Dialogue de Justin Martyr avec le juif Tryphon. Accomplissement des prophéties messianiques en Christ. L'Ancien Testament préfigure le Nouveau Testament.
Introduction historique et cadre du dialogue
Le Dialogue avec Tryphon le Juif, composé par Justin Martyr probablement vers 160 de notre ère, représente l'une des plus anciennes sources patristiques relatives au débat entre le Christianisme naissant et le Judaïsme rabbinique du IIe siècle. Contrairement aux deux Apologies adressées aux autorités romaines, ce dialogue nous présente une controverse doctrinal et exégétique entre un Chrétien et un Juif, dialoguant d'égal à égal sur les questions théologiques les plus essentielles.
Le cadre du dialogue demeure remarquablement vivant. Justin rapporte qu'il rencontre un homme appelé Tryphon dans une place publique de l'Éphèse, en Asie Mineure. Tryphon est décrit comme un Juif instruit, probablement un rabbi ou un maître de la Torah. Entre les deux hommes s'engage un débat extraordinaire, rapporté par Justin, qui portent sur la question fondamentale : Jésus est-il véritablement le Messie prédit par les prophéties juives ?
Pour la tradition catholique, le Dialogue avec Tryphon conserve une importance capitale. Il démontre comment les Pères de l'Église envisageaient la relation entre le Judaïsme et le Christianisme—non pas comme une rupture arbitraire mais comme l'accomplissement de la promesse Divine inscrite dans les Écritures juives elles-mêmes. Le dialogue établit les fondations d'une théologie chrétienne respectueuse envers les racines hébraïques de la foi tout en affirmant la divinité et la messianité de Jésus.
La Messianité du Christ
Jésus accomplit les prophéties messianiques
Le thème central du Dialogue consiste à montrer que Jésus-Christ est le Messie attendu par les Juifs, dont les prophéties se trouvent écrites dans les livres sacrés de l'Ancien Testament. Justin déploie un corpus impressionnant de passages prophétiques, relisant les Écritures dans une perspective christologique rigoureuse. Selon lui, nul ne peut lire les prophètes avec sincérité sans reconnaître que Jésus-Christ en constitue l'accomplissement total et définitif.
Notamment, Justin invoque les prophéties du Messie né de la Vierge (Isaïe 7,14), du Messie souffrant et crucifié (Isaïe 53), du Messie roi de la lignée de David (Jérémie 23,5-6), du Messie rejeté par Israël (Zacharie 12,10). Chacune de ces prophéties, Justin le affirme, trouve son accomplissement littéral et spirituel dans la personne de Jésus Christ, Dieu incarné.
Tryphon objecte que les Juifs attendent un Messie puissant qui affranchira Israël de l'oppression romaine, pas un Messie crucifié, humilié et mort. Justin riposte que le Messie devait d'abord souffrir et mourir afin d'accomplir la rédemption, ensuite il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts. La première venue du Messie fut une venue de miséricorde et de rédemption ; la deuxième venue sera une venue de jugement et de gloire.
La Divinité du Christ en tant que Logos
Profondément lié à la question de la messianité se trouve celle de la divinité du Christ. Justin affirme que Jésus n'est pas seulement le Messie humain promis aux Juifs, mais il est aussi le Logos éternel, le Verbe de Dieu qui a existé avant tous les temps et par lequel toutes choses ont été créées.
Le Logos divin s'est incarné dans le sein de la Vierge pour accomplir la rédemption de l'humanité. Avant cette incarnation historique, le Logos agissait dans le monde à travers ses semences de rationalité implantées dans les âmes humaines—doctrine du Logos spermatikos que nous avons déjà rencontrée dans les Apologies.
Cependant, pour les Juifs de la tradition rabbinique, cette affirmation de la divinité du Christ constitue une violation du monothéisme strict. Comment peut-on soutenir qu'il n'existe qu'un seul Dieu, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, tout en affirmant que Jésus est divin ? N'est-ce pas du polythéisme déguisé ? Justin, anticipant les développements théologiques postérieurs, soutient que le Père et le Fils sont deux réalités distinctes en quelque sorte (bien que éternelles l'une avec l'autre) mais qu'ils ne violent pas l'unicité du Dieu unique. Il y a un seul Dieu, mais ce Dieu existe en plusieurs hypostases ou réalités permanentes—conception qui préfigure la doctrine trinitaire formulée explicitement aux conciles œcuméniques ultérieurs.
La Préfiguration : L'Ancien Testament préfigure le Nouveau
La Théologie de la Préfiguration
L'un des apports les plus importants du Dialogue avec Tryphon concerne le développement systématique d'une théologie de la préfiguration. Justin affirme que tous les événements majeurs de l'histoire d'Israël, tous les personnages significatifs, tous les sacrifices du temple, même les éléments du droit mosaïque, contiennent une préfiguration prophétique de la venue du Christ et de l'Église.
