Le Concile Œcuménique de Pise de 1409 constitue un événement crucial de l'histoire ecclésiale médiévale, symbolisant à la fois l'espoir de résoudre le Grand Schisme d'Occident et l'inadéquation de certaines solutions proposées. Cette assemblée, convoquée sans sanction pontificale et tentant de dépasser l'impasse créée par l'existence simultanée de deux et parfois trois papes rivaux, révéla les limites du gouvernement conciliaire primitif tout en ouvrant des perspectives nouvelles pour la réforme ecclésiale.
Le Contexte du Grand Schisme d'Occident (1378-1417)
Les Origines de la Crise
Le Grand Schisme d'Occident nait de circonstances extraordinaires et difficiles. En 1378, après la mort du pape Grégoire XI qui avait ramené la papauté de l'Avignon à Rome, le Conclave papal élut Urbain VI, un pape de tempérament violent et autoritaire. Méfiant des intentions du nouveau pape, une faction de cardinaux, majoritairement français, argua que l'élection d'Urbain VI avait été effectuée sous la pression de la foule romaine et n'était donc pas valide. Ces cardinaux procédèrent à l'élection d'un pape rival, Clément VII, établissant ainsi la division entre le « pape romain » et le « pape avignonnais ».
L'Amplification du Schisme
Ce qui aurait pu rester une querelle diplomatique se cristallisa en schisme profond. Chaque pape avait ses partisans parmi les monarques européens : l'Angleterre et l'Allemagne soutinrent le pape romain, tandis que la France, l'Espagne et Écosse soutinrent le pape avignonnais. Les clivages politiques européens se superposaient aux clivages ecclésiales, rendant très difficile une solution rapide. De plus, même après la mort des papes schismatiques originaux, leurs successeurs respectifs refusèrent de renoncer à leurs prétentions.
Tentatives Antérieures de Résolution
Avant Pise, plusieurs tentatives de résolution avaient échoué. Le Council de Constance (1414-1418) avait émis des propositions, mais sans pouvoir les imposer car ni l'un ni l'autre des deux papes rivaux n'accepta de reconnaître son autorité. Les légats pontificaux envoyés en négociation échouirent également. Le schisme persistait, minant l'unité de l'Église et affaiblissant l'autorité pontificale elle-même. De plus, la présence d'un « antipape » en Avignon créait une confusion morale et pastorale parmi les fidèles concernant à qui obéir.
La Convocation du Concile de Pise
Les Initiatives Réformatrices
Sous le pontificat de Boniface IX (1389-1404) et de ses successeurs, plusieurs voix s'élevèrent appelant à un concile œcuménique capable de résoudre le schisme. Les cardinaux qui n'étaient pas attachés personnellement aux deux papes rivaux, les théologiens de renom, et certains monarques, notamment l'Allemagne et l'Italie, poussèrent à la convocation d'un concile général. L'idée était révolutionnaire : un concile pourrait déposer les deux papes et élire un seul pape universellement reconnu.
L'Autorité pour Convoquer le Concile
La question épineuse se posa immédiatement : qui avait l'autorité pour convoquer un concile œcuménique? Théoriquement, seul le pape reconnu universellement. Cependant, dans le contexte du schisme, cette autorité était fragmentée. Les cardinaux des deux obédiences, certains conseils d'État, et quelques théologiens argueront que le concile se convoquerait de lui-même par la volonté de l'Église, exprimée par les cardinaux et les grands prélats. C'était une innovation majeure dans l'ecclésiologie médiévale, affirmant implicitement la capacité de l'Église à agir sans pape unique.
L'Élection du Concile de Pise
Le Concile de Pise fut officiellement convoqué en 1408 pour le printemps 1409. Pise, ville toscane importante et diplomatiquement neutre entre les factions papales, fut choisie comme lieu. Une invitation largement diffusée incita les évêques, abbés, théologiens et représentants des monarques à assister. L'assemblée se promettait d'être la plus grande et la plus importante tenue depuis le Concile de Nicée.
Le Déroulement du Concile (Avril-Août 1409)
La Composition du Concile
Le Concile de Pise attira une participation remarquable. Environ 200-300 prélats, ainsi que les procureurs de nombreux autres diocèses, s'assemblèrent. Les puissances laïques envoyèrent des représentants d'État. L'Université de Paris, pépinière de la théologie médiévale, délégua ses meilleures têtes pensantes. L'atmosphère était celle d'une Église en crise se mobilisant pour son propre salut. Les débats furent intenses et parfois conflictuels, reflétant les tensions théologiques et politiques sous-jacentes.
La Question Préliminaire de la Légitimité
Les premières sessions du concile furent consacrées à la question méthodologique : le concile avait-il le droit de procéder en l'absence de reconnaissance papale? Un débat d'ecclésiologie opposa ceux qui soutenaient la supériorité du concile œcuménique sur le pape (la position « conciliaire ») à ceux qui maintenaient la primauté pontificale en droit. Finalement, le concile affirma sa propre légitimité en tant que représentant de l'Église universelle, capable de légiférer même contre les prétentions des papes rivaux.
