Comment Dieu et les causes secondes agissent simultanément sans que l'une n'exclue l'autre.
Introduction
La concurrence divine est une doctrine fondamentale de la théologie scolastique qui explique comment Dieu, en tant que cause première, coagit avec les causes secondes créées sans détraire à leur autonomie ou à leur causalité propre. Ce problème théologique central résout l'apparente tension entre l'omnipotence divine et la liberté des créatures. Comment Dieu peut-il être présent et actif dans chaque acte créé sans violer la causalité légitime des créatures ? La concurrence divine offre une réponse sophistiquée à cette question métaphysique et théologique.
Le Problème Théologique Fondamental
L'Omnipotence Divine et la Liberté Créée
La théologie scolastique doit réconcilier deux affirmations qui semblent contradictoires : d'une part, Dieu est cause de tout ce qui existe et de tout ce qui advient ; d'autre part, les créatures rationnelles possèdent une véritable liberté de choix. Si Dieu cause tout, comment les créatures peuvent-elles être vraiment libres ? Inversement, si les créatures sont véritablement libres et autonomes, comment Dieu peut-il causer complètement leurs actes ?
Cette tension a occupé les plus grands théologiens du Moyen Âge et de la période moderne. Différentes écoles de pensée ont proposé diverses solutions, et la concurrence divine en représente une formulation particulièrement élaborée.
L'Insuffisance des Solutions Extrêmes
Deux positions extrêmes s'avèrent inacceptables : le déterminisme strict (où Dieu cause tout, y compris chaque acte de volonté, excluant réellement la liberté créée) et le libertarianisme absolu (où les créatures agissent indépendamment, minant l'omnipotence divine). La concurrence divine cherche une voie moyenne qui préserve à la fois l'omnipotence de Dieu et l'autonomie des créatures.
Les Éléments de la Doctrine
Les Causes Première et Seconde
La distinction entre cause première et causes secondes est fondamentale. Dieu est la cause première, l'source ultime de toute causalité et de tout être. Les créatures sont des causes secondes, c'est-à-dire des réalités qui possèdent une causalité véritable, enracinée cependant dans la causalité divine.
Contrairement à l'opinion commune, être une cause seconde n'implique pas une autonomie absolue. Une cause seconde agit toujours en dépendance de la cause première. Le père qui engendre un enfant est une cause seconde de cet enfant, mais sa causalité dépend entièrement de Dieu qui crée l'âme.
L'Action Simultanée
La concurrence divine affirme que Dieu et les causes secondes agissent simultanément dans le même acte. Ce n'est pas une succession temporelle où Dieu agirait d'abord, laissant ensuite les créatures agir librement. Au contraire, Dieu est présent et actif dans chaque opération créée, coagissant avec elle, lui donnant l'efficacité d'accomplir ce qu'elle opère réellement.
Cette action simultanée ne réduit pas à néant l'action de la créature. Bien que Dieu soit présent dans l'acte créé, c'est véritablement la créature qui agit, et c'est son action. L'action n'est ni dupliquée (comme si Dieu et la créature accomplissaient deux actes distincts), ni confisquée par Dieu (comme si la créature était un simple instrument passif).
La Prémotion Divine et l'Influx
La prémotion divine (praemotio) joue un rôle crucial dans la concurrence. Dieu ne se contente pas de permettre que la créature agisse après la création initiale ; Il meut constamment les créatures à l'action. Cet influx divin continu actualise les puissances des créatures, leur permettant d'exercer leur causalité.
Cet influx ne supprime pas la liberté mais la rend possible. Comme l'âme meut le corps à l'action, Dieu meut les créatures, mais ce mouvement divin respecte la nature spécifique de chaque créature, et particulièrement le caractère de liberté chez les êtres rationnels.
Les Formulations Théologiques
La Solution Thomiste
Thomas d'Aquin développe la concurrence en soulignant que Dieu agit dans chaque action créée selon l'ordre de la causalité. Puisque tout être et toute action procèdent de Dieu, Il doit agir dans chaque acte selon les lois de l'efficacité causale. Cette action divine ne retire rien à l'autonomie de la créature ; elle en est plutôt le fondement.
