Le processus de division d'une notion générale en ses espèces particulières.
Introduction
La division (divisio) est l'une des opérations logiques fondamentales de la philosophie scolastique. Elle désigne le processus systématique par lequel on subdivise un concept général ou universel en ses parties spécifiques ou espèces. Tandis que l'abstraction monte du particulier à l'universel, la division descend de l'universel à ses espèces constitutives. Ces deux opérations intellectuelles sont complémentaires et essentielles au bon ordre du savoir. La division est l'instrument privilégié de la classificiation rationnelle, permettant de mettre en ordre la multiplicité des choses et des concepts dans une hiérarchie intelligible.
Nature et Définition de la Division
Définition Générale
La division est l'opération par laquelle un genre est distribué dans ses espèces particulières selon une différence constitutive. Si le genre « animal » comprend les espèces « rationnel » et « irrationnel », la division de l'animal selon la raison produit précisément ces deux espèces. C'est une opération descendante, contrairement à la généralisation, qui monte vers le plus universel.
La division ne crée pas les différences qu'elle manifeste ; elle les révèle et les organise rationnellement. Les espèces qui résultent de la division existent réellement dans la nature des choses, et l'intellect ne fait que les articuler de manière systématique selon une différence pertinente.
Distinction entre Genre, Espèce et Différence
Pour comprendre la division, il convient de clarifier les notions de genre, espèce et différence spécifique.
Le Genre est le concept universel qui s'applique à plusieurs espèces différentes. Le genre « animal » s'applique à l'homme, au cheval, à l'oiseau. Le genre est ce qu'il y a de plus commun et de plus général.
L'Espèce est une subdivision du genre, plus particulière que lui mais encore universelle. L'espèce « homme » s'applique à tous les hommes, mais elle est plus restreinte que le genre « animal ». L'espèce « cheval » s'applique à tous les chevaux, mais elle ne convient pas aux hommes.
La Différence Spécifique est ce qui distingue une espèce des autres espèces du même genre. La différence qui constitue l'espèce « homme » au sein du genre « animal » est la raison ou la rationalité. C'est par cette différence que l'homme se distingue des autres animaux.
La relation entre genre, espèce et différence peut être exprimée ainsi : Genre = Espèce + Différence Spécifique. L'animal rationnel donne l'espèce homme ; l'animal irrationnel donne les autres animaux.
Caractères de la Division Logique
Exhaustivité
Une division complète d'un genre doit énumérer toutes ses espèces sans exception. Si le genre « animal » est divisé en « rationnel » et « irrationnel », il ne reste aucun animal qui ne soit pas couvert par cette division. Chaque individu appartenant au genre doit appartenir à une, et une seule, des espèces générées par la division.
L'exhaustivité garantit que la division est complète et rationnelle. Une division qui laisse de côté certaines espèces n'est pas une véritable division philosophique du genre, mais seulement une énumération partielle.
Mutuelle Exclusion
Les espèces résultant d'une division doivent être mutuellement exclusives. Un être ne peut pas appartenir simultanément à plusieurs espèces du même genre. Un animal ne peut pas être à la fois rationnel et irrationnel ; un nombre ne peut pas être à la fois pair et impair. Cette exclusion mutuelle est garantie par l'unicité de la différence selon laquelle on divise.
Unité de Base de Division
Une division valide doit procéder selon une unique différence à la fois. On ne peut pas diviser le genre « homme » en « grec, barbare, blanc et noir » dans une même opération de division, car cela mélange plusieurs principes de distinction (origine géographique et couleur). Il faut diviser selon un principe, puis, si on veut continuer la division, subdiviser chaque espèce selon un autre principe.
Cette règle, appelée « unum principium divisionis », assure la clarté logique et évite la confusion.
Degrés et Espèces de Division
Division dans le Genre et l'Espèce
La division la plus commune porte sur les relations de genre à espèce. On divise un genre en ses espèces immédiates, puis on peut diviser chacune de ces espèces en sous-espèces, et ainsi de suite. Cette procédure génère un arbre hiérarchisé de concepts, chaque niveau étant plus particulier que le précédent.
Par exemple :
- Substance (genre suprême) se divise en Substance Corporelle et Substance Incorporelle
- Substance Corporelle se divise en Vivante et Non-vivante
- Substance Vivante se divise en Sensible (animal) et Insensible (plante)
- Animal (substance vivante sensible) se divise en Rationnel (homme) et Irrationnel
Division du Tout en Parties
Il existe une autre forme de division, moins strictement logique mais importante en philosophie : la division du tout en ses parties intégrales. Un corps est divisé en tête, tronc, membres. Une proposition est divisée en sujet et prédicat. Cette division du tout en parties diffère de la division du genre en espèces, car les parties ne sont pas universelles de la même manière que les espèces.
Division Accidentelle
La division accidentelle divise un être selon ses accidents ou propriétés, non selon son essence. On divise les animaux en blancs et noirs, ou en grands et petits. Cette division est moins fondamentale que celle du genre en espèces, car elle ne révèle pas la nature intime de ce qui est divisé. Néanmoins, elle a son utilité dans l'ordre pratique et peut servir à classer les choses selon certains critères.
La Division comme Instrument de Savoir
Fondement de la Classification
La division est le fondement de toute classification rationnelle. En sciences naturelles, la classification des êtres vivants en embranchements, classes, ordres, familles, genres et espèces est un exemple moderne d'application du principe de division. Cette classification révèle l'ordre de la création et facilite la compréhension de la nature.
