Théoricien de Solesmes qui a développé la méthode rythmique du chant grégorien. Son œuvre majeure, le Nombre musical grégorien.
Introduction
Dom André Mocquereau (1849-1930) occupe une place centrale dans l'histoire de la restauration du chant grégorien. Si Dom Pothier fut le pionnier de la restauration mélodique basée sur les manuscrits anciens, Dom Mocquereau développa une théorie systématique de la rythmique grégorienne qui révolutionna l'interprétation du chant sacré. Son œuvre monumentale, Le Nombre musical grégorien, exposée en deux volumes massifs publiés en 1908 et 1927, demeure un pilier fondamental de la science grégorienne, même si certains de ses principes ont été discutés et nuancés par les recherches ultérieures.
La contribution de Dom Mocquereau ne se limite pas à la théorie rythmique. Il fut également le fondateur de la Paléographie Musicale, publication scientifique qui mit à la disposition des chercheurs des fac-similés de manuscrits grégoriens anciens avec des études critiques approfondies. Cette entreprise éditoriale permit une connaissance beaucoup plus précise des sources manuscrites et ouvrit la voie aux travaux de sémiologie grégorienne du XXe siècle.
Dom Mocquereau était animé par une conviction profonde : le chant grégorien possède un rythme propre, distinct du rythme mesuré de la musique moderne, mais néanmoins ordonné selon des lois cohérentes. Contre ceux qui prétendaient que le grégorien était une psalmodie informe ou que son rythme était purement arbitraire, Dom Mocquereau démontra l'existence d'une structure rythmique rigoureuse fondée sur les principes universels du mouvement et du nombre.
De musicien à moine grégorianiste
André Mocquereau naquit en 1849 à La Tessouale, en Anjou, dans une famille bourgeoise catholique. Contrairement à Dom Pothier qui embrassa très jeune la vocation sacerdotale, André Mocquereau passa sa jeunesse dans le monde, se destinant à une carrière musicale. Il étudia le violoncelle au Conservatoire de Paris et se produisit comme concertiste. Cette formation musicale classique, loin d'être un obstacle à son futur travail grégorien, lui fournit une compréhension profonde des principes musicaux universels qu'il appliquera ensuite au chant sacré.
En 1875, à l'âge de 26 ans, touché par la grâce divine, André Mocquereau renonça à sa carrière prometteuse et entra à l'abbaye de Solesmes. Il y reçut l'habit monastique et prit le nom de Dom André. Dom Guéranger, abbé de Solesmes, discerna immédiatement les talents exceptionnels du jeune moine et le confia à Dom Pothier pour qu'il se consacre à la restauration du chant grégorien.
Dom Mocquereau se plongea avec passion dans l'étude des manuscrits anciens. Il visita de nombreuses bibliothèques européennes, photographia des manuscrits, compara les notations neumatiques, cherchant à percer le mystère du rythme grégorien. Car si Dom Pothier avait restauré les mélodies avec succès, la question du rythme demeurait énigmatique. Les manuscrits anciens ne contiennent aucune indication explicite de durée des notes. Comment alors interpréter rythmiquement les mélodies restaurées ?
C'est dans cette quête que Dom Mocquereau consacra les décennies suivantes de sa vie. Il étudia les traités théoriques médiévaux, notamment ceux de Gui d'Arezzo, Hucbald de Saint-Amand, et Jean de Murs. Il analysa minutieusement les notations neumatiques de différentes écoles (sangallienne, messine, aquitaine), cherchant des indices sur l'interprétation rythmique. Il expérimenta différentes approches d'exécution avec le chœur de Solesmes, affinant progressivement sa théorie.
La fondation de la Paléographie Musicale
En 1889, Dom Mocquereau fonda la Paléographie Musicale, publication qui devint rapidement la référence mondiale pour l'étude scientifique des manuscrits grégoriens. Le concept était novateur : publier des reproductions photographiques en fac-similé de manuscrits anciens, accompagnées d'études paléographiques détaillées, de transcriptions en notation moderne, et d'analyses critiques.
Les premiers volumes de la Paléographie Musicale furent consacrés aux manuscrits de Saint-Gall, notamment le célèbre Cantatorium du IXe siècle. Ces manuscrits sangalliens sont particulièrement précieux car ils contiennent, en plus des neumes, des lettres significatives (c pour celeriter, t pour trahere, etc.) indiquant des nuances d'exécution. Dom Mocquereau y vit des indices précieux sur l'interprétation rythmique authentique.
La Paléographie Musicale ne se contentait pas de reproduire passivement les manuscrits. Chaque volume contenait des études approfondies sur la notation, les particularités graphiques, les variantes mélodiques, la tradition manuscrite. Dom Mocquereau et ses collaborateurs développèrent une véritable science paléographique, établissant des méthodes rigoureuses pour dater les manuscrits, identifier les scriptoria, reconstituer les traditions régionales.
Cette entreprise éditoriale nécessita des ressources considérables. Dom Mocquereau dut voyager continuellement pour photographier les manuscrits, négocier avec les bibliothèques, superviser l'impression. Solesmes consacra une part importante de ses revenus à cette publication scientifique, manifestant la priorité absolue accordée à la restauration grégorienne.
Les volumes successifs de la Paléographie Musicale couvrirent progressivement les principales traditions manuscrites : manuscrits sangalliens, messins, aquitains, bénéventains, mozarabes. Chaque publication enrichissait la connaissance du répertoire grégorien et de son évolution historique. Les chercheurs du monde entier purent désormais consulter ces manuscrits sans avoir à se déplacer dans les bibliothèques dispersées d'Europe.
