La Création (Die Schöpfung) de Joseph Haydn représente l'un des monuments les plus majestueusement illuminés de la musique sacrée occidentale. Composée entre 1796 et 1798, à la fin de la vie du maître autrichien, cette œuvre colossal exprime une vision transcendante de la création du monde comme manifestation de la sagesse et de la magnificence divines. L'oratorio de Haydn ne se limite pas à raconter l'histoire biblique de la Genèse ; il la transforme en une méditation cosmique sur le pouvoir créateur de Dieu et l'harmonie inscrite dans toute la création.
Introduction
Joseph Haydn (1732-1809) était le plus grand compositeur de la seconde moitié du XVIIIe siècle. À partir d'une position de serviteur de cour chez les princes Esterhazy, il s'était élevé pour devenir une figure d'autorité dans la musique européenne, le maître incontesté de la symphonie et de la musique de chambre. Cependant, avec la Création, Haydn cherchait à créer quelque chose de plus grand que ses symphonies accomplies : il voulait composer une épopée musicale religieuse qui rivalisait avec les grands oratorios de Haendel (voir Le Messie de Haendel).
L'inspiration pour la Création vint à Haydn lors de ses séjours à Londres au début des années 1790, où il avait découvert les oratorios monumentaux du compositeur britannique George Frideric Haendel. Impressionné par la grandeur épique du Messie et du Judas Maccabée, Haydn a décidé de créer sa propre œuvre magistrale basée sur la Genèse. Le librettiste était une traduction et adaptation du livre de la Genèse et du Livre des Psaumes, travail littéraire qui réussit à combiner l'autorité biblique avec une certaine poésie classique.
La Création incarne une vision profondément théologique du monde naturel. Elle n'est pas simplement une retranscription musicale du texte biblique ; elle est une affirmation que la création elle-même parle de la gloire de Dieu. Chaque ordre de créatures - les anges, les astres, les bêtes sauvages, les oiseaux, les poissons, enfin l'homme et la femme - est célébré comme une expression de la sagesse divine. Pour Haydn, la musique harmonieuse était le langage parfait pour exprimer cette harmonie cosmique inscrite dans la création.
Contexte historique
La fin du XVIIIe siècle fut marquée par une transformation des mentalités religieuses en Europe. Les Lumières avaient propagé une vision du monde naturel fondée sur la raison et la science, plutôt que sur la révélation théologale. Cependant, même au cœur du siècle des Lumières, beaucoup de penseurs et d'artistes refusaient de séparer radicalement la raison de la foi. Ils envisageaient plutôt une "théologie naturelle" où la contemplation de la création révélait la sagesse et la bonté de Dieu.
La Création de Haydn exprime parfaitement cette théologie naturelle du XVIIIe siècle. L'oratorio célèbre la beauté du cosmos tel que connu par la science contemporaine, mais il le fait dans le langage de la foi chrétienne et de la liturgie catholique. La Création affirme que science et foi ne sont pas en opposition ; elles sont plutôt deux langages complémentaires pour parler de la magnificence de l'univers créé.
C'est aussi l'époque où la musique symphonique était à son apogée. Haydn lui-même avait contribué à développer la forme sonate et la symphonie en tant que genres musicaux dominants. Avec la Création, Haydn appliquait l'expérience formelle de ses symphonies à un contexte religieux grandiose. L'oratorio intègre des arias, des chœurs, et de l'instrumentation orchestrale richement développée, tout en maintenant une architecture formelle classique que Haydn avait perfectionnée.
La composition de la Création en Autriche, un territoire de la Contre-Réforme catholique et de l'Empire habsbourgeois, reflétait aussi une tradition catholique persistante de musique sacrée grandiose. Bien que la monarchie française révolutionnaire ait perturbé l'ordre politique européen (Haydn composa l'oratorio juste après la chute de la Bastille et durant la Révolution française), l'Autriche demeurait un bastion de la tradition catholique et du mécénat musical religieux. Les Habsbourg, malgré leur connexions aux Lumières, continuaient à soutenir la composition de musique sacrée comme expression de leur légitimité religieuse et culturelle.
Structure et composition
La Création se divise en trois parties, correspondant à trois jours de la Création selon le texte biblique. Chaque partie est elle-même architectoniquement importante, combinant des récits du chœur, des arias virtuoses pour des solistes, et des mouvements choraux majestueusement harmoniels.
