Les créatures possèdent l'être de manière limitée et participée, à des degrés différents, établissant une hiérarchie ontologique fondamentale de la réalité.
Introduction
Le concept de degré d'être constitue l'une des contributions majeures de la métaphysique scolastique à la compréhension de la réalité. Loin de considérer que tous les êtres créés possèdent l'être de la même manière, la théologie thomiste affirme que l'être se manifeste à des degrés variables et que cette variation d'intensité de l'être explique la diversité et la hiérarchie observables dans l'univers. Cette doctrine rejette catégoriquement l'idée que l'être serait un concept univoque et appliqué de la même façon à tous. Au contraire, les créatures participent à l'être selon des modalités distinctes et à des degrés inégaux.
Cette compréhension nuancée de l'être permet à la philosophie scolastique d'éviter le monisme qui réduirait tout à une substance unique, tout en maintenant l'unicité de Dieu comme source de tout être créé. Elle fournit également un cadre conceptuel pour expliquer pourquoi certaines créatures manifestent plus de perfection, de stabilité et de réalité que d'autres.
La Distinction Essence-Existence
Le Fondement de la Limitation
La doctrine de la composition essence-existence (compositio essentiae et existentiae) est le fondement métaphysique de la limitation de l'être dans les créatures. Alors que Dieu est l'Être pur où l'essence et l'existence sont identiques (Ipsum Esse Subsistens), chaque créature est une composition où l'essence (essentia) - ce qu'elle est - se distingue réellement de l'existence (existentia) - le fait qu'elle est.
Cette distinction révèle la contingence radicale de l'être créé. L'essence d'une créature, considérée en elle-même, n'inclut pas nécessairement l'existence. Un cheval, en tant que concept ou essence, n'enferme pas en lui-même la nécessité d'exister. C'est pourquoi l'existence doit être conférée à l'essence par une cause extérieure. Cette composition essence-existence est la marque caractéristique de la créaturalité.
L'Acte d'Existence Limité
L'existence (existentia) dans les créatures n'est pas l'Être absolu, mais un acte d'existence limité, restreint et fragmenté. Cet acte d'existence est en quelque sorte "reçu" par l'essence et "contracté" par elle. L'essence agit comme un principe limitant qui restreint l'Être infini à un mode particulier et fini d'existence. C'est pourquoi chaque créature possède une existence particulière, distincte et limitée.
Cette limitation de l'acte d'existence selon l'essence de chaque créature est précisément ce qui explique les degrés d'être. Une créature dont l'essence permet une manifestation plus complète de la perfection participera plus intensément à l'être qu'une créature dont l'essence est plus étroitement limitée. Ainsi, l'intensité de l'être varie selon la capacité de chaque essence à recevoir l'existence.
Les Degrés de Participation
La Participation Analogique
Les créatures ne possèdent pas l'être univoquement, c'est-à-dire de la même manière. Elles y participent analogiquement. L'analogie exprime une ressemblance non pas identique, mais selon une proportion ou une relation. Toutes les créatures possèdent l'être, mais chacune selon son degré propre et sa proportion particulière. Cette participation analogique reflète à la fois l'unité de l'Être divin dont procèdent toutes les créatures et la multiplicité irréductible des manières dont elles y participent.
Thomas d'Aquin utilise l'analogie de la santé pour illustrer ce concept. On dit que l'aliment est sain parce qu'il cause la santé, que l'urine est saine parce qu'elle est un signe de santé, que le teint est sain parce qu'il manifeste la santé, et que l'animal est sain parce qu'il jouit véritablement de la santé. Le mot "sain" ne signifie pas exactement la même chose dans chaque cas, mais tous ces usages convergent vers une notion commune. De même, l'être se dit analogiquement de tous les êtres créés, mais selon des proportions différentes.
Les Degrés Successifs d'Actualisation
Les degrés d'être peuvent être compris comme autant de degrés d'actualisation de l'Être divin dans les créatures. Un minéral possède un degré minimal d'actualisation : son existence est simple et stable, mais dépourvue de dynamique intérieure. Une plante possède un degré supérieur d'actualisation car elle manifeste une forme d'activité intrinsèque (la vie). Un animal jouit d'un degré encore plus élevé en vertu de la conscience sensible qui accompagne son existence. L'homme atteint un degré remarquable d'actualisation par la possession de l'intellect, qui lui permet de connaître et d'aimer Dieu. Enfin, Dieu seul est l'Actualisation infinie et absolue, l'Acte pur sans limites.
