacrifice, et la présence mystique du Christ dans son Église. L'encens, avec sa fumée odorante qui s'élève vers le ciel, symbolise la prière des fidèles montant vers le Trône de Dieu.
Fondements théologiques de l'encensement
Symbolisme biblique et patristique
L'usage de l'encens dans la liturgie trouve ses racines dans la Révélation divine elle-même. L'Ancien Testament prescrit l'encensement du sanctuaire : l'autel des parfums du Temple de Jérusalem devait être encensé matin et soir (Exode 30). Le psalmiste chante : « Que ma prière s'élève comme l'encens devant ta face » (Ps 140, 2). L'Apocalypse de saint Jean présente les anges offrant à Dieu l'encens qui représente les prières des saints (Ap 8, 3-4).
Les Pères de l'Église, particulièrement saint Ambroise et saint Jean Chrysostome, commentèrent abondamment ce symbolisme. L'encens signifie la divinité du Christ, la sainteté de l'autel où se renouvelle le Calvaire, et l'offrande spirituelle des fidèles. Dans la forme extraordinaire, ces significations demeurent pleinement vivantes et manifestées par la précision rituelle.
La vénération de l'autel
L'autel de la Messe catholique n'est pas une simple table. C'est le Christ lui-même, pierre angulaire rejetée qui devint la tête d'angle. Consacré par l'évêque avec le saint chrême et les reliques des martyrs, l'autel est le lieu sacré par excellence où le Sacrifice éternel se rend présent.
Encenser l'autel, c'est donc reconnaître sa sainteté intrinsèque. Le célébrant ne s'adresse pas à un objet inerte, mais au symbole vivant du Christ crucifié et ressuscité. Chaque mouvement, chaque inclinaison, chaque geste du thuriféraire et du prêtre participe de cette adoration théocentrique.
Les moments de l'encensement à la Messe solennelle
L'encensement initial à l'introït
À la Messe solennelle tridentine, le premier encensement de l'autel survient immédiatement après l'introït et le Kyrie. Après avoir vénéré l'autel par un baiser au centre (où se trouvent les reliques), le célébrant reçoit l'encensoir du thuriféraire.
Le servant d'autel présente la navette contenant l'encens. Le prêtre bénit l'encens en disant : « Ab illo benedicaris, in cujus honore cremaberis » (« Sois béni par Celui en l'honneur de qui tu brûleras »). Cette bénédiction rappelle que tout acte liturgique trouve sa source dans le Christ.
Le célébrant encense ensuite l'autel selon un parcours méticuleux et immuable, établi par la tradition liturgique séculaire. Il fait d'abord trois signes de croix avec l'encensoir au-dessus du centre de l'autel (si le Saint-Sacrement y réside), puis encense en marchant autour de l'autel.
Le parcours rituel autour de l'autel
Le parcours de l'encensement obéit à des règles précises. Le célébrant commence par encenser le crucifix central avec trois coups d'encensoir (ductus), puis procède vers la droite (côté Épître).
Il encense successivement :
- Les chandeliers et ornements du côté droit : deux coups d'encensoir pour chaque groupe
- L'angle droit de l'autel : deux coups
- Le côté droit de l'autel en descendant : encensement continu
- L'angle arrière droit : deux coups
- Le côté arrière de l'autel : encensement continu
- L'angle arrière gauche : deux coups
- Le côté gauche en remontant : encensement continu
- L'angle gauche (côté Évangile) : deux coups
- Les chandeliers et ornements du côté gauche : deux coups pour chaque groupe
- Retour au centre
Cette circumambulation de l'autel, accomplie avec gravité et majesté, manifeste que l'autel est le centre absolu de la liturgie catholique. Le célébrant rend ainsi à Dieu, présent mystiquement sur l'autel, l'hommage d'adoration qui lui est dû.
L'encensement à l'Offertoire
Le second encensement solennel de l'autel intervient à l'Offertoire, après l'oblation du pain et du vin. Ayant offert les saintes espèces, le prêtre encense les oblats avec trois signes de croix, puis encense l'autel selon le même parcours qu'à l'introït.
Cet encensement de l'Offertoire possède une signification propre : il accompagne l'offrande des dons terrestres qui vont devenir le Corps et le Sang du Christ. L'encens monte avec les prières d'oblation, comme pour porter vers le Ciel les offrandes sacrées. C'est le moment où la transsubstantiation est préfigurée et préparée.