Abraham lui-même, lorsqu'il leva son fils Isaac en sacrifice, préfigure le Père qui livra son propre Fils en sacrifice pour le salut du monde. La traversée de la Mer Rouge par Israël préfigure le baptême chrétien. Le manne du désert préfigure l'Eucharistie. Les sacrifices rituels du temple préfigurent le sacrifice ultime et définitif de Jésus-Christ, l'Agneau de Dieu.
Cet herméneutique typologique ne relève pas, pour Justin, d'une interprétation arbitraire du texte. Elle découle plutôt d'une conviction profonde que toute l'histoire divine était orchestrée depuis le commencement en vue de l'incarnation et du salut qu'elle apporte. Les prophètes ne prédisaient que le Christ ; les sages d'Israël ne voyaient que des ombres et des préfigurations de la Vérité qui allait se manifester pleinement.
Le Rejet de la Loi cérémonielle et l'Éternité de la Loi morale
Selon Justin, la Loi mosaïque comportait deux éléments distincts : les commandements moraux éternels (les dix commandements, les préceptes de justice et de miséricorde) et les commandements cérémoniels temporaires destinés à préfigurer le Christ.
Les commandements moraux demeurent éternellement valides pour tous les peuples et tous les temps. Aucun Chrétien ne peut impunément violer les préceptes contre le meurtre, l'adultère, le vol, ou le mensonge. Cependant, les commandements cérémoniels—les sacrifices sanglants, la circoncision, les observances alimentaires, les fêtes judaïques selon leur forme ancienne—avaient un caractère pédagogique et préfigurateur. Ils visaient à préparer Israël à recevoir le Messie. Une fois le Messie venu et son sacrifice accompli, ces pratiques deviennent dépassées et superflues.
C'est pourquoi l'Église chrétienne n'impose plus à ses fidèles d'observer la circoncision ou de respecter les lois alimentaires du Lévitique. La Loi nouvelle du Christ, écrite non sur des tables de pierre mais dans les cœurs par l'Esprit Saint, remplace et accomplit la Loi ancienne.
Le Messianisme chrétien et la promesse divine
L'Accomplissement de la Promesse à Abraham
Justin retourne constamment à la promesse faite à Abraham : « Par toi et ta descendance, toutes les nations de la terre seront bénies. » Cette promesse patriarcale, affirme Justin, n'a trouvé son accomplissement qu'en Jésus-Christ et dans l'Église qui en est le prolongement spirituel.
La descendance d'Abraham dans le sens charnel consiste en Isaac, puis en Jacob dont les douze fils deviennent les ancêtres des douze tribus d'Israël. Cependant, la descendance véritable et perpétuelle d'Abraham, celle qui bénira toutes les nations, est Jésus-Christ lui-même et tous ceux qui, par la foi en Lui, sont intégrés à son Corps mystique.
Les Chrétiens de toutes les nations—Grecs, Romains, Barbares, esclaves et hommes libres—constituent la véritable descendance d'Abraham. Le Judaïsme selon la chair était pédagogique et transitoire ; le Judaïsme selon l'esprit, le Peuple de Dieu engendré par la foi en Christ, demeurera éternellement.
L'Universalité du Salut messianique
Tryphon objecte que le Messie est venu pour Israël seul, pour relever son peuple de l'oppression romaine. Justin retorque que les prophètes, correctement entendu, promettaient que le Messie viendrait pour les Gentils aussi bien que pour les Juifs. La promesse messianique n'était jamais bornée à une nation charnelle mais destinée à l'humanité entière.
C'est pourquoi le Christianisme se répand parmi tous les peuples, tandis que le Judaïsme demeure essentiellement national. Le Messie universel, le Sauveur de tous les hommes sans distinction, ne peut être restreint à une seule nation. Sa domination s'étend de l'orient jusqu'à l'occident, de la mer jusqu'aux extrémités de la terre. Tous les hommes, de toute race et de toute langue, sont appelés au salut en Jésus-Christ.
Signification théologique et endurance de cet héritage
Le Dialogue avec Tryphon pose les fondations d'une théologie chrétienne qui respecte profondément les racines hébraïques de la foi tout en affirmant la nouveauté de la révélation chrétienne. Pour Justin, le Christianisme n'est pas une religion nouvelle arbitrairement imposée sur le monde, mais l'accomplissement des promesses divine consignées dans l'Ancien Testament.
Cette vision justinienne influencera toute la tradition patristique. Les Pères de l'Église, avec Justin pour pionnier, relieront constamment les mystères du Christ aux préfigurations vétérotestamentaires, établissant ainsi une continuité profonde entre l'Ancien et le Nouveau Testament.
Pour la tradition catholique, le Dialogue avec Tryphon enseigne que la foi chrétienne s'enracine dans la Parole de Dieu qui s'est révélée progressivement à travers les siècles, culminant dans l'incarnation du Verbe éternel. Il nous montre que la foi chrétienne n'est pas irrationnelle ou étrangère à l'intelligence, mais au contraire capable de dialoguer avec la plus haute intelligence rabbinique. Enfin, il proclame que Jésus-Christ est le centre et l'accomplissement de toute l'histoire du salut divin.