La Condamnation des Deux Papes
Après plusieurs mois de débat, le Concile de Pise procéda à la condamnation des deux papes rivaux, Grégoire XII et Benoît XIII. Ils furent déclarés schismatiques, hérétiques, et incompétents à tenir la chaire de Pierre. Le Concile émit des décrets d'excommunication contre eux et exigea leur renonciation. Cependant, les deux papes refusèrent de reconnaître l'autorité du concile ou d'accepter sa condamnation. Cette résistance révéla les limites du pouvoir conciliaire.
L'Élection du Pape Jean XXIII
Pour résoudre le schisme, le Concile procéda à une nouvelle élection pontificale. Le cardinal Petros Philargos fut élu et prit le nom de Jean XXIII (ou Anti-pape Jean XXIII, selon la numérotation ultérieure). Jean XXIII était une figure de compromis : homme d'expérience diplomatique, il semblait capable de naviguer entre les factions. Son élection fut célébrée comme le triomphe de l'unité et de la raison ecclésialisée.
Les Décrets de Réforme
Au-delà de la question papale, le Concile de Pise émit plusieurs décrets de réforme visant à améliorer la discipline ecclésiale. Ces décrets portaient sur la simonie, le népotisme, la vie cléricale, et la réforme des monastères. L'idée était qu'en éliminant les abus, on fortifierait l'Église et on rendrait la primauté pontificale plus acceptable aux fidèles.
Les Conséquences Immédiates et les Problèmes Persistants
Le Problème de Trois Papes
Ironiquement, au lieu de résoudre le schisme, le Concile de Pise l'aggrava temporairement. Au lieu d'un seul pape schismatique, l'Église avait maintenant potentiellement trois papes rivaux : Grégoire XII en Rome, Benoît XIII en Avignon, et Jean XXIII élu à Pise. Beaucoup de diocèses et de monarques n'acceptaient pas l'élection de Jean XXIII et continuaient à reconnaître l'un ou l'autre des deux papes précédents. La situation ecclésiale devint plus confuse que jamais.
L'Insuffisance de l'Autorité Conciliaire
Le Concile de Pise avait affirmé le principe de la supériorité du concile œcuménique sur le pape, mais il ne possédait pas le mécanisme de coercition pour imposer cette supériorité. Les deux papes rivaux maintenaient leurs partisans. Sans le consentement d'au moins une grande puissance laïque, le concile ne pouvait rien imposer. Cette faiblesse révéla que le gouvernement conciliaire, bien qu'idéalement séduisant, était pratiquement difficile à mettre en œuvre.
L'Impuissance de Jean XXIII
Jean XXIII s'avéra également inefficace à résoudre le schisme. Plusieurs raisons expliquent cet échec : d'abord, les partisans des deux papes rivaux refusaient de le reconnaître; deuxièmement, Jean XXIII lui-même s'engagea dans des intrigues politiques et militaires, devenant une figure controversée plutôt que consensuelle.
La Continuation de la Crise
Le schisme persista environ huit ans après Pise. Ce n'est que lors du Concile de Constance (1414-1418), convoqué sur l'initiative de l'Empereur Sigismond, que le schisme fut véritablement résolu. À Constance, les deux papes rivaux du début (Grégoire XII et Benoît XIII) acceptèrent finalement de renoncer, et Jean XXIII, qui avait aussi été élu à Pise, fut forcé à l'abdication. Puis, un seul pape, Martin V, fut élu, rétablissant l'unité pontificale.
L'Ecclésiologie Piscienne et sa Signification
L'Affirmation de la Supériorité Conciliaire
Le Concile de Pise articula clairement le principe que le concile œcuménique était supérieur au pape en matière de définition doctrinale et de gouvernance générale de l'Église. Cette position, bien qu'ayant des antécédents médiévaux, fut formellement exprimée et mise en pratique de manière sans précédent. L'idée était que l'Église universelle, représentée par le concile, possédait une autorité inhérente indépendamment du pape.
L'Ecclésiologie Médiévale en Mutation
Pise marque un tournant dans l'ecclésiologie médiévale. Avant Pise, la théorie officielle maintenait la supériorité du pape, et les affirmations conciliaires restaient largement théoriques. Après Pise, la théorie conciliaire était pratiquement affirm éeavec pouvoir concret. Cette mutation continua au Concile de Constance, qui affirma plus clairement encore la supériorité conciliaire et entreprit des réformes importantes.
