Ce qui est réellement connu en acte et ce qui peut être connu potentiellement.
Introduction
La distinction entre le connu et le connaissable est fondamentale à la théorie de la connaissance thomiste. Elle s'enracine profondément dans les concepts métaphysiques d'acte et de puissance, et reflète la compréhension scolastique de la manière dont l'esprit humain saisit et actualise progressivement les réalités. Alors que le connaissable demeure souvent en puissance, attendant d'être actualisé par un acte de connaissance, le connu représente la réalisation effective de cette potentialité. Cette distinction éclaire non seulement la nature de la connaissance intellectuelle, mais aussi la limite et l'étendue de ce que l'homme peut légitimement connaître.
Définitions Fondamentales
Le Connaissable (Cognoscibile)
Le connaissable est tout ce qui, par sa nature, est susceptible d'être connu. C'est l'ensemble virtuel de tout objet potentiel de connaissance. Le connaissable peut être une essence (quiddité), une existence, une relation, une propriété ou même une absence. Selon la métaphysique scolastique, le connaissable est fondamentalement lié à l'être même des choses : tout ce qui est réellement peut en principe être connu, car la réalité elle-même possède une intelligibilité intrinsèque.
Cependant, le connaissable ne signifie pas nécessairement que toute chose est actuellement connue ou que tout connaissable est immédiatement accessible à l'esprit humain. Il demeure en puissance de connaître, dépendant de l'capacité et des circonstances de celui qui cherche à connaître. Une connaissance future ou inaccessible demeure néanmoins réellement connaissable.
Le Connu (Cognitum)
Le connu est ce qui a été actuellement saisi par l'intellect. C'est le connaissable qui a été actualisé, qui s'est manifesté à l'esprit. Le connu n'existe pas seulement objectivement dans les choses, mais il existe aussi intentionnellement dans l'intellect qui l'a appréhendé. Cette existence immatérielle et intentionnelle de l'objet dans l'esprit constitue précisément ce que les scolastiques nomment la connaissance.
Le connu est plus parfait que le connaissable, car il représente l'actualisation d'une potentialité. Une théorie purement conceptuelle (connaissable) demeure inférieure à une connaissance effective et éclairée (connu). C'est pourquoi la perfection de l'intellect se mesure à l'étendue et à la profondeur de ce qu'il connaît réellement.
L'Ordre de Connaissance selon Acte et Puissance
La Puissance de Connaître
Tout esprit intelligent possède intrinsèquement une puissance de connaître. L'intellect humain, avant d'être actualisé par l'acquisition de connaissances spécifiques, est une tabula rasa, une ardoise vierge selon l'expression d'Aristote. Cette puissance intellectuelle est passive, c'est-à-dire qu'elle possède la capacité de recevoir les formes intelligibles des choses.
Cette puissance de connaître n'est pas illimitée. Elle dépend de la nature spécifique de l'esprit concerné. L'intellect humain ne peut connaître que ce qui est conforme à son mode de connaissance particulier. Par exemple, l'homme ne peut connaître que par abstraction des données sensibles, tandis qu'un ange, dépourvu de corps, connaît par une modalité différente.
L'Actualisation par l'Intellect Agent
L'actualisation de la puissance de connaître s'opère par l'intervention de l'intellect agent (intellectus agens). C'est cet intellect qui illumine les données sensibles et en extrait les formes intelligibles abstraites. Les impressions sensibles, en tant que particulières et matérielles, demeurent en puissance de devenir intelligibles. L'intellect agent actualise cette potentialité en les universalisant et en les dégageant de la matière.
Ce processus d'illumination et d'abstraction transforme les phantasmes sensoriels (phantasmata) en espèces intelligibles (species intelligibiles) qui peuvent être reçues par l'intellect possible (intellectus possibilis). C'est par cette actualisation que le particulier sensible devient l'universel intelligible, que l'objet connaissable devient l'objet connu.
Le Connu dans l'Esprit
Une fois que la forme intelligible a été actualisée dans l'intellect, elle constitue le connu. C'est l'union de l'intellect en acte avec l'objet connu. Cette union n'est pas physique ni matérielle, mais intentionnelle. L'objet existe dans l'esprit non selon son être matériel, mais selon son être intentionnel et immatériel.
Cette présence immatérielle de l'objet dans l'esprit constitue la nature même de la pensée. L'homme qui pense à un arbre n'absorbe pas matériellement l'arbre, mais reçoit immatériellement sa forme intelligible. C'est par cette présence intentionnelle que se fonde toute connaissance.
Les Degrés de Connaissance
La Connaissance Sensible
Au niveau sensible, les puissances de sensation demeurent en puissance jusqu'à la rencontre avec l'objet sensible. La vue, en tant que puissance visuelle, reste en puissance tant qu'elle ne voit rien. C'est la présence de la couleur dans la lumière qui actualise cette puissance visuelle. Le sensible connaissable devient sensible connu par l'actualisation de la sensation.