Le Nombre musical grégorien : une théorie systématique
Le chef-d'œuvre théorique de Dom Mocquereau est incontestablement Le Nombre musical grégorien, publié en deux volumes (1908 et 1927). Cet ouvrage monumental de plus de mille pages expose une théorie systématique du rythme grégorien fondée sur des principes philosophiques et musicologiques rigoureux.
Dom Mocquereau part d'un principe fondamental : le rythme n'est pas arbitraire mais obéit à des lois universelles du mouvement. Tout mouvement rythmique se compose d'éléments individuels (les notes) organisés en groupes, lesquels s'organisent à leur tour en phrases et périodes. Cette structure hiérarchique se retrouve dans toute musique, qu'elle soit mesurée ou non mesurée.
Le chant grégorien, selon Dom Mocquereau, possède un rythme libre, non mesuré, mais néanmoins parfaitement ordonné. Contrairement à la musique moderne où les durées des notes sont fixes (rondes, blanches, noires), le grégorien utilise essentiellement deux valeurs : une durée simple et une durée double. Toutes les notes ont normalement la même durée brève, sauf exceptions marquées par certains neumes ou par la position dans le mot.
Dom Mocquereau introduit le concept d'ictus, légère pulsation rythmique marquant certaines notes sans les accentuer fortement. L'ictus n'est pas un accent dynamique mais un point de repère rythmique, comparable au mouvement du chef d'orchestre. Il structure le flux mélodique en créant des groupements binaires ou ternaires de notes.
Ces groupements se combinent en incises, courtes unités mélodiques correspondant généralement à un membre de phrase du texte. Les incises se regroupent en membres de phrase, lesquels constituent des phrases complètes. Cette architecture rythmique crée un mouvement ondulant, avec des élans (élan) et des repos (repos), des tensions et des détentes, donnant au chant grégorien sa beauté respirante et organique.
Dom Mocquereau établit également des règles précises pour l'application de l'ictus. Normalement, l'ictus tombe toutes les deux ou trois notes, créant des groupes binaires ou ternaires. Certaines notes, appelées notes longues, ont une durée double : les notes finales de mots, certains neumes spéciaux (pressus, salicus), les notes préparant une cadence. Ces allongements structurent le rythme sans le rigidifier.
Controverses et critiques
La théorie de Dom Mocquereau, malgré son caractère systématique et scientifique, ne fut pas universellement acceptée. Dès sa publication, elle suscita des débats passionnés parmi les grégorianistes. Certains critiques, notamment Dom Jeannin et Dom Gajard, contestaient certains aspects de la théorie, proposant des approches alternatives.
Une critique majeure portait sur l'ictus. Certains musicologues estimaient que Dom Mocquereau avait surimposé au chant grégorien une structure rythmique étrangère à sa nature. Ils argumentaient que les manuscrits anciens ne contenaient aucune indication d'ictus et que cette notion était une invention théorique sans fondement historique. Ils préconisaient une approche plus souple, fondée uniquement sur l'accent tonique du texte latin.
D'autres critiquaient l'égalité des notes postulée par Dom Mocquereau. Selon eux, les manuscrits sangalliens avec leurs lettres significatives suggéraient une variété rythmique beaucoup plus grande, avec des notes rapides, des notes traînées, des nuances agogiques subtiles. La théorie mocquerienne, en réduisant tout à deux valeurs (simple et double), appauvrissait l'interprétation.
Dom Mocquereau répondit patiemment à ces critiques. Il reconnaissait que sa théorie était une construction théorique, mais il maintenait qu'elle respectait les principes fondamentaux du rythme musical et qu'elle produisait une interprétation belle et priante. Il admettait également que les nuances agogiques avaient leur place, mais dans le cadre de la structure rythmique générale qu'il avait établie.
Le débat culmina dans les années 1950-1960 avec l'émergence de la sémiologie grégorienne, nouvelle discipline fondée par Dom Eugène Cardine. La sémiologie remettait en question certains aspects de la méthode mocquerienne, notamment l'uniformité rythmique, et proposait une interprétation plus nuancée basée sur l'étude graphique des neumes. Cependant, même les sémiologues reconnaissaient la valeur fondamentale du travail de Dom Mocquereau et utilisaient sa terminologie.
L'héritage et l'influence
Dom Mocquereau s'éteignit en 1930 à Solesmes, ayant consacré plus de cinquante ans de sa vie au chant grégorien. Son influence sur la pratique du chant sacré fut immense. La méthode de Solesmes, basée sur ses principes, fut adoptée dans les séminaires, monastères et cathédrales du monde entier. Les éditions vaticanes officielles incorporèrent les signes rythmiques mocqueriens.
Les enregistrements réalisés par le chœur de Solesmes sous la direction de Dom Joseph Gajard, disciple de Dom Mocquereau, diffusèrent largement l'interprétation mocquerienne. Ces enregistrements demeurent aujourd'hui des références, témoignant de la beauté contemplative et sereine du chant grégorien exécuté selon la méthode de Solesmes.
L'apport de Dom Mocquereau transcende les controverses techniques. Il démontra que le chant grégorien n'est pas une relique archéologique mais une prière vivante, capable de toucher les cœurs et d'élever les âmes vers Dieu. Sa théorie rythmique, même imparfaite, permit à des générations de chanteurs de retrouver le souffle et la respiration du grégorien authentique.
Aujourd'hui, le débat entre méthode mocquerienne et approche sémiologique continue, mais de manière apaisée et complémentaire. Beaucoup de grégorianistes utilisent les insights sémiologiques tout en conservant le cadre rythmique mocquerien. Cette synthèse témoigne de la fécondité durable du travail de Dom Mocquereau.