La Doctrine Molintiste
Luis de Molina et la tradition jésuite (molinisme) apportent une nuance importante avec la concept de science moyenne. Dieu connaît préalablement non seulement ce qui adviendra, mais aussi ce que chaque créature choisirait librement dans n'importe quelles circonstances. En utilisant cette connaissance, Dieu crée et conserve les créatures de manière à ce que leurs choix libres s'accordent avec son plan divin.
La Position Bañézienne
Domingo Báñez et l'école dominicaine défendent une position où la prémotion est physiquement déterminante. Dieu, par sa prémotion, détermine d'avance quels actes les créatures accomplissent, tout en respectant la nature de chaque acte (un acte volontaire demeure volontaire).
Les Aspects Métaphysiques
L'Être et l'Agir
La concurrence s'enracine dans le principe métaphysique que l'agir suit l'être : operari sequitur esse. Plus une créature possède d'être (d'acte d'existence), plus elle possède de capacité à agir. Puisque tout être créé procède de Dieu et dépend constantement de Lui, la causalité créée en dépend aussi. Dieu, qui donne l'être, donne aussi par ce même geste la capacité d'agir.
La Hiérarchie Causale
La causalité divine ne fonctionne pas comme une cause parmi d'autres, concurrençant les causes secondes. Plutôt, elle opère dans un ordre totalement différent. Dieu cause l'être même des créatures et de leurs actions ; les créatures causent des effets particuliers selon leur nature. Ces deux ordres causals ne s'excluent pas mais se complètent dans la concurrence.
Les Applications Théologiques
La Providence Divine
La concurrence fournit le cadre théorique pour comprendre la providence divine. Dieu peut connaître et gouverner tous les événements de l'univers sans violer la liberté des créatures rationnelles. Sa providence n'est pas une pure prédestination, mais une présence et une action constantes qui guide les événements vers ses fins.
Le Péché et le Mal Moral
L'une des applications les plus délicates concerne le péché. Comment Dieu peut-il être causal dans chaque acte, y compris les actes peccamineux, sans être responsable du péché ? La théologie scolastique répond que Dieu cause l'acte en tant que tel (l'action de désobéissance), mais ne cause pas sa malveillance (son opposition à l'ordre divin). Le défaut moral procède de l'acte créé, non de son efficacité causale.
La Grâce et la Liberté
La concurrence éclaire aussi le rapport entre la grâce divine et la liberté humaine. La grâce divine n'abolit pas la liberté mais l'actualise et l'oriente vers le bien. Dieu meut les créatures rationnelles par leur propre volonté, respectant ainsi le mode spécifique de causalité qui appartient à chaque nature.
Les Critiques et Débats
Les Objections Philosophiques
Certains critiques arguent que la concurrence est une tentative d'avoir les deux à la fois : une omnipotence divine qui n'est vraiment telle, et une liberté créée qui n'est que nominale. Le problème spéculatif de savoir comment une action peut être à la fois causée entièrement par Dieu et libre reste un point de tension intellectuelle.
Les Variantes et Évolutions
À travers l'histoire, différents penseurs ont proposé des formulations légèrement différentes. Ce qui reste constant, c'est l'intention de préserver à la fois l'omnipotence divine et la causalité réelle des créatures. Les débats portent sur comment cette coaction peut être conçue de manière cohérente.
Implications pour la Théologie Moderne
Déterminisme et Libertarianisme
Les débats contemporains sur le libre arbitre et le déterminisme trouvent un précédent riche dans la théologie scolastique de la concurrence. Les théologiens and philosophes modernes continuent à puiser dans cette tradition pour éclairer ces questions fondamentales.
Apologétique et Théodicée
La concurrence fournit des ressources théologiques pour la théodicée (justification de Dieu face au mal). Si Dieu coagit avec les créatures sans violer leur liberté, alors la présence du mal moral ne réfute pas nécessairement la bonté divine.