Cependant, la connaissance sensible demeure toujours particulière et liée aux circonstances présentes. Le sens connaît ce qui est ici et maintenant. Elle reste en quelque sorte incomplète, car elle n'atteint pas l'universel.
La Connaissance Intellectuelle
La connaissance intellectuelle, quant à elle, s'élève du particulier au universel. Elle actualise une puissance supérieure : la puissance de l'intellect possible. Par l'abstraction, elle transforme le connaissable sensible-particulier en connu intelligible-universel. Cette connaissance est plus perfectionnée que la sensation, car elle atteint l'essence même des choses et non seulement leurs accidents perceptibles.
Cependant, même la connaissance intellectuelle humaine demeure finie et progressive. Aucun homme ne connaît tout de même un objet singulier. Il y a toujours du connaissable qui reste en puissance, attendant une actualisation future.
La Connaissance Divine
Dieu, en tant qu'Intellect pur (Actus Purus Intelligens), ne possède aucune puissance de connaître. Il connaît tout actuellement et éternellement. Il n'y a en Dieu aucune distinction entre le connaissable et le connu, entre la puissance et l'acte de connaître. Dieu connaît tout par sa propre essence, qui est l'exemple exemplaire de toutes les créatures.
Cette connaissance divine est l'acte pur de connaître sans passivité ni recevoir. Elle englobe non seulement ce qui est actuellement réalisé, mais aussi tous les possibles connaissables. Rien n'échappe à cette science divine infinie et intemporelle.
L'Intelligibilité comme Fondement de la Connaissance
Tout Être est Intelligible
Selon la philosophie scolastique, tout ce qui est réellement possède une intelligibilité intrinsèque. Il n'existe aucun être qui soit en soi inintelligible ou complètement occulte. Car l'intelligibilité est une propriété transcendantale liée à l'être même. Plus une chose est perfectionnée, plus elle est intelligible. Plus elle manque de perfection, plus elle tend vers l'obscurité.
Cependant, une chose peut être intelligible en soi sans être actuellement intelligible pour nous. Une réalité peut posséder une intelligibilité métaphysique complète tout en demeurant connaissable seulement en puissance pour l'intellect humain, en raison des limitations de notre capacité cognitive.
Les Obstacles à l'Actualisation de la Connaissance
Bien que tout soit potentiellement connaissable, plusieurs obstacles peuvent empêcher l'actualisation de cette connaissance :
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Les limites de la nature humaine : L'intellect fini ne peut connaître que ce qui s'accorde avec sa manière finie de connaître par abstraction.
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Le manque d'accès aux données sensibles : Sans expérience sensible, l'intellect ne peut abstraire les formes intelligibles.
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Les limitations circonstancielles : Certaines choses connaissables peuvent demeurer hors de portée en raison de leur éloignement temporel ou spatial.
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La défaillance de l'intellect individuel : L'ignorance, l'inattention ou la malveillance peuvent laisser en puissance ce qui aurait pu être connu.
L'Erreur comme Mauvaise Actualisation du Connaissable
L'erreur se distingue de l'ignorance. L'ignorance est une simple privation de connaissance, une non-actualisation du connaissable. L'erreur, en revanche, est une actualisation fausse du connaissable. C'est une vraie connaissance qui s'est actualisée de manière incorrecte, produisant dans l'esprit une forme intelligible qui ne correspond pas à la réalité de l'objet.
Lorsqu'on confond une corde avec un serpent dans la pénombre, le connaissable (l'objet réel) demeure le même, mais son actualisation dans l'esprit s'est opérée de façon erronée. L'intellect a bien actualisé une connaissance, mais celle-ci ne correspond pas à la réalité de ce qui était à connaître.
La Progressivité de la Connaissance
La connaissance humaine est par nature progressive. Nous commençons par connaître les universaux généraux avant les particularités. Nous progressons de la connaissance confuse à la connaissance distincte. Ce qui demeure connaissable en puissance pour nous aujourd'hui peut devenir connu demain, grâce à l'étude, à l'expérience ou à l'enseignement d'autrui.
Cette progressivité reflète la condition de l'homme comme esprit incarné. Dépourvu de la connaissance immédiate et totale divine, il doit cheminer graduellement, actualisent successivement les connaissances qu'il porte en puissance. C'est là la nature même de l'apprentissage et de la recherche scientifique.
Implications Théologiques et Épistémologiques
La Révélation et le Connaissable
En théologie, les vérités révélées constituent des domaines du connaissable qui dépassent les forces naturelles de l'intellect humain. Bien que connaissables en soi (connaissables à Dieu et accessibles à la raison aidée par la foi), ils demeurent en puissance pour la raison naturelle seule. La révélation divine actualise ainsi un connaissable qui resterait autrement inaccessible.
L'Éducation et la Transmission du Savoir
L'éducation est le processus d'actualisation progressive du connaissable en connu chez l'étudiant. Le maître, en possédant actuellement ce que l'étudiant ne connaît que potentiellement, lui transmet cette connaissance. Cet enseignement se revient donc à actualiser dans l'intellect du disciple les connaissances qu'il portait en puissance.