Clarification Conceptuelle
La division clarfie nos concepts en dépliant leur contenu. Un concept apparemment simple peut être révélé comme contenant plusieurs espèces distincts. En divisant, nous comprenons mieux ce que nous connaissions confusément.
Ordre et Intelligibilité
L'univers créé, dans la pensée scolastique, est un ordre intelligent, une hiérarchie de formes et de natures. La division logique reflète cette hiérarchie ontologique. En divisant correctement, nous imitons l'ordre de la création divine et rendons nos pensées conformes à la réalité.
Principes de la Bonne Division
Clarté de la Différence
La différence selon laquelle on divise doit être claire et bien définie. On ne peut pas diviser l'être en « spirituel et corpulent » ; la seconde notion n'est pas une vraie différence ontologique. La différence doit être un caractère réel qui distingue véritablement une espèce d'une autre.
Proportionnalité
Il faut une proportion entre le genre et la différence. La différence doit être pertinente par rapport au genre. Diviser les couleurs en « visibles et invisibles » selon le genre « son » n'aurait aucun sens. La différence de rationalité, cependant, divise bien le genre « animal » car elle concerne précisément ce qui peut varier chez les animaux selon une ligne significative.
Éviter les Tautologies
La différence ne doit pas simplement répéter le genre. On ne divise pas « homme » en « homme rationnel et homme irrationnel » ; il faut exprimer la différence de manière positive et constructive : « animal rationnel et animal irrationnel ».
Division et Définition
Relation entre Division et Définition
La division et la définition sont intimement liées. Une définition énonce l'essence d'une chose en réunissant le genre et la différence spécifique : « L'homme est un animal rationnel ». Une division est le mouvement inverse : partant d'un genre connu, on en extrait les différences qui engendrent les espèces.
Chaque définition participe d'une division implicite : en définissant l'homme comme animal rationnel, on divise le genre animal en rationnel et irrationnel, et on place l'homme dans la première espèce.
Division Ascendante et Descendante
La division descendante va du genre aux espèces, mettant en évidence la multiplicité contenue dans l'universel. La division ascendante, ou plutôt l'analyse, remonte des espèces au genre, cherchant ce qu'elles ont en commun. Les deux mouvements sont complémentaires : la division montre comment un universel se particularise ; l'analyse montre comment plusieurs particuliers participent d'un universel.
Erreurs et Défauts de Division
Division Incomplète
Une division qui ne couvre pas tout le genre est incomplète et insuffisante. Dire que les animaux se divisent en terrestres et aquatiques omet les aériens et autres catégories. Une telle division peut être utile à titre provisoire, mais ce n'est pas une division véritable au sens strict.
Chevauchement des Espèces
Lorsque les espèces générées ne sont pas mutuellement exclusives, la division échoue. Diviser les êtres en « mortel et humain » produit un chevauchement puisque les êtres humains sont mortels. Cela provient d'une confusion du principe de division.
Mixtion des Principes
Mélanger plusieurs principes de division dans une seule opération crée la confusion. Diviser les êtres en « spirituel, corporel et mortel » mélange une distinction ontologique (spirituel/corporel) avec une propriété accidentelle (mortel). Il faut d'abord diviser par un principe, puis subdiviser chaque branche par un autre.
Trop Grande Abstraction
Une différence trop abstraite ou trop éloignée de l'expérience peut rendre la division inutile pour la connaissance pratique. Bien que logiquement valide, une division peut manquer d'intelligibilité si elle ne révèle pas quelque chose de réellement significatif.
Division en Métaphysique Scolastique
Division de l'Être
La division la plus éminente en philosophie scolastique est celle de l'être lui-même. L'être se divise en substance et accident. La substance se divise ensuite en substance corporelle et incorporelle. L'accident se divise en neuf catégories : quantité, qualité, relation, action, passion, quand, où, situation, habitus.
Cette division métaphysique de l'être reflète les catégories fondamentales de la réalité et fournit la structure de la connaissance métaphysique.
Division de la Substance
La substance corporelle se divise en vivante et non-vivante. La substance vivante se divise en sensible (animal) et insensible (végétal). L'animal se divise en rationnel (homme) et irrationnel. Ces divisions progressives constituent l'échelle des êtres ou l'ordre de la nature.
Division et Hiérarchie de l'Être
Ces divisions ne sont pas des constructions purement logiques, mais elles expriment l'ordre réel de la création. Il existe dans la nature une hiérarchie des êtres : les êtres purement matériels au-dessous, puis les végétaux, puis les animaux, puis l'homme couronnant l'ordre terrestre. La division logique manifeste cette hiérarchie ontologique.
Utilité Pratique de la Division
En Théologie
En théologie, la division s'applique à l'étude des mystères de la foi. On divise les vertus, les péchés, les dons de l'Esprit Saint, les fruits de l'Esprit. Cette division théologique aide à ordonner la doctrine et à clarifier les rapports entre les différents éléments de la foi.
En Philosophie Naturelle
En philosophie naturelle, la division permet de classifier les êtres et de comprendre l'ordre de la création. C'est grâce à la division que nous organisons nos connaissances en botaniques, zoologie et minéralogie.
En Rhétorique et Dialectique
La division est un outil d'exposition systématique du savoir. Un orateur ou un dialecticien qui ordonne ses arguments selon des divisions claires du sujet gagne en clarté et en persuasion.