La désolation spirituelle constitue l'une des épreuves les plus redoutables de la vie chrétienne : ce sentiment horrible d'être abandonné par Dieu, d'être livré à soi-même dans les ténèbres, accompagné de tristesse profonde et de découragement paralysant. Distinct de l'aridité, la désolation apporte douleur et agitation à l'âme, tandis que l'aridité maintient la paix sous la sécheresse.
Distinction entre aridité et désolation
L'aridité spirituelle demeure une expérience de sécheresse paisible. L'âme ne "sent" rien, mais elle adhère fermement à Dieu par la volonté. Elle possède une certaine sérénité dans l'absence de consolation.
La désolation spirituelle, au contraire, apporte turbation de l'âme. L'âme ne seulement ne sent rien, mais elle souffre de cette absence. Elle est agitée par le doute, tournée vers l'égoïsme, incapable de maintenir la paix intérieure. C'est un état d'agitation morbide, non pas la purification calme de l'aridité.
Saint Ignace de Loyola, maître incomparable du discernement spirituel, établit cette distinction cruciale dans ses Exercices spirituels. Il faut apprendre à reconnaître en quel état on se trouve pour y répondre correctement.
Nature et causes de la désolation
La désolation revêt plusieurs caractères : agitation mentale, incapacité à prier, assaut des tentations qui semble redoublé, sentiment d'inutilité de tous les efforts, envie de tout abandonner, doute sur sa vocation, remise en question de sa foi elle-même.
Physiquement, elle s'accompagne souvent de fatigue inexplicable, d'insomnie malgré l'épuisement, d'abattement, parfois de troubles somatiques. Le corps partage la turbation de l'âme.
Les causes demeurent complexes et multiples. Parfois, c'est l'action de Dieu purifiant l'âme d'attaches trop humaines. Parfois, c'est l'action du démon qui, voyant l'âme progresser, redouble ses assauts. Parfois, c'est le relâchement du fervor personnel conduisant à la tiédeur dont l'âme souffre confusément.
Dieu permet la désolation comme il permit à Job ses épreuves inexplicables. C'est un mystère salvifique : l'âme ne trouvant plus aucun appui naturel doit apprendre à s'appuyer sur Dieu seul, invisible, insensible à ses cris.
L'enseignement ignatien sur le discernement
Saint Ignace de Loyola enseigne que chaque âme expérimente deux mouvements spirituels opposés : la consolation (mouvements de foi, d'espérance, d'amour) et la désolation (agitation, doute, turbation de la paix).
Cette alternance n'est point au hasard. Le malin cherche constamment à troubler l'âme, surtout lorsqu'elle progresse. Mais Dieu permet ces assauts comme tests de fidélité. L'âme qui demeure ferme dans la désolation devient inébranlable ; elle apprend à ne plus dépendre du sentiment mais de la volonté nue unie à Dieu.
Ignace propose une théorie du discernement hautement sophistiquée : en consolation, on tend à la vertu, à l'amour divin ; en désolation, on tend vers le péché, l'égoïsme. Mais Ignace avertit que le démon peut contrefaire la consolation en se déguisant en ange de lumière. Seul le discernement attentif et l'expérience spirituelle permettent de reconnaître ses ruses.
Les règles pour le temps de désolation
Saint Ignace formule des règles précises pour guider l'âme en désolation, règles d'une sagesse intemporelle :
Première règle : Ne point modifier ses résolutions prises en temps de consolation. Combien d'âmes abandonnent leur vocation, leur chemin spirituel, parce que la désolation les rend aveugles à ce qui semblait lumineux en consolation ! Ignace avertit sévèrement : celui qui change de route en temps de désolation méconnaît entièrement la logique du combat spirituel.
Deuxième règle : Intensifier les efforts de prière et de pénitence. Non par masochisme, mais car il faut combler le vide laissé par Dieu qui se retire. L'âme doit redoubler d'effort pour montrer au démon et à Dieu qu'elle ne se soumet point.
Troisième règle : Se réfugier dans le sacrement de pénitence. Souvent, la désolation provient d'une atteinte au cœur par le péché inavoué. Accuser ses fautes, même légères, restaure la paix du cœur.
Quatrième règle : Accumuler les actes de vertu, en particulier les actes contre les tentations présentes. Si le démon tente à l'impatience, pratiquer la patience ; s'il tente à la luxure, pratiquer la chasteté.
Cinquième règle : Changer légèrement ses habitudes : moment de prière, lieu de prière, durée de prière. Non pour fuir la désolation mais pour la déstabiliser et montrer au démon que l'âme demeure vigilante et libre.
La fidélité dans l'épreuve
La vertu cardinale en temps de désolation demeure la persévérance : rester fidèle à Dieu bien qu'Il semble absent, rester fidèle à la prière bien qu'elle semble stérile, rester fidèle à la vocation bien qu'elle semble follie.
Cette fidélité constitue l'amour parfait. Sainte Jeanne d'Arc, avant son bûcher, expérimenta la désolation affreuse. Elle cria à ses juges que Dieu semblait l'avoir abandonnée. Pourtant elle demeura ferme en son témoignage. Cette fidélité dans l'absence fut plus glorieuse que mille consolations mystiques.
Saint Paul, lorsqu'il traversait les épreuves, écrivit : "Je suis rempli de consolation, je surabonde de joie dans toutes nos tribulations" (2 Co 7:4). Paradoxal à première vue : la joie coexiste avec la tribulation lorsque la volonté demeure inébranlablement unie à Dieu malgré l'agitation du sentiment.
Reconnaitre les faux guides
La désolation tente l'âme vers les faux remèdes : recherche frénétique de consolations nouvelles, abandon de la prière assidue, plongée dans les distractions mondaines, luxure, gourmandise - tout ce qui peut temporairement noyer le mal.
Ou elle la tente vers le rigorisme : conviction de mériter la désolation, culpabilité excessive, auto-flagellation, désespoir de la miséricorde divine. Ambrose Marie Carmelita Sant affirmait que le scrupule demeure souvent l'arme préférée du diable en temps de désolation.
Le directeur spirituel véritable ne consolera point l'âme faiblement mais l'affermira fermement : "Dieu vous aime. Cette désolation est un cadeau. Persévérez. Vous en sortirez transformé." Sainte Thérèse de Lisieux, guidée par Monsieur l'Abbé Combes, comprit que la désolation constitue la voie royale vers l'union divine.
Issue et transfiguration
La désolation, patiemment enduré, ne saurait durer indéfiniment. Le démon se lasse d'assaillir une âme qui refuse son piège. Dieu, qui jamais n'abandonne totalement, console à nouveau l'âme victorieuse.
Mais l'âme qui a traversé la désolation demeure profondément changée. Elle n'attend plus rien des consolations. Elle ne craint plus la sécheresse. Elle comprend que Dieu seul importe, avec ou sans douceur. Elle a goûté à la mort mystique et reçu la vie nouvelle.
Cette âme devenue inflexible dans l'amour de Dieu, impassible face aux tempêtes du sentiment, devient instrument formidable entre les mains de Dieu. Elle prêche la foi avec autorité non par les paroles mais par le témoignage vivant de sa fidélité inébranlée.
Que le chrétien traversant la désolation spirituelle soit rassuré : c'est le chemin tracé par les saints. Jean de la Croix, Thérèse d'Avila, Catherine de Sienne, tous ont connu les abîmes. Tous en ont émergé unis à Dieu d'une union indissoluble. Dieu seul suffit.
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