Le délaissement divin apparent constitue l'expérience la plus terrible et la plus précieuse de la vie mystique. C'est l'instant où l'âme crie de toutes ses forces : "Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" C'est le moment où elle se sent totalement seule, orpheline, sans secours. Et c'est précisément là que Dieu l'aime avec la plus grande intensité, l'unissant à la Passion de son Fils.
Le cri de Jésus à Gethsémani et au Calvaire
Le cri authentique du Sauveur résonne à travers les siècles : "Père, pourquoi m'as-tu abandonné ?" (Mt 27:46). Ce ne fut pas simple théâtre ou douleur physique. C'était l'expression réelle de l'âme du Christ subissant l'abîme de la séparation d'avec le Père, tout en demeurant unie à Lui par le lien indestructible de la filiation divine.
Jésus, qui gouverne l'univers par sa puissance, se trouve livré à la malveillance des hommes. Jésus, dont la volonté est une avec celle du Père, vit l'expérience saisissante de cette volonté divine qui veut sa mort. Jésus, la Lumière du monde, est plongé dans les ténèbres du Calvaire où personne ne le comprend, où tous l'ont trahi.
Cette Passion mystique du Christ n'est pas qu'exécution physique. Elle est surtout privation de consolation divine, détresse de l'âme sentant l'absence du Père. C'est pourquoi Jésus cria en hébreu : "Eli, Eli, lama sabachthani", non en araméen habituel. Il usait de la langue du Psalmiste (Ps 22:1) pour unir sa Passion aux cris des justes opprimés, depuis David jusqu'aux derniers martyrs.
Mais — et c'est capital — ce cri ne signifiait pas réelle séparation. Le Père n'avait pas réellement abandonné le Fils. Jésus demeurait Dieu incarné, un seul Christ en deux natures. Il s'agissait d'une séparation sentie, non réelle, de sorte que Jésus connaissait l'expérience de l'âme abandonnée tout en conservant sa certitude absolue de l'amour paternel.
La communio passionis : participation à la souffrance du Christ
Nulle âme n'atteint la sainteté majeure sans passer par le délaissement. C'est la loi universelle du Royaume de Dieu : passer par la mort pour ressusciter. Jésus l'affirme : "Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et me suive" (Mt 16:24).
Saint Paul proclame : "Je complète en ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ, pour son Corps qui est l'Église" (Col 1:24). Cela ne signifie pas que la Passion du Christ est incomplète — elle est infinie dans sa valeur rédemptrice. Mais l'Église, Corps du Christ, doit souffrir avec la Tête, participer à son sacrifice.
Chaque âme consacrée à Dieu est appelée à cette participation mystique à la Croix. Il ne s'agit pas de souffrance corporelle seulement (bien que les saints reçoivent souvent aussi celle-ci). Il s'agit avant tout de la dépossession intérieure, du vidage complet de l'âme, de son réduction à néant en présence de Dieu.
Sainte Thérèse d'Avila décrivait les septièmes demeures du château intérieur comme le lieu du "mariage spirituel" où l'âme s'unit au Christ crucifié. Elle ne peut y demeurer sans expérience de la Croix mystique. Le Christ ne s'épouse que les âmes crucifiées avec lui.
L'obscurité de la foi devenue délaissement
Alors que les ténèbres spirituelles constituent une épreuve générale du chemin mystique — perte des consolations — le délaissement apparent est plus pénétrant. C'est la nuit des nuits, le silence absolu, la certitude que Dieu ne répond plus.
L'âme en ténèbres ordinaires croit encore que Dieu la regarde, même sans la consoler. L'âme en délaissement a l'impression que Dieu la regarde avec mépris, ou pire, ne la regarde plus du tout. La présence divine disparaît si complètement qu'elle s'interroge : "Dieu existe-t-il ? M'a-t-il vraiment aimée ? N'était-ce que rêve ?"
Cette intensité de l'épreuve dépasse toute description. Seuls l'ont vécue peuvent en témoigner. Saint Jean de la Croix écrit que c'est une mort véritable : l'âme s'éprouve comme cadavre, privée de tout mouvement vital. Elle prie, mais ses paroles retombent sans écho. Elle offre son cœur, mais il lui semble que le ciel reste fermé.
Le refus des consolations — purification ultime
Un des signes que ce délaissement vient de Dieu réside en ceci : les consolations du monde lui-même semblent répugnantes. Alors qu'une âme ordinaire cherchait la consolation divine, l'âme en délaissement rejette toute consolation, même humaine ou créée.
C'est que Dieu purifie à ce point que rien n'existe plus en elle que le désir de Dieu lui-même. Les plaisirs terrestres paraissent insipides. Les honneurs deviennent risibles. Les satisfactions sensibles deviennent blessures. Seule la présence de Dieu pourrait suffire — or elle manque totalement.
