Cum Occasione (« Cette occasion ayant surgi ») est la bulle pontificale solennelle promulguée par le pape Innocent X le 31 mai 1653. Elle dépassa en portée théologique la plupart des documents pontificaux : elle débuta la plus grande controverse doctrinale du catholicisme après la Réforme protestante. Cette bulle condammait cinq propositions considérées comme jansénistes, tirant ses conclusions d'un ouvrage massif, l'Augustinus de Cornélius Jansénius.
La crise janséniste : origines
Jansénius et l'Augustinus
Cornélius Jansénius (1585-1638) était un théologien flamand, érudit augustinien de premier ordre. Pendant plus de vingt ans, il élabora une Summa massive sur la doctrine de Saint Augustin, particulièrement sa théologie de la grâce. Cette synthèse énorme, plus de 1200 pages en édition originale, s'intitula l'Augustinus.
Jansénius n'était pas un hérétique explicite. Il visait même la rigueur théologique : retrouver, pensait-il, la véritable doctrine augustinienne contre les déformations jesuites. Mais dans son souci de fidélité à Augustin, Jansénius proposa une lecture si stricte de la grâce qu'elle frôlait - et selon l'Église, franchissait - le calvinisme.
La théologie janséniste de la grâce
Au cœur du jansénisme se trouvait une doctrine singulière de la grâce. Jansénius distinguait une grâce efficace, qui agit irrésistiblement, d'une grâce suffisante, qui n'agit jamais sans être jointe à la première.
Or, affirmait Jansénius en se réclamant d'Augustin, Dieu donne la grâce efficace au petit nombre des élus. Les autres reçoivent seulement une grâce suffisante, qui demeure stérile sans l'ajout de l'efficace. De plus, l'homme ne peut jamais vouloir le bien sans que Dieu en lui ait auparavant opéré la volonté. La libre volonté n'existe qu'après l'intervention gracieuse.
Cette doctrine approchait périlleusement le prédestinationisme calviniste. L'homme semblait réduit à un automate divin, sans capacité propre de coopération avec la grâce.
Opposition jesuites
Les Jésuites, particulièrement Luis de Molina et ses disciples, avaient élaboré une théologie de la grâce qui préservait davantage la libre volonté. Selon Molina, Dieu concède une grâce suffisante authentiquement efficace (où l'homme peut coopérer), et ceux qui la rejettent sont responsables de leur damnation. Dieu, connaissant par sa science divine comment chacun réagirait à sa grâce, prédispose les circonstances, mais ne force personne.
Les Jésuites voyaient dans le jansénisme une rechute vers le calvinisme. Les jansénistes rétorquaient que Molina sacrifiait Augustin et la doctrine catholique orthodoxe du péché originel et de la corruption humaine.
La bulle Cum Occasione
Promulgation et contenu
Après la mort de Jansénius en 1638, l'Augustinus circula discrètement mais dangereusement dans les milieux théologiques. En 1653, une vingtaine d'années après sa publication, le pape Innocent X, sollicité par les Jésuites alarmés, ordonna une enquête officielle.
La commission pontificale isola cinq propositions tirées de l'Augustinus et les jugea hérétiques ou rases de l'hérésie. La bulle Cum Occasione les condamna solennellement :
Première proposition : « Certains commandements de Dieu sont impossibles à l'homme, même s'il possède la grâce qu'il a actuellement, même s'il en a la bonne volonté. » Condamnée comme fausse.
Deuxième proposition : « Dans l'état de nature corrompue, on ne résiste jamais à la grâce intérieure. » Condamnée comme fausse.
Troisième proposition : « Pour mériter ou démériter en état de nature corrompue, il n'est pas requis que le libre arbitre soit libéré de nécessité, mais il suffit qu'il soit libéré de contrainte. » Condamnée comme fausse.
Quatrième proposition : « Les semi-pélagiens admettaient que l'homme a besoin du secours de la grâce pour commencer ses actes salutaires, mais ils sont condamnés comme hérétiques parce qu'ils soutenaient que cette grâce peut être résistée ou non par le libre arbitre. » Condamnée comme fausse.
Cinquième proposition : « C'est du jansénisme pur que de dire que le Christ a satisfait et versé son sang uniquement pour les élus. » Condamnée.
Ces cinq propositions, selon la Curie, contenaient les erreurs capitales du jansénisme : la négation de la libre volonté, la théologie fataliste de la grâce, une christologie dualiste séparant élus et damnés.
Le paradoxe janséniste
Le « faits »
Or survint une complication majeure qui engendrera cinquante ans de chicane : les jansénistes niaient que ces cinq propositions se trouvassent réellement dans l'Augustinus de Jansénius.
Les défenseurs du jansénisme, particulièrement les docteurs de Port-Royal (monastère janséniste parisien prestigieux), arguaient que les propositions avaient été extraites frauduleusement ou mal interprétées. Peut-être Jansénius ne formulait pas exactement ainsi.
Innocent X répliqua que peu importe si Jansénius les formulait explicitement dans le texte latin : elles constituent l'essence logique de sa doctrine. C'était une distinction entre l'erreur de droit (non présente matériellement) et l'erreur de fait (contenue dans le sens fondamental).