La Perfection comme Mesure des Degrés
La perfection est la mesure des degrés d'être. Une créature est d'autant plus réelle et ontologiquement importante qu'elle est davantage en acte et qu'elle manifeste plus de perfection. Cette perfection n'est pas une qualité physique ou visible, mais une réalité métaphysique : c'est la plénitude et l'accomplissement de la nature de la créature selon sa capacité à participer à l'Être divin.
Les perfections divines - l'intelligence, la volonté, la bonté, la sainteté, l'éternité, l'immutabilité - existent implicitement dans chaque créature, mais de manière infiniment plus limitée et distante. Les créatures spirituelles comme les anges manifestent une participation plus élevée à ces perfections divines que les créatures matérielles. Parmi les créatures matérielles, celles douées de vie manifestent une plus grande participation à la perfection que les minéraux inertes.
Les Sources de la Limitation
La Finitude Ontologique
La limitation de l'être créé procède en premier lieu de la finitude ontologique inhérente à l'essence de chaque créature. L'essence, en tant qu'elle est déterminée et particulière, enferme en elle-même une limite. Être un cheval, c'est être précisément cela et non pas autre chose ; c'est accepter une détermination qui exclut une infinité d'autres réalités. Cette détermination essentielle est source de limitation de l'acte d'existence qui s'y actualise.
La Dépendance Causale
Toute créature dépend causalement de la cause première pour son existence. Cette dépendance radicale implique une limitation intrinsèque de l'être créé. Un être qui dépend d'un autre pour son existence ne peut pas posséder l'être de manière absolue et souveraine. La dépendance créaturelle à l'égard de Dieu est donc une source perpétuelle de limitation et de finitude de l'être.
La Composition
La composition, sous toutes ses formes (essence-existence, matière-forme, substance-accidents), implique nécessairement une limitation. Chaque élément du composé est restreint par les autres. L'existence est limitée par l'essence qu'elle actualise ; la forme est limitée par la matière qu'elle informe ; les accidents sont limités par la substance qui les porte. Plus une créature est composée, plus elle est ontologiquement limitée.
La Matérialité
Pour les créatures corporelles, la matière constitue un principe de limitation majeur. La matière est principle de division et de multiplicité ; elle restreint les formes qui s'incarnent en elle à une extension spatiale limitée. C'est pourquoi les créatures matérielles participent moins intensément à l'être que les créatures spirituelles, qui ne sont pas restreintes par la matière. Cependant, même la matière elle-même participe à l'être, bien que d'une manière très limitée.
Les Conséquences Métaphysiques
L'Univocité et l'Analogie
La doctrine des degrés d'être implique que l'être ne peut pas être prédiquer univoquement (c'est-à-dire avec un seul sens) de Dieu et des créatures. Si l'être était univoque, Dieu et les créatures jouiraient du même type d'être, ce qui serait absurde. L'analogie est donc le seul mode de prédication convenable. Par l'analogie, nous affirmons à la fois l'unité de source (tous les êtres proviennent de Dieu) et la diversité des manières de participer à l'être.
La Causalité Verticale
La hiérarchie des degrés d'être établit une causalité verticale de haut en bas. Les êtres de degré supérieur causent et conservent dans l'existence les êtres de degré inférieur. Les anges agissent sur les créatures matérielles ; le ciel et les astres influencent les corps terrestres ; Dieu conserve et meut tous les êtres créés. Cette causalité verticale n'est pas une simple influence physique, mais une participation ontologique où les êtres supérieurs communiquent une participation croissante à l'Être divin aux êtres inférieurs.
La Hiérarchie de la Valeur
Les degrés d'être établissent naturellement une hiérarchie de valeur ontologique. Les êtres qui jouissent d'un degré supérieur d'être possèdent une valeur métaphysique supérieure. Cela ne signifie pas, sur le plan moral, que les êtres supérieurs ont le droit d'oppresser les inférieurs ; c'est plutôt une réalité ontologique qui établit une hiérarchie naturelle des êtres et implique une hiérarchie des devoirs et des responsabilités. L'homme, qui est plus haut dans l'ordre ontologique que l'animal, a la responsabilité de le traiter avec respect, mais il peut aussi légitimement l'utiliser selon les nécessités de sa nature.