La Première Partie est intitulée "Le Chaos et la Création". Elle débute par une introduction célèbre qui peint le chaos primordial - les ténèbres avant la création. Cette introduction orchestrale est une audace musicale pour son époque : elle utilise des harmonies suspendues et ambigües pour exprimer le néant avant la parole créatrice de Dieu. Puis vient le moment où Dieu dit "Que la lumière soit" - l'orchestre éclate avec une transition lumineux vers C majeur, l'une des modulations les plus dramaturges et theofanes de toute la musique classique.
La Première Partie se poursuit avec la création des éléments : le ciel, la terre, la mer, la végétation. Chaque élément est célébré par des arias vocales et des chœurs accompagnés d'une instrumentation orchestrale qui crée les images sonores appropriées. Le génie de Haydn repose dans sa capacité à rendre musicalement la description biblique tout en maintenant l'intégrité formelle de la musique classique.
La Deuxième Partie célèbre la création des astres, des animaux terrestres et des créatures aquatiques. Le compositeur utilise magistralement les possibilités de l'orchestre pour peindre les différents ordres de créatures. Quand des oiseaux sont créés, on entend les roucoulements de la flûte et du hautbois. Quand les animaux sauvages sont formés, les instruments à cordes évoquent leur force brute. Quand les poissons émergent des eaux, les notes ascendantes des instruments à vent créent une impression de mouvement fluide. Cette peinture orchestrale sophistiquée, drapée dans le langage de la harmonie classique, est un exploit d'imagination musicale.
La Troisième Partie est la plus intime et la plus humaine. Elle raconte la création de l'homme et de la femme - Adam et Ève - et leur reconnaissance mutuelle de leur égalité et de leur bonté. Ici, Haydn abandonne partiellement la grandeur épique pour explorer la tendresse de la relation humaine. Les arias d'amour entre Adam et Ève ont une qualité lyrique que contraste magnifiquement avec la magnificence cosmique des parties précédentes. La Troisième Partie se conclut par un chœur de réjouissance où tous les anges, les créatures, et les humains s'unissent dans une louange universelle de Dieu le Créateur.
L'instrumentation de la Création est colossale pour son époque. Haydn emploi un orchestre complet, incluant les instruments à cordes, les bois, les cuivres, les timbales, et même des instruments spéciaux pour créer des effets sonores particuliers. Le chœur est également important, tantôt en tant que voix des anges, tantôt en tant qu'expression de la louange créaturelle universelle. L'utilisation de solistes vocaux (soprano, ténor, basse) permet à Haydn de créer de la variété et de l'intimité dans ce monument monumental.
Théologie musicale
La Création incarne une vision théologique profonde de l'univers. À son fondement se trouve l'affirmation que le monde naturel est un reflet de la sagesse divine. Dieu ne crée pas par caprice ou par nécessité ; il crée avec une sagesse infinie, donnant à chaque créature sa beauté propre et son harmonie. La musique de Haydn exprime théologiquement cette vision en créant une harmonie où chaque partie, chaque voix, contribue à un tout magnifiquement équilibré.
La composition affirme aussi une théologie de l'harmonie cosmique. Contrairement à certaines mentalités pessimistes du Moyen Âge qui voyaient le monde naturel comme une vallée de larmes, ou à certaines tendances du protestantisme qui dévalorisait la création face à la transcendance de Dieu, la Création de Haydn célèbre la bonté intrinsèque de l'univers. Elle affirme que la matière n'est pas mauvaise, que le monde visible est digne de louange comme manifestation de la sagesse divine.
Cette théologie s'inscrit dans la tradition catholique plus large qui reconnaît Dieu présent dans sa création. Les penseurs thomistes (voir Thomas d'Aquin et la théologie scholastique) avaient affirmé que la raison humaine pouvait discerner les traces de Dieu dans le monde naturel. La Création de Haydn est une expression musicale de cette vision : la raison humaine, exprimée par la beauté harmonique de la composition, reconnaît et loue le Créateur en contemplant la création.
En outre, la Création affirme une théologie de la valeur de l'être humain. La troisième partie, en particulier, célèbre l'homme et la femme comme la couronne de la création, créés à l'image de Dieu. L'égalité d'Adam et d'Ève dans les arias d'amour de la Troisième Partie est remarquable pour une composition du XVIIIe siècle. Haydn avait compris que la relation humaine, l'amour mutuel entre l'homme et la femme, est elle-même une image de la bonté créatrice de Dieu.
Performances historiques
La première exécution de la Création eut lieu à Vienne le 19 avril 1798, dans la Burgtheater. L'événement fut un triomphe majeur. La noblesse viennoise, les intellectuels, et les musiciens du plus haut niveau assistèrent à la première. L'oratorio fut acclamé comme un chef-d'œuvre instantanément, et sa popularité s'étendit rapidement à travers l'Europe. Contrairement au Miserere d'Allegri qui avait été gardé secret, la Création fut conçue comme une œuvre pour la consommation publique et la diffusion largement.