Les Implications pour la Papauté
L'expérience de Pise posa des questions troublantes pour la primauté pontificale. Si le pape était indéposable et infaillible en droit, comment deux papes rivaux avaient-ils pu surgir et persister? Comment un concile avait-il pu déclarer le pape déchu et élire un successeur? Ces questions, bien que résolues théologiquement plus tard par Vatican I, révélaient une faille dans la théologie politique médiévale de la papauté.
La Réception Historique de Pise
Pise et Constance : La Continuation du Mouvement Conciliaire
Le Concile de Pise est souvent considéré comme le prélude au Concile de Constance (1414-1418), qui perfectionna et approfondit les principes pisiens. À Constance, non seulement le schisme fut définitivement résolu, mais le mouvement conciliaire atteignit son apogée. Les décrets de Constance affirmeront encore plus clairement que le concile était supérieur au pape et possédait le pouvoir de l'obliger à accepter les décisions conciliaires.
L'Influence sur le Concile de Bâle
Le Concile de Bâle (1431-1449), une continuation indirecte du mouvement conciliaire, fut également influencé par les précédents de Pise et Constance. À Bâle, le conflit entre l'autorité conciliaire et la papauté s'intensifia, menant à une crisis ecclésialisée que Rome finit par remporter. Néanmoins, Pise avait clairement établi que le concile était un instrument viable de gouvernance ecclésialisée.
La Réfutation Ultérieure et Vatican I
Au Concile du Vatican I (1870), l'ecclésiologie conciliaire de Pise fut implicitement réfutée par l'affirmation de l'infaillibilité pontificale et de la primauté absolue du pape. Vatican I anéantit théologiquement le principe piscien de la supériorité conciliaire. Cependant, Vatican II (1962-1965) réaffirma une forme plus modérée de gouvernance conciliaire, montrant que l'ecclésiologie de Pise, bien que vaincue au XIXe siècle, n'avait jamais entièrement disparu de la conscience catholique.
Les Leçons Théologiques et Pastorale de Pise
L'Unité Ecclésiale et ses Défis
Le Concile de Pise illustre les défis profonds d'une Église universelle fractionnée. Quelle que soit la théologie, une Église sans unité visible n'est pas apostolique au sens complet. L'existence du schisme lui-même, qu'aucun argument théologique ne pouvait entièrement justifier, testifiait d'une faille dans l'Église. Pise tenta de rétablir cette unité, mais révéla que l'unité ne pouvait pas être imposée de manière purement juridique.
La Nécessité de la Réconciliation Personnelle
L'échec relatif de Pise à résoudre le schisme jusqu'à Constance montra que la résolution d'un conflit de ce type nécessitait non seulement la correction juridique, mais aussi la conversion personnelle et la réconciliation morale. Les deux papes rivaux devaient être moralement persuadés de renoncer à leurs prétentions. Aucun concile ne pouvait les forcer sans le soutien du pouvoir laïque.
L'Équilibre entre Autorité Centralisée et Gouvernance Collégiale
Pise illustre aussi la tension permanent dans la gouvernance ecclésialisée entre l'autorité centralisée (papauté) et la gouvernance collégiale (concile). Une Église sans pape reconnu universellement court le risque du chaos; mais un pape sans contrepoids conciliaires court le risque de l'absolutisme. La solution idéale réside dans un équilibre dynamique, que ni Pise, ni Constance, ni Vatican I ne résolurent pleinement.
La Question de la Représentativité
Le Concile de Pise soulevait aussi la question qui reste pertinente : qui représente véritablement l'Église universelle? Tous les évêques, en théorie, mais en pratique, peu d'entre eux pouvaient se permettre de voyager. Les cardinaux était surreprésentés. Les théologiens universitaires exerçaient une influence disproportionnée. Les laïcs, bien que nominalement inclus par procurations, n'avaient aucun vote. Ces questions de représentation compliquèrent les débats à Pise et continrent à le faire à Constance.
La Signification Durable du Concile de Pise
Pise comme Tournant Ecclésialisé
Bien que le Concile de Pise n'ait pas entièrement résolu le schisme qu'il tentait de vaincre, il marqua un tournant crucial dans l'histoire ecclésiale. Il établit le précédent que le concile pouvait agir sans sanction papale quand l'unité pontificale était compromise. Il articula clairement l'ecclésiologie conciliaire qui allait dominer le débat théologique pendant le siècle suivant. Et il montra, par son échec relatif, les limites du juridicalisme ecclésial.
L'Héritage pour la Modernité
Pour l'Église catholique contemporaine, Pise rappelle une réalité importante : la structure juridique de la papauté, bien qu'importante, ne garantit pas à elle seule l'unité ecclésiale. Cette unité repose fondamentalement sur la communion dans la foi, l'espérance et la charité. Le Concile de Pise échoua à résoudre le schisme par le droit; Constance finit par l'emporter, mais seulement avec le soutien des princes laïcs et une certaine acceptation morale des protagonistes. Ces leçons restent pertinentes dans la gouvernance ecclésiale contemporaine.