De Consideratione (De la Considération) est le chef-d'œuvre théologique de Saint Bernard de Clairvaux, écrit entre 1149 et 1152 et adressé au pape Eugène III. Ce traité en cinq livres constitue le monument le plus important de la pensée médiévale sur la papauté et les devoirs du Vicaire du Christ. Bien qu'écrit à une époque de troubles ecclésiaux, le De Consideratione transcende les circonstances pour proposer une théologie intemporelle du gouvernement de l'Église.
Le contexte et l'occasion de l'ouvrage
L'élection d'Eugène III et le projet de Bernard
Saint Bernard entreprend son traité après l'élection du jeune Eugène III en 1145, un cistercien qui avait été moine à Clairvaux sous sa direction. Le nouveau pontife, confronté aux schismes, aux révoltes urbaines (commune romaine contre le pape), aux hérésies cathares et aux guerres féodales, sollicite les conseils du grand abbé.
Bernard ne flatte point son ancien disciple. Il écrit au Souverain Pontife avec l'autorité du Père spirituel, mais aussi avec l'audace du prophète. Le ton est celui d'une correspondance pastorale sévère, pleine de tendresse implacable. Le pape doit être saint. Il doit être sage. Il doit être fort.
Le thème central : la considération
La Considération comme fondement du pontificat
Le titre même du traité révèle sa profonde originalité. La Considération (Consideratio) n'est pas l'étude érudite, mais la contemplation active : cette capacité à recueillir l'âme, à considérer profondément, à méditer les mystères de Dieu et de l'Église.
Bernard distingue quatre degrés de considération : celle qui se tourne vers soi-même (examen de conscience), celle qui contemple l'univers créé, celle qui monte vers Dieu, celle enfin qui redescend vers le bien du prochain. Le pape doit pratiquer ces quatre contemplations pour gouverner saintement.
Cette insistance sur la vie intérieure au cœur même de la charge pontificale distingue radicalement Bernard des canonistes qui fondent l'autorité pontificale sur le droit. Pour Bernard, le pape n'est pas un administrateur purement juridique, mais un père spirituel dont toute action doit émaner d'une âme unie à Dieu.
Les devoirs du Souverain Pontife
L'action et la contemplation en équilibre
Le pape subit l'assaut perpétuel des affaires temporelles : guerres, diplomaties, querelles de succession, disputes juridiques. Eugène III se plaignait d'être accablé. Bernard reconnaît le poids de cette charge, mais la repense théologiquement.
Le gouvernement de l'Église exige certes de l'action, du discernement, de la fermeté. Mais cette action ne doit jamais détacher le pape de la source vivante qu'est l'union à Dieu. L'exemple du Christ lui-même le montre : Jésus s'échappe aux foules pour prier à l'écart, puis revient fortifié pour enseigner et guérir.
Bernard critique sévèrement ceux qui se noient dans les affaires sans retenir l'essentiel du ministère apostolique : annoncer l'Évangile, sanctifier le peuple, construire l'Église dans la charité. Les cérémonies, les apparats, les procédures canoniques ne sont que des moyens, jamais des fins.
Les trois responsabilités majeures du Vicaire du Christ
Bernard énumère les trois charges essentielles du pape :
Premièrement, défendre la Foi orthodoxe contre les hérésies. Eugène III doit combattre les dissidents, non par le glaive séculier mais par la parole de vérité. Cette lutte doctrinale est primordiale : une Église sans orthodoxie n'est qu'une assemblée humaine.
Deuxièmement, sanctifier le peuple chrétien. Le pape est responsable de la sainteté des âmes confiées à son soin. Il doit promouvoir le monachisme, encourager les clercs à la vertu, exhorter les fidèles à la pénitence et à la conversion.
Troisièmement, maintenir la paix et la justice. Non par les armes (c'est aux princes séculiers), mais par l'autorité morale du Vicaire du Christ. Le pape arbitre, médiatise, impose l'ordre de la charité.
La critique de la Curie romaine
Le dérèglement des affaires extérieures
Bernard ne ménage pas la machine administrative romaine. La Curie s'est transformée en tribunal de droit, en chancellerie temporelle, en tribunal commercial. Des évêques vendent leur charge, des clercs se disputent des bénéfices, des cardinaux oublient leur qualité de ministres de Dieu.
Cette critique, écrite au XIIe siècle, anti-cipait les abus qui culmineront au XVe siècle et provoquront la Réforme protestante. Bernard ne conteste pas le droit de l'Église à l'ordre juridique, mais il en dénonce la malveillance : les structures deviennent tyranniques quand elles perdent l'esprit.
L'appel à la réforme monastique
Bernard vante le rôle du monachisme cistercien comme modèle alternatif. Le moine qui fuit le monde (fuga mundi) dans le silence, la pauvreté et l'obéissance témoigne de l'Absolu.
Le pape ne peut être moine isolé (il doit gouverner), mais il doit préserver l'âme monastique : le recueillement, la prière, la renonciation au prestige mondain. Bernard inspire ainsi la théologie tradi du pontificat : le pape doit être un contemplatif en action.
La théologie du pouvoir pontifical
L'autorité enracinée dans la sainteté
Contrairement à certains canonistes qui fondent le pouvoir pontifical sur l'institution juridique seule, Bernard l'enracine dans la sainteté personnel du Vicaire du Christ. Le pape reçoit son autorité de Pierre, certes, mais la légitimité concrète de son exercice dépend de sa vertu.
Cela ne signifie pas que l'hérésie ou le vice du pape invalide ses actes (l'Église reconnaît que même des papes mauvais constituent l'Église). Mais elle signifie que le pape n'est point affranchi des vertus théologales. Il ne gouverne légitimement que s'il gouverne saintement.
Le lien entre contemplation et gouvernement
La grande innovation théologique du De Consideratione consiste à lier indissolublement contemplation et gouvernement. Ce n'est pas que le pape doit alterner contemplation et action, mais que toute son action émane de la contemplation.
Seul celui qui a vu Dieu en contemplation peut juger saintement. Seul celui qui s'est nié en prière peut servir désintéressement. Cette théologie envers le gouvernement ecclésial anticipe l'enseignement du Concile Vatican II sur la vie intérieure des évêques, mais aussi la doctrine tradi de la sainteté comme fondement du charisme épiscopal.
L'actualité du traité
Méditation intérieure pour une Église troublée
Bien que le De Consideratione s'adresse au pape, son message s'applique à tous les pasteurs, à tous les fidèles responsables. En notre époque de crise eccésiale, où l'activisme pastoral remplace souvent la contemplation, où les appareils administratifs étouffent l'esprit évangélique, l'appel de Bernard retrouve une force prophétique.
Le traité enseigne que la réforme véritable de l'Église ne peut jamais venir d'une réorganisation purement structurelle. La réforme procède du retour des âmes à Dieu par la prière, la pénitence et la vertu.
Pour les tradis particulièrement, le De Consideratione fonde théologiquement la conviction que le pontificat recèle une dimension mystique. Quels que soient les troubles du gouvernement ecclésial, le pape demeure le Vicaire du Christ si l'Église ne rompt pas avec le Christ. Et c'est précisément le devoir du pape —par la considération et la sainteté— de maintenir cette unité.
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