Cette dépossession est la dernière destruction de l'attachement créé. L'âme n'a plus rien à quoi s'accrocher : ni sensibilité divine, ni joie créée, ni espoir humain. Elle est littéralement suspendue au-dessus d'un abîme, n'ayant que sa foi pour unique soutien.
Et cette foi devient alors transparence absolue de la volonté. Car que reste-t-il quand la sensibilité n'a plus aucun appui ? Uniquement la décision nue de la volonté : "Je veux Dieu, quoi qu'il en coûte. Je reste fidèle même si Dieu m'abandonne. Je meurs si nécessaire."
Faux délaissement et authentique pâques mystique
Il importe de discerner les causes du désespoir spirituel. Un mauvaise direction spirituelle, un scrupule pathologique, une dépression non traitée peuvent produire une sensation trompeuse d'abandon divin.
Le vrai délaissement laisse dans l'âme une certitude paradoxale : "Dieu m'a abandonné, mais je sais que c'est Dieu qui agit. Cette épreuve vient de son amour." L'âme souffre horriblement mais elle ne maudit pas Dieu. Elle ne le hait pas. Elle croit, même dans l'abîme de l'incroyance sentie.
Le faux délaissement, au contraire, porte vers le désespoir, la rébellion, le blasphème masqué. L'âme se révolte : "Dieu ne m'aime pas", "Pourquoi moi ?", "C'est injuste". Elle cherche des raisons, des coupables, des excuses pour son malheur.
Saint Ignace enseigne le discernement des esprits. L'Esprit de Dieu apporte de la paix finalement, même au cœur des plus grandes douleurs. L'Esprit mauvais apporte le trouble, la confusion, le désespoir.
Communion à la Passion rédemptrice
Voici le mystère sublime : le délaissement de l'âme consacrée participe authentiquement à la Passion du Christ et à son œuvre rédemptrice.
Lorsque Jésus cria sur la Croix, Il rachetait, Il sauvait, Il ouvrait le Royaume. Ses souffrances valaient infiniment. Mais Son Corps, l'Église, poursuit cette œuvre. Par sa communion à la Croix, chaque âme devient co-rédemptrice, apportant sa pierre au salut du monde.
Maximilien Kolbe offrait sa vie au Ciel pour les pécheurs. Chaque moment de son emprisonnement à Auschwitz était Passion mystique offerte. De même, chaque âme en délaissement divin sanctifie ce délaissement en l'offrant pour l'Église, pour les pécheurs, pour la conversion des nations.
Ce n'est pas masochisme ou recherche de souffrance. C'est participation joyeuse à l'économie du salut. L'âme comprend progressivement que sa désolation n'est pas punition mais élection divine, honneur ineffable d'être crucifiée avec le Sauveur.
La lueur d'espérance sous le nuage
Même au cœur du délaissement le plus profond, il existe une lueur indestructible : la certitude que ceci est purification, donc passage vers la lumière.
L'Écriture affirme : "Car un instant d'affliction légère nous prépare un poids de gloire surpassant tout, à condition que nous regardions non pas aux choses visibles, mais aux invisibles. Car les choses visibles sont temporelles, les invisibles sont éternelles" (2Co 4:17-18).
Cette parole soutient les âmes en délaissement. Elles savent que si Dieu les abandonne en apparence, c'est pour les élever plus haut qu'elles ne l'auraient jamais cru possible. La descente aux enfers précède la montée aux cieux. La mort précède la résurrection.
Résurrection à travers le délaissement
Quand l'épreuve s'achève — quand Dieu se découvre à nouveau — l'âme émerge profondément transformée. Elle n'est plus la même. Elle a été anéantie et remontée.
Elle possède une simplicité nouvelle : n'ayant plus rien à elle, elle possède Dieu seul. Elle a une charité nouvelle : ayant souffert d'être séparée de Celui qu'elle aime, elle aime maintenant avec intensité les autres âmes souffrantes. Elle a une foi nouvelle : having passed through the veil of doubt, her faith is now pure, translucid, immoveable.
Saint Jean de la Croix enseigne que l'union transformante qui suit le délaissement est le mariage mystique du plus haut degré. L'épouse a pleuré longtemps l'absence de l'Époux divin. Lorsqu'Il revient, l'union est non plus passion mais possession, non plus recherche mais trouvaille, non plus absence mais présence qui remplit tout.
Heureux le cœur qui a traversé le délaissement ! Car il connaît désormais l'amour dans sa nudité absolue, dégagé de tout sentimentalisme, fondé sur la volonté éternelle de se donner.
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