Les gestes du célébrant et du thuriféraire
La manipulation de l'encensoir
La manipulation de l'encensoir (thuribulum) dans la forme extraordinaire requiert dextérité et révérence. L'encensoir est suspendu à trois chaînes : les deux chaînes extérieures permettent de le balancer, la chaîne centrale (avec son anneau) permet d'ouvrir le couvercle pour y déposer l'encens.
Le thuriféraire tient l'encensoir de la main droite lorsqu'il le présente au célébrant. Celui-ci le saisit délicatement, veillant à ne pas laisser tomber les braises. Les ductus (coups d'encensoir) doivent être amples mais contrôlés : trois coups pour le Saint-Sacrement ou le crucifix, deux coups pour les autres éléments sacrés.
Le rôle du servant porteur de navette
Le servant porteur de la navette (navicula) joue un rôle essentiel quoique discret. Il doit présenter la navette au prêtre avec précision, ouverte et tenue de manière à faciliter la prise de l'encens avec la cuiller (cochlear).
Après la bénédiction de l'encens, il referme la navette, fait la génuflexion si le Saint-Sacrement est présent, et se retire légèrement pour laisser le célébrant accomplir l'encensement. La coordination entre le thuriféraire et le céroféraire exige une formation minutieuse et une pratique régulière.
La discipline rubricale stricte
Précisions du Cérémonial romain
Le Cérémonial des évêques (Caeremoniale Episcoporum) de 1600, constamment réédité jusqu'en 1952, fixe avec une précision admirable tous les détails de l'encensement. Rien n'est laissé au hasard ou à l'improvisation : nombre de coups d'encensoir, direction des mouvements, moments exacts, prières à réciter.
Cette discipline rubricale rigoureuse n'est pas du formalisme vide. Elle exprime la conviction traditionaliste que la liturgie est un acte objectif de l'Église, non l'expression subjective du célébrant. L'uniformité des gestes à Rome, à Paris, à Tokyo ou à Buenos Aires manifeste l'unité et la catholicité de l'Église.
Différences entre Messe basse et Messe solennelle
Dans la Messe basse tridentine (Missa lecta), l'encensement n'est généralement pas pratiqué, sauf dans certaines circonstances exceptionnelles ou selon les coutumes locales anciennes. C'est la Messe chantée (Missa cantata) et surtout la Messe solennelle (Missa solemnis) qui déploient pleinement le cérémonial de l'encensement.
À la Messe pontificale (célébrée par l'évêque), l'encensement revêt une solennité accrue encore. L'évêque est lui-même encensé, de même que le clergé assistant. L'ordre hiérarchique de l'Église se manifeste ainsi dans la gradation de l'encensement : Dieu d'abord (autel et Saint-Sacrement), puis ses ministres selon leur rang.
Signification spirituelle pour les fidèles
L'élévation de la prière
Pour les fidèles assistant à la Messe tridentine, l'encensement de l'autel n'est pas un simple spectacle esthétique. C'est une exhortation silencieuse à élever leur prière vers Dieu. Comme l'encens monte en volutes odorantes vers la voûte de l'église, ainsi les supplications, les adorations, les actions de grâce doivent s'élever du cœur vers le Ciel.
Le fidèle traditionnel, formé à la piété liturgique, comprend que chaque geste du prêtre a une portée théologique. Voir l'encens envelopper l'autel, c'est contempler mystiquement la gloire divine qui remplit le sanctuaire. C'est participer spirituellement à l'adoration perpétuelle des anges et des saints.
Participation intérieure au rite
La participation des fidèles dans la forme extraordinaire n'est pas active au sens moderne (chants en vernaculaire, dialogues avec le prêtre). Elle est intérieure et contemplative. Durant l'encensement, le fidèle peut réciter intérieurement les psaumes de l'encensement, méditer sur la présence du Christ, ou simplement adorer en silence.
Cette forme de participation, loin d'être passive, engage profondément l'âme. Le silence sacré qui enveloppe l'encensement permet une prière personnelle intense, une union mystique avec l'action du prêtre qui agit in persona Christi. C'est la grandeur de la liturgie traditionnelle : offrir un cadre objectif et immuable où chaque âme peut rencontrer Dieu.
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