Cette dispute du « fait » versus du « droit » (« le fait » pour les jansénistes signifiant les propositions telles qu'énoncées) déchira l'Église pendant deux générations. Comment une bulle papale pouvait-elle condamner une doctrine qu'on prétendait absent du texte ?
Implications théologiques
La question de la grâce
Cum Occasione, en condamnant le jansénisme, affirmait solennellement plusieurs doctrines :
Possibilité réelle de suivre les commandements : Contra Jansénius, l'Église proclamait que Dieu ne commande jamais l'impossible. Si Dieu ordonne quelque chose, l'homme, aidé de la grâce, en possède la capacité.
Effectivité de la résistance à la grâce : La grâce ordinaire peut être refusée par le libre arbitre. L'homme n'est pas un automate divin.
Responsabilité humaine : L'homme demeure responsable de ses péchés. La prédestination divine ne supprime pas le caractère librement volontaire du péché.
Rédemption universelle : Le Christ n'a pas versé son sang uniquement pour les élus, mais pour tous les hommes. Chacun possède la possibilité de salut.
Ces affirmations reflétaient la position moyenne de l'Église face aux extrêmes : contre les protestants qui niaient le libre arbitre, et contre les jansénistes qui le niaient presque autant.
Persistance du mystère
Cum Occasione, cependant, ne résout pas le grand mystère : comment concilier la prescience divine (Dieu sait qui sera sauvé) et la liberté humaine ? Comment Dieu peut-il être cause première de la grâce sans causer le péché ?
Les théologiens continuaient à débattre. Le Concile de Trente avait déjà évité de trancher définitivement entre molinisme et thomisme. Innocentx continuait la même stratégie : condamner l'extrême janséniste sans imposer un système unique.
Jansénisme et catholicisme traditionaliste
Paradoxe : jansénistes et traditionalistes
Une ironie historique : les jansénistes, bien qu'hérétiques théologiquement, partageaient avec le catholicisme traditionnel un attachement passionné à la liturgie ancienne, à la messe latine, à la rigueur morale.
Les jansénistes refusèrent longtemps les innovations liturgiques post-tridentines. Port-Royal demeurait attaché à la messe antique. Lorsque Vatican II imposa la nouvelle messe, les jansénistes survivants furent parmi les premiers opposants.
On peut dire que Port-Royal incarnait une forme de traditionalisme avant la lettre : rigorisme doctrinal, fidelité aux anciens rites, méfiance envers Rome. Mais Port-Royal errait gravement sur la nature de la grâce et de la liberté.
Leçon traditionaliste
Pour le catholicisme traditionnel, Cum Occasione enseigne une leçon capitale : la fidelité aux formes anciennes ne vaut rien si elle s'accompagne de l'hérésie. Port-Royal était un exemple de ce que le traditionalisme ne peut tolérer : une rébellion doctrinale déguisée en orthodoxie.
Inversement, Cum Occasione montre que l'Église, même en ses formes romaines officielles, peut errer jusqu'à un certain point. Les jansénistes avaient raison de penser que la nouvelle liturgie de 1969 rompait avec les formes anciennes. Mais les jansénistes avaient tort sur le fond doctrinal.
C'est pourquoi le vrai traditionalisme ne peut être janséniste. Il doit conjuguer fidélité à la forme liturgique ancienne et orthodoxie doctrinale intégrale.
Portée historique
Cinquante ans de controverse
Cum Occasione ne clôt pas la querelle. Au contraire, elle l'enflamme. Pendant plus d'un siècle, jansénistes et anti-jansénistes se disputèrent fiévreusement.
En 1705, Clement XI dut promulguer une nouvelle bulle, Unigenitus, encore plus stricte, condamnant 101 propositions du théologien janséniste Paschasius Quesnel. Les jansénistes y virent une nouvelle persécution.
En France surtout, le jansénisme devint presque une idéologie politique et intellectuelle, associée au parlementarisme anti-romain. La controverse outlived sa substance théologique et prit dimension nationale.
Déclin du jansénisme
Progressivement, au XVIIIe siècle, le jansénisme déclina. Les jansénistes se fractionnèrent. Certains acceptèrent les bulles papales. D'autres, ultras, se révolteront jusqu'à la Révolution française, où beaucoup soutinrent la Constitution civile du clergé - suprême ironie pour un mouvement d'apparence traditionaliste.
Cum Occasione, en ce sens, vainquit. Mais elle vainquit un adversaire qui possédait plus de sympathie populaire et de noblesse doctrinale qu'on ne veut l'admettre.
Signification permanente
Actualité doctrinale
Cum Occasione demeure pertinente pour la théologie catholique contemporaine. Elle affirme, contre tout déterminisme, que :
- L'homme possède un libre arbitre réel
- La grâce est universelle, non restreinte à une élite
- Dieu ne commande jamais l'impossible
- La responsabilité morale humaine est intacte
Ces affirmations constituent le fondement de la morale catholique. Sans elles, la confession, la pénitence, la conversion deviennent inintelligibles. Cum Occasione protégea l'une des plus hautes doctrines du catholicisme : la dignité de la volonté humaine, criée libre par Dieu lui-même.
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