Les performances en Autriche au début du XIXe siècle établirent les traditions d'exécution qui ont persisté. L'utilisation d'un orchestre symphonique complet, de chanteurs de haut niveau, et du chœur était critique pour le succès des performances. La Création ne pouvait être bien exécutée que par les meilleures institutions musicales ; elle requérait des ressources considérables.
L'œuvre devint rapidement un élément central du répertoire musical religieux occidental. Elle était exécutée régulièrement dans les cathédrales, les salles de concert, et les occasions musicales formelles à travers l'Europe. Beethoven (voir Beethoven et la Neuvième Symphonie) admirait la Création, et on dit que les dernières années de la vie de Beethoven l'amené à écouter la Création avec une admiration profonde.
Au XIXe siècle, la Création fut régulièrement exécutée lors des festivals musicaux majeurs et des occasions liturgiques solennelles. Des chanteurs renommés comme Jenny Lind ont contribué à populariser l'oratorio en tant que véhicule de la virtuosité vocale. Des compositeurs postérieurs, notamment Mendelssohn avec son oratorio Elijah, ont été influencés par le succès et la structure de la Création.
La Création a également été arrangée, modifiée, et réinterprétée au cours du XIXe et XXe siècles. Des enregistrements du XXe siècle, avec des chefs renommés, ont assuré que l'œuvre demeurait accessible aux générations modernes. Aujourd'hui, la Création reste régulièrement exécutée lors des Pâques, à Noël, et à d'autres occasions religieuses majeures, démontrant son statut pérenne dans la tradition musicale catholique occidentale.
Influence et postérité
La Création a exercé une influence formidable sur le développement des oratorios et de la musique sacrée au XIXe siècle. Elle a démontré qu'une musique sacrée grandiose pouvait être créée sans imiter servilement les modèles de Haendel, que des compositeurs pouvaient apporter leur propre vision et technique à la tradition religieuse musicale. Felix Mendelssohn, l'un des plus grands compositeurs de musique religieuse du XIXe siècle, a été profondément influencé par la Création dans la composition de ses oratorios Elijah et Christ Magdalena.
La structure de la Création en trois parties, adaptée à l'architecture de l'oratorio, est devenue un modèle pour les compositeurs ultérieurs. La combinaison de récits narratifs, d'arias expressives, de chœurs monumentaux, et d'une instrumentation orchestrale sophistiquée est devenue la formule standard de l'oratorio religieux du XIXe siècle.
Plus largement, la Création représente un moment particulier dans l'histoire de la pensée religieuse occidentale. Elle exprime la confiance de l'époque des Lumières que la raison et la science pouvaient coexister avec la foi religieuse, que la contemplation de la beauté naturelle pouvait conduire à la louange de Dieu. Cette théologie naturelle, confrontée aux défis de la Révolution scientifique ultérieure, demeure pertinente. La Création rappelle aux croyants modernes que l'univers physique, même compris par la science contemporaine, reste un reflet de la sagesse infinie du Créateur.
La composition a également influencé la tradition catholique de l'art sacré plus largement. Comme la Création, les cathédrales gothiques (voir Cathédrale de Chartres) et la peinture religieuse de la Renaissance (voir La Création d'Adam de Michel-Ange) expriment l'idée que la beauté artistique et l'architecture peuvent être des théologies incarnées, des voies vers la contemplation du divin. La Création affirme musicalement ce que ces monuments affirment architecturalement et plastiquement : que la beauté créée participe à la manifestation de la beauté infinie de Dieu.
En tant que célébration de la création divine, la Création de Haydn demeure un acte de défense de la dignité du monde matériel et de l'ordre naturel. Face à certaines mentalités modernes qui séparent strictement le religieux du naturel, la Création affirme qu'il n'existe aucune telle séparation - que le monde naturel, dans sa beauté et son ordre, est une manifestation continue de la présence et de la sagesse divines.
Articles connexes
- Le Messie de Haendel
- Jean-Sébastien Bach et la Messe en Si Mineur
- Le Requiem de Mozart
- Le Requiem de Verdi
- Le Requiem de Berlioz
- La Passion selon Saint Matthieu de Bach
- La Création d'Adam de Michel-Ange
- Cathédrale de Chartres
- Hildegarde de Bingen Compositrice
- Giovanni Pierluigi da Palestrina
- Le Te Deum de Charpentier